Nouveau texte : loyaux-avec-la foi.blogspot.com
Jacques Gruber
LA TRADITION
OU
LA PAROLE
sigle : TRAPAR
1995
thèse de doctorat en théologie, Montpellier sous le titre
« COÏNCIDENCE ET MÉDIATION »
pourquoi pas
« La TRADITION ET la PAROLE ? »
c’est l’histoire du pâté d’alouette qui est confectionné
« Moitié moitié, c'est à dire : un cheval, une alouette »
la Tradition
représente le volume de plusieurs Bibles
(un cheval)
alors que la Parole
ne se donne que dans un seul Livre
formé de la Bible hébraïque et du Nouveau Testament
(une alouette)
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chapitre V
LA MEDIATION de la foi ET SES ENJEUX
Dans la mesure où la médiation qui va être présentée ici constitue une alternative au paradigme de la tradition, elle représente un choix théologique. Mais les enjeux d'un tel choix ne sont pas seulement théologiques, ils se situent dans une histoire et une culture. Ainsi, à côté du paradigme de la tradition, la médiation est confrontée à des expressions culturelles nées à côté d'elle ou même sur son propre terrain. De ce fait, des choix s'imposeront aussi entre médiation de la foi et cohérence, médiation de la foi et médiations immanentes.
5.1 -le paradigme du salut par la foi-
Dans une lettre à sa mère (note 1), Luther évoque le paradigme de la tradition tel qu'il était alors vécu (tel qu'il subsiste à travers des présentations renouvelées)
« On nous a enseigné à fonder notre confiance sur nos oeuvres et sur la sainteté des moines et à considérer cette unique consolation, non pas comme un consolateur, mais comme un juge et un tyran cruel en sorte que nous devions chercher refuge auprès de la Vierge et des saints et ne pouvions trouver auprès de lui grâce et consolation. » Et il poursuit: « Maintenant [...] nous savons que Christ est notre médiateur [...] chaque jour notre représentant auprès de lui [Dieu] [qui] réconcilie tous ceux qui, simplement, croient en lui et l'invoquent et qu'il n'est pas un juge cruel, sauf pour ceux qui ne croient pas en lui et ne veulent pas accepter sa consolation et sa grâce ». Après quoi, Luther rappelle à sa mère que l'Evangile, le baptême, la cène sont les garants, les cachets, les lettres de Dieu certifiant ce salut. Il souligne que Dieu achèvera l'oeuvre qu'il a commencée (Phi.1/6) et il termine par ces mots: « Il y en a un autre qui est là pour nous, à notre place, un autre qui peut beaucoup mieux, qui nous donne sa victoire, qui nous ordonne de l'accepter, de n'en pas douter (Jn.14/19, 16/22) ».
De même, dans une lettre adressée à son père, dont la mort était prochaine (note 2)
« Je vous recommande à Celui qui vous aime plus que vous-même et qui a prouvé cet amour en prenant sur lui votre péché et en le payant de son sang; qui vous a fait connaître cela par l'Evangile, qui, par son Esprit, vous a donné de le croire et qui a tout préparé et scellé de telle façon que vous ne devez plus avoir ni souci ni crainte et que votre coeur demeure ferme et tranquille dans la confiance en sa Parole [...] Il fera tout pour le mieux, que dis-je ?, il a déjà tout fait pour le mieux, au delà de ce que votre intelligence peut sasir [...]. Notre foi est certaine [...] nous nous reverrons auprès de Christ dans peu de temps. Cela est sûr et certain: il s'agit d'une petite heure de sommeil et tout sera changé ».
De tels textes, à la portée des gens les plus simples, contiennent tous les éléments d'une alternative au paradigme sotériologique de la tradition. « Christ est notre médiateur », il a fait ce que Dieu seul pouvait faire pour notre salut. Il nous représente, à
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(1) MLO, tome VIII, p. 145, Lettre du 20 mai 1531. Le texte le plus explicite sur la dénonciation des intermédiaires (et, par là, des médiatisations) est l’ Appel à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande (1521), tome II, pp. 81-ss.
dans tout ce chapitre, le renvoi aux Oeuvres de Luther est indiqué entre parenthèses, dans le texte ou dans les notes, par le chiffre du tome (en caractères romains) suivi de celui de la page (en chiffres arabes)
(2) Ibidem, p. 129, Lettre du 15 février 1530.
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la droite du Père (note 1). C'est à la fois le contenu et l'oeuvre de l'Evangile (ou, de façon plus générale: de la parole de Dieu) qui est en même temps sujet et objet de la foi. Luther l'avait dit ailleurs de manière plus théologique: « L'oeuvre de Christ est à la fois le sujet qui opère et l'accomplissement de notre oeuvre et ainsi ce qui est opéré plaît à Dieu par la grâce de l'oeuvre opérante » (note 2). Le rôle de l'Esprit apparaît également: il est celui qui applique l'oeuvre de Christ à tout un chacun. Enfin la prédication de la parole de Dieu, le baptême et la cène sont les garants externes de ce salut.
La dimension eschatologique, qui peut paraître ici dictée par la circonstance, est, en fait, elle aussi un élément constitutif du paradigme, comme nous aurons l'occasion de le reconnaître encore par la suite.
Je reviendrai plus loin sur le texte du commentaire de Luther sur l'Epître aux Romains (1517) qui témoigne de la découverte du salut par la foi.
Les ouvrages qui s'échelonnent entre 1518 et 1545 sont jalonnés de passages qui résument ce paradigme sotériologique. Il se recommande ainsi par son économie: quelques lignes suffisent pour tout dire.
Je citerai ici trois de ces raccourcis: tirés respectivement du traité De la liberté chrétienne (1520) (II, 278-279) du traité Des voeux monastiques (1521) (III, 123-124) et du traité Du serf arbitre (1525) (V, 118).
1) “[La foi] n'ayant son domaine propre que dans l'homme intérieur, comme le dit Romain 10 [Rm.10/10] et comme elle seule justifie, il est manifeste que l'homme intérieur ne saurait être justifié, affranchi ni sauvé par une oeuvre ou par une entreprise extérieures aucune oeuvre, quelle qu'elle puisse être ne pénètre vraiment jusqu'à lui. Inversement, ce ne sont pas un péché ou une oeuvre extérieurs, mais seules son impiété et l'incrédulité de son coeur qui font de lui un homme coupable et un esclave du péché promis à la condamnation.
C'est pourquoi, laissant là ce qu'il pensait des oeuvres, le premier soin de tout chrétien doit être d'affermir sa foi de plus en plus et, par elle, de croître dans la connaissance: non la connaissance des oeuvres, mais celle du Christ Jésus qui est mort et ressuscité pour lui [...] Une foi droite en Christ est donc un trésor incomparable qui porte en soi la plénitude du salut et qui sauve de tout mal, comme le dit Marc au chapitre 16: “Celui qui croira et qui sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné” (Mc.16/16). Ayant entrevu ce trésor, Esaïe a prédit -chapitre 10- que “Le Seigneur ferait venir sur terre sa Parole (en une somme abrégée) comme un feu consumant et que, en s'accomplissant, cette abréviation inonderait la terre de justice” (Esa.10/22). C'est comme s'il disait que la foi qui est, en bref, la plénitude achevée de la loi, remplira les croyants d'une justice si grande qu'ils n'auront besoin de rien d'autre pour y parvenir. Paul ne s'exprime pas autrement en Romains 10: “C'est en croyant du coeur que l'on parvient à la justice” (Rm.10/10) ».
Dans ce texte, l'intériorité est affirmée de manière plus explicite encore que précédemment. La subjectivité ainsi mise en avant conduit-elle au subjectivisme? Il s'agit de l'insertion en nous d'une oeuvre réalisée hors de nous par un tout autre, d'une Parole inouïe qui rencontre notre coeur et notre intelligence, qui recrée notre être.
L'homme intérieur selon Luther ressortit à la sotériologie. Une sotériologie de dialogue, qui met l'accent sur la relation (l'être humain “devant Dieu”, devant les autres,
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(1) Ce thème est plus typique de Calvin que de Luther, il se trouve néanmoins dans le texte cité. Dorothée Sölle en fera le thème de sa réflexion théologique dans Stellvertretung (La Représentation) (voir plus loin, excursus n° 63).
(2) “Controverse de Heidelberg” (1518), thèse 27 (I, 126).
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devant le monde, note 1) de sorte que nous aurons à revenir sur ses effets anthropologiques (intériorité, approfondissement et élargissement de la conscience).
La conception du salut qui s'élabore ici, en référence à l'affirmation biblique du péché comme séparation totale de Dieu et hostilité à son égard, introduit un point de vue entièrement différent de celui du paradigme religieux devenu traditionnel. La conception luthérienne du péché est intensive. Le péché est notre condition même. C'est une nécessité d'immutabilité (note 2), une situation comparable à un embourbement (plus nous faisons d'efforts pour sortir du bourbier, plus nous nous enfonçons).
Ce qui ressort également de ce texte, c'est l'affirmation du Christ seul. Un solus Christus qui va constituer, dans ce paradigme sotériologique, l'alternative au Christus totus (note 3) du paradigme précédent. La portée historique et herméneutique de cette affirmation se mesure lorsque Luther parle de « la foi qui est, en bref, la plénitude achevée de la loi », autrement dit: la justice de Dieu elle-même, l'achèvement de la loi, le principe herméneutique des deux Testaments bibliques, le pivot de l'histoire vue sous l'angle du salut (note 4).
2) « A chacun [...] sa propre foi est nécessaire et suffisante pour la rémission des péchés et pour le salut, car cette foi nous apporte Christ, ce qui signifie qu'elle fait de nous une seule chair avec lui, os de ses os, et que toutes choses sont faites communes avec lui, afin que notre conscience se glorifie en lui et de lui parce qu'aujourd'hui nous sommes justifiés par son seul sang et par ses seuls mérites et parce qu'alors nous vivrons, sauvés pour l'éternité, sans le secours de nos propres oeuvres ni de celles des autres.
Car la foi en Christ ne peut souffrir que la grâce et la justice proviennent de nos propres oeuvres ou de celles des autres: elle sait et confesse fermement que cela appartient au Christ seul. S'ils enseignaient cette foi [les intermédiaires qui opèrent dans le paradigme sotériologique de la tradition], ils ne vendraient pas leurs oeuvres aux autres, mais s'arracheraient eux-mêmes et arracheraient tous les autres à la confiance dans les oeuvres pour s'attacher à Christ seul. Ils montreraient du coup à quel point leur genre de vie votive est inutile à la justice, au salut, à la rémission des péchés, mais que la foi seule est nécessaire ».
excursus n° 50:A côté du Christ seul, la foi seule. Les adversaires de Luther l'ont critiqué sur sa traduction de Rom.3/28, l'accusant d'avoir ajouté le mot “seule”. Dans son Epître sur l'art de traduire et sur l'intercession des saints (1530), Luther s'est expliqué sur cette traduction: « Ces quatre lettres, “sola”, ne s’y trouvent pas [...] pourtant le pensée du texte les porte en elle » (VI, 191, 198-199). Dire que cette traduction se comprend en fonction de la Bible telle que Luther la lit (note 5) laisse encore planer une suspicion de subjectivisme (note 6), avant lui, on peut citer au moins l'apôtre Paul, qui lisait déjà le Premier Testament de cette manière. Tout écrit porte la marque de son auteur, des traces autobiographiques. Dans le cas de Luther, comme de Paul, l'autobiographie rend témoignage de l'intériorisation d'une autorité extérieure.
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(1) Pierre Bühler, “La doctrine des deux justices d'après Luther, Réflexions dogmatiques sur la justification et la justice”, dans Justice en dialogne, travaux de l'Institut de recherches herméneutiques, Faculté de Théologie protestante, Université de Neuchâtel, année 1979-1981, Labor et Fides, Genève, 1982, (abréviation: Justice/Bühler), pp. 41-44.
(2) “Traité du serf arbitre”,(V, 52).
(3) “Psaume 117e”, (VII, 217).
(4) Il y a aussi un solus Christus chez Irénée, la lutte contre la gnosticisme passe par le refus des intermédiaires (voir plus haut, chapitre I, 1.7.2.1)
(5) Chaunu/Réformes, p. 393.
(6) Luther interprétant la Bible à son sens est une notation fréquente chez Lucien Febvre, Un Destin, Martin Luther, Presses universitaires de France, Paris, 1945, pp. 32, 35, 37, 37-38, par exemple. Sur l'accusation de subjectivisme, voir Gerhard Ebeling, Luther, Introduction à une réflexion théologique, (Luther, Einführung in sein Denken, J.C.B. Mohr, Tubingen, 1964, 4e édition 1981) Labor et Fides, Genève, 1983, abréviation Ebeling/Luther, p. 34, sur l'accusation de se désintéresser du monde, pp. 149, 219, sur la Mitmenschlichkeit, p. 222.
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La présence d'un sola scriptura à côté du sola fide est en elle-même éclairante. Si le solus est exclusif (ou extensif), il y a contradiction dans les termes. Pour que notre discours trouve son sens il faut et il suffit de comprendre ce petit mot de manière inclusive (ou intensive). Il s'agit ici, en effet, de ce que l'on a appelé fides qua creditur, de la foi par laquelle on croit. Le contenu doctrinal (la fides quae creditur) n'est nullement indifférent, mais, à l'instar des oeuvres de la foi (qui découlent spontanément de celle-ci), la pensée religieuse ou théologique est seconde. Le paradigme sotériologique qui se fait jour ici se caractérise comme un recentrage permanent sur l'essentiel (l'unique “nécessaire”). La foi créée par Christ (au moyen de la “bonne nouvelle” de l'Evangile), dont Christ est aussi le contenu, est bien une alternative tant aux intermédiaires qu'à l'immédiateté mystique ou à la participation. Son lieu anthropologique est la conscience (ou le “coeur”), qui s'élargit, s'approfondit se fortifie et se personnalise par Celui qui désormais l'emplit et l'informe. De plus, la foi est inséparable d'une perspective eschatologique (voir, dans le texte, l'opposition entre un “aujourd'hui” et un “alors”). Le paradigme du salut par la foi est sur le mode ontologique d'un être de passage (note 1), il est suspendu à un parachèvement eschatologique.
3) « Dans le Nouveau Testament, c'est l'Evangile qui est prêché, c'est à dire la parole qui nous apporte l'Esprit et la grâce pour la rémission des péchés obtenue par Jésus Christ crucifié, et tout cela gratuitement, par la seule miséricorde de Dieu le Père, qui nous accorde son secours en dépit de notre indignité, à nous qui méritons la condamnation bien plus que la grâce ».
Ce texte apporte des précisions. Le Christ qui est annoncé, qui est central, est le “crucifié” (dans le texte précédent, Luther avait parlé de “son seul sang” et de “ses seuls mérites”). Unicité du don qui situe le Christ dans notre histoire. Dans le premier texte cité, tiré du traité De la liberté chrétienne, et dans la démarche générale de sa pensée, Luther ne sépare jamais la crucifixion de la résurrection. Cette dernière ne peut s'interpréter en dehors de la Croix. Si l'on omet la crucifixion, on se condamne à comprendre la résurrection d'une manière anthropocentrique et non christocentrique. Seconde précision: l'Evangile est « la parole qui nous apporte l’Esprit et la grâce ». Il me semble que nous devons comprendre “'Esprit et la grâce” comme un hébraïsme qui nous renvoie à des expressions bibliques telles que “la grâce et la vérité” dans Jean 1/14. Les places et rôles respectifs de la “parole”, de l’ “Esprit” et de la “grâce” sont ainsi présentés comme essentiels dans la médiation.
Deux thèmes manquent apparemment dans le paradigme de la médiation tel qu'il vient d'être évoqué: Dieu, le Père, le Créateur, et l'Eglise. Il est évident que la médiation a pour centre la rédemption, mais un centrage sur le Christ implique-t-il nécessairement la concentration christologique? Peut-on penser, par ailleurs, que l'Eglise est absente du moment que la médiation prend sa source dans une annonce de la parole de Dieu et vit de cette annonce ? En réalité, non seulement l'Eglise accompagne la médiation en permanence (sans pour autant constituer cette dernière), mais le sacerdoce universel se présente comme l'alternative évangélique à la religion populaire. La justification par la foi est directement liée à l’Eglise, elle est la pierre sur laquelle l’Eglise se fonde ou trébuche (note 2).
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(1) “Commentaire de l'Epître aux Romains”, glose sur Rm.8/21, (XI, 118).
(2) Traduction libre de l’expression: « articulus stantis aut cadentis ecclesiae » de Valentin Ernst Löcher (1673-1749) qui rend ainsi la pensée de Luther que l’on trouve dans les Articles de Smalkalde (1537-1538), Luther/Oeuvres/Labor, tome VII, p. 228 ainsi que dans la Promotionsdisputation von Palladius und Tillemann, WA, 39, I, 205, voir EP, p. 1383 C .
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Dès maintenant, il devient possible d’aller plus loin, de faire la remarque que le terme de “justice”, dans son acception biblique, correspond à la coïncidence. La justification est alors un invariant anthropologique qui a été exprimé en termes proprement bibliques par les Réformateurs et peut revêtir des expressions historiques variables. La justification par la foi signifie alors, de façon générale, que la coïncidence ne peut être acquise, conquise ou forgée, mais uniquement reçue de façon inconditionnelle.
Poser que la justification (la “bonne conscience”, la “propre justice”, l’esprit revendicateur, les efforts déployés pour avoir raison, légitimer, authentifier, certifier, démontrer, note 1) est un invariant n’exclut pas que l’on reconnaisse la légitimité de corrélations sur le plan du discours théologique. Depuis le Prologue johannique (Jn 1/1-18), le dialogue avec des chrétiens avec leur temps passe par la prise en compte des idées-forces de l’époque, non pour s’inféoder à elles, mais, si nous suivons l’exemple du IVe Evangile, pour les exprimer en tension avec le Christ vivant.
Tout est positif dans l’alternative au paradigme sotériologique de la Tradition telle que les textes précédemment cités l’expriment. Toute alternative est critique, mais n'a pas besoin, pour être elle-même, de se poser en s'opposant, comme elle n'a pas à se justifier autrement que par sa propre pertinence. En Christ, Dieu a, lui-même, surmonté toute extériorité sans rien perdre de sa transcendance. La mise en oeuvre actuelle de ce salut est l'oeuvre propre de l'Esprit. Les intermédiaires, l'immédiateté extatique, la participation révèlent ici leur nature d'entreprises humaines.
Comme on a pu le constater, les Ecrits bibliques occupent une place et jouent un rôle essentiels dans le paradigme du salut par la foi. Place et rôle déjà suffisamment précisés en 1520 dans la Traité de la liberté chrétienne (II, 276-288):
« Pour la vie, la justice et pour la liberté chrétienne [...] est nécessaire: la très sainte Parole de Dieu, [...] cette parole [...] c'est l'Evangile de Dieu qui annonce son Fils né dans la chair, qui a souffert qui est ressuscité et qui a été glorifié par l'Esprit sanctifiant [...] c'est dans la foi seule que consiste l'usage salutaire et efficace de la parole de Dieu [...] à l'exclusion des oeuvres; [...] l'âme n'a besoin que de la seule Parole pour accéder à la vie et à la justice et ainsi elle est justifiée par la foi seule et non par les oeuvres » (II, 276-280).
La présence des Ecrits bibliques dans le salut par la foi, remet la mystique, le mystère et le miracle à leur place, qui est seconde (note 2). En revanche, on peut se poser la question de savoir si la Bible n'est pas ici une médiatisation qui se substituerait simplement à celle de l'Eglise. Dans le salut par la foi, c'est la foi et elle seule qui est la cheville ouvrière de la médiation, dans la mesure où ils témoignent de la foi en Jésus Christ, où ils suscitent cette foi, les écrits bibliques sont l'unique accès à un originaire et en aucun cas une médiatisation:
« Quand la parole de Dieu est entendue [...], [Christ] relève la conscience [...]. Voilà la foi telle que l'Ecriture l'enseigne» (note 3). Pour Luther, c'est Dieu lui-même qui fait entendre sa Parole par l'Ecriture. Celui qui prêche fidèlement fait entendre cette Parole même et, du même coup l'Eglise se trouve constituée (note 4).
La Réformation suit ici un mouvement caractéristique du XVIe siècle: le retour aux sources qui n'est pas un retour aux textes pour eux-mêmes, mais, à travers eux, vers un originaire. Ainsi, la Renaissance cherchait-elle à renouer avec la Nature (en son primesaut païen) par un retour aux textes de l'Antiquité.
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(1) Albert Camus, a mis en scène des personnages de ce type dans sa pièce Les Justes, 1949.
(2) Voir plus bas, excursus n° 61.
(3) “Des voeux monastiques”, (1521) (III, 117).
(4) “Commentaire de l'Epître aux Romains” (1516-1517), (XI, 144-145).
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L'expression la plus théologique se trouve dans le Commentaire de l'epître aux Galates de 1531. Elle inaugure une nouvelle conception du théisme que j’appellerai: christologique ou “médié” (note 1):
« Repoussant loin des yeux le Christ médiateur, ils [le pape, les Turcs, les Juifs] parlent de Dieu seul [...]. La vraie théologie [...] ne nous impose pas un Dieu en majesté [...], mais Christ né de la Vierge, notre médiateur et notre sacrificateur [...]. Si [...] tu entends atteindre Dieu [...] l'apaiser en excluant Christ médiateur, que tu veuilles t'interposer par tes oeuvres, tes jeûnes, ta coule et ta tonsure, cela ne peut arriver que tu ne fasses [à ton tour] la chute de Lucifer et que, dans un horrible désespoir, tu ne perdes Dieu et toutes choses » (Gal. 1/3, XV 43, note 2).
« Il n'y a absolument rien d'autre qui intervienne que Christ » (Gal. 3/6, XV 241). « C'est Jésus Christ, le médiateur unique de Dieu et des hommes » (ibid. 242). De sorte que, s'agissant des hommes de l'Alliance d’Israël, Luther parlera d'une dispensation secrète du Saint Esprit et d'une « foi dans le Christ qui devait être encore révélé » (Gal. 2/2, 219. Christ seul médiateur: à venir pour les les pères (Premier Testament); venu et à venir (eschatologiquement) pour les chrétiens; à venir pour les non évangélisés (XV 246).
Pour Luther, l’article capital est la justification par la foi, pourtant, il reconnaît à la “parole” qui devient “Parole” un rôle si approprié et si décisif, comme moyen de la justification, que je préfère commencer par là.
5.2 -une nouvelle relation à l'originaire chrétien-
La Bible de Luther se compose du canon Juif du Premier Testament (à l'exclusion des deutérocanoniques) et des livres canoniques du Nouveau Testament.
Mais ces deux collections ne sont pas simplement réunies, le Nouveau Testament n'est ni annexé à l'Ancien, ni un substitut de celui-ci. Du moment que Jésus Christ est le sujet et l'objet de ces deux volets bibliques, ceux-ci forment un ensemble auto-interprétatif (note 3). Situation que ne présente aucun des textes originaux légués par l'Antiquité. Telle est la position herméneutique fondamentale de Luther.
Il écrit en 1517: « Toute l'Ecriture et la parole de Dieu tendent vers les souffrances de Christ [...] les Ecritures ne renferment autre chose que la grâce promise et la rémission des péchés par les souffrances de Christ » (I, 51). Il répètera la même chose en d'autres termes dans sa Préface au Nouveau Testament, en 1522 (III, 258-259), note 4). S'il détermine ensuite ce que nous appelons aujourd'hui un “canon dans le canon” (III, 261-262); lorsqu'il met en oeuvre la dialectique de la loi et de l'Evangile (III, 256); quand il développe sa théologie de la croix (note 5), c'est en application de cette auto-interprétativité dont le fondement ne se rapporte pas à une décision d'ordre intellectuel, mais au Christ présent dans et par la foi. « Jésus Christ, unique sens fondamental et unique parole fondamentale de l'Ecriture sainte » (note 6).
Pour Luther, Ecriture, parole de Dieu et Evangile sont trois façons distinctes de parler des écrits bibliques.
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(1) Sur l'emploi de ce mot, voir plus bas.
(2) Egalement, ibidem, pp. 21-22, 37-38, 44-45, 57, 62, 63, 275, tome XVI: pp. 100, 105-107, 110-111.
(3) La scriptura sui ipsius interpres édition de Weimar, 7, 97. Critique de l'Ecole dont l'adage était: divus Thomas sui interpres (Cayré/Patrol., II, p. 531).
(4) Déjà dans son “Commentaire de l'Epître aux Romains” (1515-1516) (XII, scolie sur Rm.1O/6, p. 179).
(5) Dès son “Commentaire des Sept Psaumes de la pénitence” (1517) (I, 21, 41, 42, 59, 65, 86), dans les “95 thèses” de 1517 (I, 92-93), dans la “Controverse de Heidelberg” (1518) (I, 125, n° 19-22 , 126, n° 24, 136, n° 1-3) etc....
(6) Ebeling/Luther, p. 93.
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Avec l'Ecriture, l'accent est plutôt mis sur un contenu théologique alors que la parole de Dieu insiste sur l'autorité souveraine de ces écrits et que l'Evangile révèle la spécificité du témoignage biblique. L'unité de ces trois aspects de la Bible vient de ce que chacun possède sa manière d'indiquer Jésus Christ.
Si, pour l'Ecriture, Jésus Christ est surtout le centre (l'herméneutique biblique de Luther est d'abord christocentrique), pour la parole de Dieu et pour l'Evangile, il est l'originaire. Par la bouche de Jésus Christ, par celle de ses témoins vétérotestamentaires, c'est Dieu lui-même qui parle. (Dans l'herméneutique de Luther, “la loi et l'Evangile” prend la suite de “la lettre et l'esprit” pour devenir «le rapport normatif » (note 1) Mais tout cela ne serait encore rien (entendons: ne serait pas source de la foi qui sauve) si l'Evangile, la bonne ou heureuse nouvelle du salut gratuit réalisé en Jésus Christ et par lui ne nous apportait pas le sens précis de tous ces textes, la raison de leur existence (et, partant, le sens de notre propre existence et de tout le créé).
L'herméneutique de Luther n'est pas seulement christocentrique, elle est, et sans doute d'abord, christologique. La réalité de la parole de Dieu n'est pas remise à l'Esprit (comme ce sera le cas chez Calvin), mais au Christ, Parole incarnée.
L'exemple de Luther montre qu'il ne suffit pas de comprendre les textes bibliques pris séparément dans leur sens obvie, de leur appliquer une exégèse christocentrique et même christologique pour être conduit au salut par la foi. Encore faut-il discerner que le salut par la foi est le sens que l'ensemble auto-interprétatif des deux Testaments confère à chacun de ses composants à partir des déclarations sotériologiques spécifiques à ce même ensemble.
La mise en évidence de ce cercle herméneutique fondamental permet à Luther de revendiquer l'Ecriture, revêtue de l'autorité de la parole de Dieu, comme arbitre entre les chrétiens (déclaration devant la Diète de Worms, le 18 avril 1521) (II, 315-316), d'affirmer qu'elle n'est pas “un nez de cire” (note 2), susceptible de recevoir toutes sortes de formes, au gré des intérêts (si importants puissent-ils être), des modes ou des fantaisies et de refuser toute adjonction, toute pensée étrangère à l'analogie de la foi du moment qu'il s'agit du salut et du salut tel que l'apporte et l'offre Jésus Christ.
Pourtant, le cercle herméneutique tel que Luther l'a conçu (tel que j'espère l'avoir exprimé) n'a pas été exactement compris par bien des esprits de son temps (parmi ses propres fidèles tels Carlstadt, Johann Agricola, Osiander ou même Melanchthon, chez des gens comme Zwingli ou Oecolampade, par les illuministes, par Erasme ou d'autres humanistes de profession).
Le développement d'une exégèse biblique indépendante, critique et objectiviste (à partir de Spinoza et de Richard Simon) fera tomber le bel enthousiasme qui avait pu animer Luther.
Pour ce dernier cependant, il ne faisait pas de doute que la Bible, manifestant son auto-interprétativité dans et par l'herméneutique théologique de la foi, ne fournît une base objective (Jésus Christ lui-même), excluant toute autojustification, non seulement à la foi et au salut personnel, mais aussi à la prédication et à la théologie de l'Eglise et, partant, à l'Eglise elle-même. La fonction doctorale devenait un ministère-clé des Eglises de la Réformation.
Pour le Réformateur, il y avait des doctrines scripturaires (Trinité, christologie chalcédonienne, consubstantialité eucharistique, sacerdoce universel, pour ne citer que les plus importantes), l'herméneutique, l'exégèse et la formulation doctrinale formaient un tout sans pour autant jamais conduire à une religion du Livre puisqu'aussi bien toutes
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(1) Ibidem, p. 99.
(2) “De la papauté de Rome” (1520), (II, 35)
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les trois ne faisaient qu'expliciter le salut par la foi. La manière dont le Premier et le Nouveau Testament se situent l'un par rapport à l'autre, dans une relation de réciprocité dont le principe interprétatif de la Loi et de l'Evangile est la mise en oeuvre, structure l'Ecriture sur le type du témoin. Premier et Nouveau Testaments ne peuvent se concevoir, dans cette optique, que par leur commune référence à un originaire intelligible.
excursus n° 51: L'expression sola scriptura est un ablatif : « par l’Ecriture seule ». C'est "le" sola scriptura. En faire un nominatif (la sola scriptura), induit en erreur. Le nominatif fait de l'Ecriture un absolu. Il ne serait pas pensable de faire cohabiter, par exemple, une sola scriptura (nominatif) et une sola fides, c'est à dire deux absolus. En revanche un "par l'Ecriture seule" et un "par la foi seule" peuvent fort bien voisiner. Ils expriment les deux aspects d'une médiation. Un "l'Ecriture seule" laisse à penser que l'Ecriture est un médium. Cela fait d'elle une médiatisation alors qu'il s'agit d'un agent de la médiation.
Le cas est comparable au contresens qui consiste à comprendre “Je crois en Dieu” au sens d'un credo in Deo (“Je crois qu'il y a un Dieu”) alors que le texte du Symbole dit credo in Deum (“Je mets ma foi en Dieu”). Même remarque concernant les expressions spero in Deum (“Je mets mon espérance en Dieu"”) et non pas spero in Deo (“J'espère qu'il y a un Dieu”).
Ces rapprochements laissent voir que la théologie de la foi (le paradigme du salut par la foi) est bien dans l'axe de la confession de foi la plus ancienne de l'Eglise. La théologie des oeuvres (des médiatisations) se situe dans la ligne des contresens qui viennent d'être signalés.
J'irai même plus loin. La conception d'un texte biblique qui est le moyen d'action du Saint Esprit (note 1), d'une Eglise fondée sur la parole de Dieu, est celle d'Irénée écrivant: « La colonne et le fondement de l'Eglise, c'est l'Evangile et l'Esprit de vie » (note 2), de sorte que la pluralité des évangiles se justifie dans l'Esprit. Tout laisse à penser que l'appel fait par ce Père à l'autorité des plus grandes Eglises (à celle de Rome, avant toutes les autres) est subordonné à ce fondement (à cet originaire) en sorte que celui qui écoute l'Eglise écoute Dieu lui-même parce que l'Eglise ne parle ni d'elle-même, ni de son propre chef, ni de son propre fond.
L'expression par laquelle Luther exprime cet originaire est celle de la fides Christi (note 3), par quoi il veut dire à la fois la relation d'obéissance filiale parfaite qui unit le Fils au Père dans l'incarnation et la présence active du Christ dans et par la foi. Fides qua creditur in Christum (note 4), expression qui réunit les indications d'agent (qua) et de mouvement (in suivi de l'accusatif).
Cette relation est nouvelle, en particulier, en raison du fait qu'elle se produit par le moyen de la Parole (Parole incarnée et Parole prêchée ne se séparant pas). La médiation c'est Christ au centre. Au milieu des deux Testaments, au coeur de l'Ecriture, éliminant les intermédiaires: « Tout ce qui existe en fait de règles, de statuts, d'ordres, de sectes; tout ce qui reste en deçà de Christ, qui est en dehors de lui ou qui va au delà » (note 5).
Par la force d'inertie, sous l'action de la la pesanteur, les intermédiaires finissent par jouer le rôle de médiatisations. Bien que Luther conçoive la présence du Christ de façon très concrète (note 6), la fides Christi, écarte toute idée de chose et d'inhérence.
L'interprétation christologique place Christ au centre de la prédication comme de l'enseignement catéchétique . Dans “la théologie de la croix”, ce que Luther appelle l'
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(1) “Explication du Notre Père” (1519), (I, 177-178), par exemple.
(2) Sagnard/Irénée, pp. 194-195.
(3) “Commentaire de l'Epître aux Galates” (1531) tome XV, 13, note 1 Introduction de R.H. Esnault, l'expression elle-même se trouve à Gal.2/16, pp. 151-152). Voir à ce sujet Marc Lienhard, Luther témoin de Jésus-Christ, coll. Cogitatio fidei, Le Cerf, Paris 1973 (abréviation: Lienhard/Luther témoin), pp. 55, 83, 90.
(4) “Commentaire de l'Epître aux Romains” (1515-1516), (XI, 57).
(5)“Des voeux monastiques” (1521), (III, 95).
(6) Lienhard/Au coeur de la foi, p. 161 qui renvoie à Albrecht Peters: Realpräsenz, Luthers Zeugnis von Christi Gegenwart im Abendmahl (Présence réelle, le témoignage de Luther sur la présence du Christ dans la cène), Berlin-Hambourg, 1960, p. 11 et note 3 p. 163.
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“opus alienum” est mis au service de ce qu'il appelle l' “opus proprium”, la Croix devient le pivot de la théodicée, ce qui a pour conséquence de sortir le problème du mal de la métaphysique pour le resituer dans l'histoire (note 1). Les oeuvres enfin, loin d'être méprisées, sont restituées, retrouvent leur place: elles ne confèrent aucune justice, elles découlent de la foi qui elle même, découle “du sang, des blessures et de la mort du Christ” (note 2).
Le paradigme du salut par la foi, trouvant son ancrage dans une histoire de l'Histoire, se présente ainsi comme un facteur de la modernité qui se constitue: « Celui qui comprend ce qu'il veut dans les saintes Ecritures n'a qu'à lire aussi ce qu'il veut dans les témoignages de l'histoire », « Ils te répondent en disant: C'est ainsi que nous pensons et l'Eglise (c'est à dire nous-mêmes) en a ainsi décidé [...]. Le sens de mon propos est avant tout qu'il ne faut jamais faire violence aux paroles divines » (note 3).
5.3 -l'apostolicité comme limite-
La contestation donatiste, au IVe siècle, avait déjà porté sur l'apostolicité. Les vrais successeurs des apôtres ne sont pas nécessairement les évêques en place. Ce sont les purs, les vrais, en particulier ceux qui ont subi le martyre sans renier leur foi (note 4).
Luther, et la Réformation à sa suite, bien que formulant à leur tour une critique de la succession apostolique, ne se sont pas placés sur la même ligne. La critique porte sur la séparation entre deux états: l'état ecclésiastique ou religieux et l'état laïque, le second étant tenu pour mineur par rapport au premier.
A cette conception qui fait étroitement corps avec le paradigme sotériologique de la tradition, Luther oppose la notion scripturaire du sacerdoce universel, désormais pièce maîtresse du paradigme du salut par la foi.
Les traités datant des années 1520-1521 sont éloquents à cet égard (note 5).
Concernant l'apostolicité, il devient possible d'en présenter une conception positive à partir de la relation à l'originaire qui vient d'être indiquée.
« Maintenant que les langues ont passé au premier plan, elles apportent avec elles une telle lumière et elles réalisent de si grandes choses que le monde entier est dans l'admiration et qu'il doit reconnaître que nous possédons l'Evangile dans la même netteté et pureté que les Apôtres, qu'il a été restauré intégralement dans sa pureté originelle et qu'il est bien plus pur qu'au temps de saint Jérôme ou de saint Augustin » (note 6).
Il y a là un “presque” qui pourrait paraître un aveu d'incomplétude. En réalité, il contient la preuve du sérieux intellectuel. Ce n'est pas le signe de l'erreur ou de l'incertitude, mais le sceau de l'authenticité. La vérité n'est pas un absolu que nous puissions tirer d'une coïncidence entre la pensée et le réel.
L'apostolicité est de l'ordre d'une vérité asymptotique. La prétention à une vérité comme adéquation relève des oeuvres. La foi ne se contente pas pour autant de l'à-peu-près. Elle est en mouvement vers la vérité, du moment que celle-ci est une personne qui vient à notre rencontre sur le mode du don gratuit. La relation asymptotique pose et
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(1) “Controverse de Heidelberg” (1518), (I 129, 134), “Explication du Notre-Père” (1519), (I, 176), “Sermon sur les bonnes oeuvres” (1520), (I, 262).
(2) Ibidem (1520), (I, 227).
(3) “De la captivité babylonienne de l'Eglise” (1520) ,(II, 174, 177).
(4) Campenhausen/Latins, p.270.
(5) MLO, tome II “De la papauté de Rome” (1520), “A la noblesse chrétienne de la nation allemande” (1520), “De la captivité babylonienne de l'Eglise” (1520), “Traité de la liberté chrétienne” (1520) et, tome III, “Des voeux monastiques” (1521).
(6) “Aux magistrats de toutes les villes allemandes” (1524), (IV, 106).
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maintient l'existence simultanée de deux réalités incompatibles (transcendance et immmanence, dans le cas présent, équations des courbes par rapport aux coordonnées en mathématiques). Cette relation est l'alternative à la hiérarchie qualitative des intermédiaires.
L'action de l'Esprit et des sacrements (baptême et cène) produit le passage à la limite de telle sorte l'Ecrit se transforme en quasi-oralité, restituant l'interpellation directe du Seigneur lui-même (note 1).
Ce qui explique la place essentielle de la prédication: « L'Evangile devrait être, à proprement parler, non point une Ecriture, mais une Parole orale issue de l'Ecriture, ainsi que l'ont fait le Christ et les apôtres » (note 2). Augustin ne pensait guère différemment: « Laissez-nous entendre l'Evangile comme si le Seigneur était présent » (note 3).
S'il est vrai que Luther (et la Réformation issue de lui) confère au ministère de docteur une place prépondérante, insistant sur le fait que la bonne volonté et le Saint-Esprit ne dispensent jamais de l'étude (note 4), c'est l'Esprit seul, en définitive (et non les autorités ecclésiastiques, universitaires ou civiles) qui qualifie les savants comme docteurs de la foi (note 5). L'Esprit agissant par le moyen d'une Parole, à partir d'une Ecriture mise à la disposition de tous correspond à un principe d'autonomie et de liberté. Position aussi éloignée de l'inspiration verbale que du libre examen, reflet d'une démocratie réalisable au sein de l'Eglise et qui deviendra un ferment pour la société tout entière. La relation à l'originaire produit une conséquence révolutionnaire: les églises locales ont le droit et le pouvoir de juger de toutes les doctrines, comme elles possèdent ceux de s'administrer et de se diriger en partant de la base (note 6).
Mais l'apostolicité se présente comme une limite d'une autre manière encore.
Dans son traité De la captivité babylonienne de l'Eglise, à propos du sacrement de l'extrême onction fondé sur un texte biblique (Jacques 5/14-15), Luther oppose deux considérations: cette épître n'est pas écrite par l'apôtre Jacques et même un apôtre ne peut se donner comme canal d'une promesse divine (note 7).
Un apôtre, parlant en son nom personnel, se situe déjà au delà de la limite de l'inspiration scripturaire. Il existe donc ce que nous appellerions aujourd'hui une clôture de la révélation (une fin de l'histoire sainte au sens strict) frontière à partir de laquelle l'oeuvre prophétique de l'Esprit se conçoit différemment de ce qu'elle est dans l'inspiration biblique.
L'apostolicité est une limite, ni prolongation dans le présent, ni repristination. En revanche, la justification par la foi (que je vais aborder ci-dessous) est une réalité. L'Ecriture permet d'atteindre les limites, elles les décrit, mais la parole de Dieu, elle, donne accès à l'originaire de la foi. En comprenant l’apostolicité comme limite, il est possible de tenir compte de la pluralité des théologies (et des ecclésiologies du Nouveau Testament, en particulier) sans éprouver le besoin de les unifier.
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(1) Lienhard/Au coeur de la foi, pp. 31-32 qui renvoie à WA, DB, 6, 2, 23 - 4, 10.
(2) “Une petite instruction sur ce que l'on doit chercher dans les Evangiles et ce qu'on doit en attendre” (1522), (X, 22).
(3) Tractatus in Ioannis evangelium, XXX/1; dans Campenhausen/latins, p. 316.
(4) “Aux magistrats des villes allemandes”, (1523), (IV, 107-109).
(5) “A la noblesse de la nation allemande” (1520), (II, 145).
(6) “Qu'une assemblée ou communauté chrétienne a le droit et le pouvoir de juger toutes les doctrines” (1523), (IV 82-85).
(7) “De la captivité babylonienne de l'Eglise” (1520), (II, 253).
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Le retardement de la parousie est vécu autrement. Ni comme prolongation de l'histoire sainte, ni comme réédition du temps de la première Eglise, mais comme relation à l'originaire.
5.4 -tradition critique et critique des traditions-
Une seule “parole” permet « d’affermir les consciences, de comprendre toutes les prophéties, ainsi que de juger de toutes choses » (Gal. 3/10, XV 264). La nouvelle relation à l'originaire, source de la foi qui sauve et des oeuvres de la foi est une relation critique. La parole de Dieu ne met pas en question l'originaire de la foi, c'est l'inverse. La relation transcendante réelle qu'elle établit met en question tout ce qui est humain. En particulier, les intermédiaires, les truchements, les hiérarchisations.
La Réformation n'est pas née de rien. Elle hérite de toute la contestation qui, en Occident, va d'Arnaud de Brescia (XIIe s) à l'Unité de frères tchèques (Xve s). Elle récupère bon nombre des revendications accumulées au cours de ces siècles.
On ne peut cependant la ramener à cela. Son trait caractéristique réside dans la redécouverte de la parole de Dieu: « Et voilà pourquoi notre théologie est certaine: elle nous arrache à nous-mêmes et nous établit hors de nous, pour que nous ne prenions pas appui sur nos forces, sur notre conscience, nos sens, notre personne, nos oeuvres, mais que nous prenions appui sur ce qui est au-dehors de nous: la promesse et la vérité de Dieu, qui ne peuvent tromper » (ibid. 205). Redécouverte, en effet, si l'on se souvient que l' “extra nos” luthérien a des origines augustiniennes: « Le racheté, l'homme véritablement humain, trouve son centre de gravité et sa “liberté”, non plus en soi, mais, pour ainsi dire “hors de soi”. La source de la vie est en Dieu. A la place de la “conscience de soi” et de la confiance en soi est apparue la confiance en Dieu, qui éveille la foi, l'espérance et la charité » (note 1).
Le fonctionnement critique de la parole de Dieu apparaît de plusieurs manières. Nous le découvrons avec le second usage de la Loi qui a pour effet de nous faire découvrir ce qu'est le péché. Mais il est aussi, différemmment, exercé par l'Evangile: la lecture christocentrique et, plus encore, l'interprétation christologique de la Bible représentent la mise en oeuvre d'un principe critique tant en ce qui concerne le Premier Testament que pour l'Eglise. A l'intérieur même de l'Ecriture existe une tradition critique: celle du prophétisme dans le Premier Testament, celle de Jésus lui-même face à la tradition juive, celle de Paul opposant le “sous la grâce” au “sous la loi” (Rm.6/15). La génération apostolique a compris le message de Jésus non comme prolongeant ou développant la tradition des pères mais comme la réalisant en la dépassant.
La reconnaissance d'une tradition critique en l'espèce de la parole de Dieu autorise (et recommande peut-être même) une critique permanente de la tradition et des traditions. Le paradigme du salut par la foi, dans la mesure où il est bien une alternative au paradigme sotériologqiue de la tradition, constitue une critique globale de ce dernier, même s'il n'a pas besoin de le dénoncer ni de le détruire pour se constituer et être lui-même.
Comparé aux paradigme du salut par la foi, le paradigme sotériologique de la tradition apparaît comme une construction. Oeuvre de piété, sans aucun doute, mais construction humaine quand même. Luther, et la Réformation à sa suite, vont inverser la relation aux Pères.
L'interprétation biblique des Pères, bien souvent fondée sur une prétendue obscurité de l'Ecriture, n'est pas décisive, c'est, au contraire, la pensée des Pères qui doit être confrontée au contenu scripturaire (note 2). La théologie des Pères, celle des
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(1) Campenhausen/Latins, p. 309.
(2) “Aux magistrats des villes allemandes” (1523), (IV, 108).
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conciles aussi, a varié au cours de l'histoire de l'Eglise. La papauté a, d'autre part, condamné des tentatives partielles de réformes dans le sens biblique ou évangélique chez Gottschalk (XIe s.), Valdo (XIIe s.), Bradwardine et Wyclif au XIVe siècle., Hus (XVe s.).
Sur le critère scripturaire, un certain nombre de développements de la tradition vont être taxés, à juste titre, d'inventions ecclésiastiques. Du nombre sont, le purgatoire, l'invocation de la Vierge et des saints, le magistère de Pierre, les voeux monastiques les sacrements qui ne peuvent se prévaloir d'une institution par le Christ lui-même, la messe conçue comme sacrifice. De même les pélerinages, confréries, culte des reliques, indulgences etc... Ou encore la distinction entre état ecclésiastique (ou religieux) et état laïque, le distinguo entre “préceptes” et “conseils évangéliques”. A plus forte raison, les légendes des saints (note 1), les remèdes de bonnes femmes. Ce sont des “commandements humains”, des “traditions venues des hommes” (note 2).
Luther n'aborde pas la question des images. Ses commentaires du Décalogue (note 3) suivent la version ecclésiastique qui ignore le second commandement de la Bible hébraïque.
Il soutient le baptême des petits enfants. Il reçoit, comme scripturaires, les dogmes trinitaire et christologique. Il ne conçoit pas que l'Ecriture elle-même puisse être l'objet d'une critique scientifique. Il estime, au contraire, que le résultat du labeur des humanistes aboutira à établir les doctrines scripturaires sur des bases inébranlalbles (note 4).
Il continue d'utiliser la notion de substance (substantia, dans ses textes latins, Wesen, en allemand, note 5), mais son recours à la Parole de la foi (au travers de laquelle le Christ se donne) exclut désormais toute chosification. Ainsi, le relationnel ne cesse de dominer sa pensée qui opère même une percée significative hors du substantialisme (note 6). Ses conceptions de la communication des idiomes (note 7) et de l'ubiquité du Christ (note 8) n'en font pas moins problème pour certains de ses interprètes actuels.
L'unité de la pensée de Luther n'est pas en cause. Son problème n'est pas de développer des idées personnelles, subjectives, mais de “laisser parler” un “autre”, “d'abord une parole qui vient de l'Ecriture” (note 9). Pour cela, il ne peut opposer à l'arsenal conceptuel hérité de la scolastique que les notions bibliques qu'il redécouvre. La conception scripturaire de ce qui subsiste, par exemple, fait référence à une solidité extérieure (de l'ordre existentiel de la fidélité: Dieu est “AMeN”) alors que la notion traditionnelle renvoie à un noyau de l'être (une essence et une nature de caractère
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(1) La palme revenant à Thierry de Vérone, alias Dietrich de Berne ou encore Théodoric le Grand (roi des Ostrogoth, 454-526), Voir, entre autres, “Grand catéchisme” (1529) (VII, 25).
(2) Les citations pourraient être multipliées, Il suffira peut-être de renvoyer aux “Articles de Smalkalde” (1537-1538) (VI, 227-ss).
(3) “Le Grand catéchisme en langue allemande” (1529), (VII), par exemple.
(4) “Aux magistrats des villes allemandes” (1523), (IV, 107).
(5) ‘Lienhard/Au coeur de la foi, p. 145.
(6) De homine, Weimar Ausgabe, 39, 1, 175-177 présentation et commentaire de Jean Ansaldi, traducton P. Pelissero, ETR, 1982/4, pp. 473-489. Nouvelle traduction de Pierre Bühler accompagnée d'un compte rendu des travaux de Gerhard Ebeling sur ce texte et transcription des thèses de Luther dans notre contexte culturel en vue d'un exercice académique, ETR, 1994/4, pp. 529-548.
(7) Mise en cause par Paul Althaus, Die christliche Wahrheit, Lehrebuch des Dogmatik (La vérité chrétienne, Manuel de dogmatique), tome II, Gütersloh, 1948, 2e édition 1959, p. 238 d'après Lienhard/Au coeur de la foi, p. 175.
(8) Ibidem, p. 173.
(9) Ebeling/Luther, p. 55.
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“substantialiste”, note1). La visée de Luther est toujours cohérente, son discours peut être systématique, il ne l'est jamais formellement (note 2) parce que, d'une façon très moderne, il ne sépare pas la pensée et le pensé (note 3).
excursus n° 52: Substance et relation il arrive qu'on les oppose de façon radicale. La réalité est plus complexe. Jusqu'à Descartes et Spinoza, la substance est ce qui existe en soi et par soi, Dieu seul peut être dit tel, les êtres créés sont des “subsistances”. Pour Locke, elle est la réalité permanente qui sert de support aux attributs (note 4). La dialectique hégélienne, recevant cette dernière acception, est un relationnel substantiel. Mais peut-on comprendre les notions hégéliennes d'Esprit (une subjectivité qui a un contenu objectif) et d'histoire (un réel qui est raison) sans tenir compte de la conception luthérienne du salut par la foi où substance et parole se trouvent réunies.
« C'est d'après sa manière d'être, de se comporter [dans son être historique] que [dans la pensée de Luther] quelqu'un a de la substance » (note 5). « C'est la foi que l'on tient pour la chose et la substance », « Il faut les accomplir [les oeuvres du Décalogue] selon la substance, si je puis dire, c'est à dire effectivement, mais non selon la conscience, c'est à dire qu'il faut les accomplir autrement que comme des oeuvres qui plaideraient pour nous et nous justifieraient » et, parlant du voeu de pauvreté qui, à la longue, tourne à l'hypocrisie: « Voilà donc évanouie sous nos yeux la pauvre substance substantielle à grand peine subsistante de ce voeu de pauvreté monastique » (note 6).
Hegel poussera cette logique à son terme lorsqu'il montrera que la substance c'est l' “Esprit” (note 7).
On a pu écrire: « Le personnalisme ira plus loin et verra dans la relation la catégorie première: je n'existe qu'en relation à l'autre: la substance est elle-même relation » (note 8).
Luther est moins ouvert aux mises en question émanant des premiers développements des sciences naturelles, de la physique, de l'astronomie que ne l'était Nicolas de Cuse (note 9), bien qu'il reconnaisse la légitimité de la raison dans son domaine propre, c'est à dire en dehors de ce qui concerne le salut.
Luther a toujours affirmé ensemble l'importance de la doctrine et le caractère second des doctrines (note 10). L'une des conséquences d'un tel point de vue sera que, pour lui, il n'y a pas de doctrine totale de l'Ecriture: « Ce n'est pas une science dont on puisse se rendre maître ou dont on puisse se vanter de la connaître » (note 11).Dans ses Catéchismes, il suivra la trame que proposent le Notre Père, le Décalogue, le Symbole des apôtres, les paroles d'institution du baptême et de la cène.
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(1) Ibidem, p. 79.
(2) Ibidem, p. 209.
(3) Ibidem, p. 29.
(4) Descartes, Principes, § 51, (Oeuvres et Lettres, “Bibliothèque de la Pléiade”, Gallimard, Paris, 1958, abréviation: Descartes/Pléiade) p. 594, Spinoza, Ethique I, définition 3, Spinoza/Pléiade, p. 366, Locke, Essai sur l'Entendement humain II, ch. XXIII, § 4 (Oeuvres de Locke et Leibniz, édition Thurot, Firmin Didot, Paris, 1862, p. 171.
(5) Ebeling/Luther, p. 79 qui renvoie à WA, 3; 419, 25- 420, 1 (1513-1515).
(6) “Jugement de Martin Luther sur les voeux monastiques”, 1521, III, pp. 131, 137, 185.
(7) Voir chapitre suivant, 6.3.3.
(8) Didier/Libérations, p. 77.
(9) Des vues qui anticipent Copernic, Galilée, Képler dans “La Docte ignorance” (1440), Gandillac/Cues, p. 150, “Compléments théologiques” (1453), ibidem, p.158. Le Livre II de la Docte ignorance est cité, parfois à plusieurs reprises, par Campanella, Giordano Bruno, Pic de la Mirandole, ibidem, note 149, p. 129. Outre les rapprochements avec Leibniz, Kant (le “Béryl”, 1458, ibidem, p. 489), ou Hegel (ibidem, Introduction, pp. 31-34, “Le Béryl” (1458), ibidem, p. 423), on peut relever des avancées: évolutionnisme, ibidem, pp. 163-164, note 6, physiognomonie, ibidem, pp. 153, 155, psychométrie, ibidem, pp. 352-353, notion de relation ou de point de vue, ibidem, p. 497, note 89.
(1à) “Préface au Nouveau Testament” (1522), (III, 259).
(11) “Commentaire du Psaume 117e”, (VI, 242).
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Pour ses Loci communes theologici(1521), Melanchthon adoptera un plan qui suit l'épître aux Romains.
Mais le plus significatif, au regard de la culture, est l'essor que vont prendre les interprétations des Ecritures bibliques. Les orientations intellectuelles et spirituelles qui se font jour alors (illuminisme des anabaptistes, “modernisme” avant la lettre des zwingliens, humanisme à la façon d'Erasme) durent toujours.
5.5 -l'idée de réformation comme orthodoxie critique-
La critique de la tradition (et des traditions) découle d'une tradition critique. Celle-ci n'étant autre que la reconnaissance d'un salut, qui, de bout en bout, est la seule oeuvre de Dieu (par la foi seule, par le seul moyen de la Parole).
La mise en question est d'abord spécique (s'exerçant au travers du don que Dieu fait de lui-même en Jésus Christ). Dieu seul peut interpeller les êtres humains que nous sommes de ce point de vue et de cette manière.
Le terme de “critique” est compris ici dans une acception bien différente de celle qu'il va prendre à partir du siècle des Lumières, en particulier avec la constitution d'une critique biblique.
C'est pourquoi, le terme lui-même est absent au XVIe siècle et qu'il n'est finalement qu'indicatif (et non démonstratif) lorsqu'il s'agit de dire l'autorité décisive de Dieu sur toute créature, telle qu'elle se réalise en Jésus Christ. Le substantif qui convient est, en effet, celui de “réformation”. D'autant mieux que ce terme possède une dimension existentielle que n'a pas le mot de critique.
Le sens de la Réformation n'est ni celui d'un “réformisme” (transformation des institutions par des voies juridiques, redressement), ni celui d'un “aggiornamento” (adaptation de l'Eglise au monde contemporain), ni non plus d'une “perestroïka” (transformation de structures à l'intérieur d'un régime politique donné).
Le mot de “Réformation” puise dans le mouvement religieux du XVIe siècle européen, le sens d'une constante ouverture et disponibilité à la parole de Dieu. Idée qui s'est exprimée dans l'adage: « Eglise réformée, Eglise qui se réforme sans cesse » (ou, mieux encore: « Qui se laisse sans cesse réformer »). Remise en forme, remodelage par l'Esprit, au moyen de la foi, tant des chrétiens individuels que de l'Eglise et, par là, de la société. La Réformation est l'expression historique (et non plus moraliste) de la pénitence. Rendue possible non plus par la médiatisation de l'Eglise mais par le Christ lui-même, originaire de la foi.
Pour ces diverses raisons, même si cela peut paraître insolite, je prèfère employer le terme de “Réformation” à celui de “Réforme” qui consonne avec “réformisme” (en français, le mot de “réforme”, “réformé” a même le sens de “hors d'usage”, “mise au rebut”). Le paradigme sotériologique de la tradition est essentiellement conservateur. Le salut par la foi ne peut être qualifié de progressiste, par antithèse. S'il connaît la rupture, il ne la cultive pas parce qu'elle est toujours l'initiative de Dieu.
La “réformation” se manifeste comme recul critique, décalage christologique. De sorte qu'il devient effectivement vrai que tout criticisme peut être (doit être, mérite d'être), lui aussi, soumis à la critique (de la parole de Dieu) à un moment donné.
La Réformation, l'esprit protestant, répondent à une tradition d'orthodoxie existentielle critique, autre manière de dire la confiance faite à l'oeuvre de l'Esprit pour le parachèvement de ce qui a été commencé par Dieu en Jésus Christ et par lui (Phi.1/6, note 1). La tradition est intégratrice (elle se renforce constamment), la Parole est émancipatrice (elle ne travaille pas pour elle-même, mais pour celui à qui elle s'adresse). Le tout-Eglise produit une médiatisation, le tout-Parole engendre l’Eglise.
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(1) VIII, p. 146, allusion à ce texte dans la Lettre à sa mère du 20 mai 1531.
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La Réformation permanente, relation spécifique à l'originaire de la foi chrétienne, oeuvre de l'Esprit (ou de l'Evangile), par le moyen d'une parole de Dieu dont le sens obvie de l'Ecriture est la référence, définit l'application pratique du salut par la foi.
Partant d'une mise en question personnelle et communautaire au sein de l'Eglise, elle est critique pour les orthodoxies en même temps qu'elle puise dans l'orthodoxie vivante qu'est la relation spécifique à l'originaire une force de critique positive à l'égard des sociétés, des civilisations et des cultures. C'est toute la liberté du chrétien (note 1).
Il est possible d'opérer une vérification en la matière. Chez Luther (mais aussi chez Calvin), nous n'observons pas d'isomorphisme avec l'humanisme de la Renaissance (alors que, nous l'avons vu, le paradigme sotériologique de la tradition se nourrit d'un tel isomorphisme). Le traité du Serf arbitre (1525) et les diverses éditions de l'Institution chrétienne de Calvin offrent même la démonstration de ce fait.
Dernier point à souligner: si l'on comprend la réformation comme une remise en question par l'originaire de la foi, il est clair qu'on la situe tout à fait ailleurs que dans un registre de déconstruction voire de masochisme. Toute réformation, au sens éminent du salut par la foi, est recréatrice.
Dans son Commentaire de l'Epître aux Romains, Luther traduit le “métamorphouste” de Romains 12/2 par “reformamini” (note 2): « soyez re-formés par un renouvellment » (traduction originale). Commentant ainsi: « L'Apôtre [...] ne dit pas: Re-formez-vous en vue de la nouveauté, mais: Dans la nouveauté, ou: Par la rénovation, ou mieux encore, comme en grec, sans préposition: Reformez-vous [par] la nouveauté de votre sens » (ibid. 211). Dans le scolie rédigé sur ces deux mots “sed reformamini”, le Réformateur parvient à la formulation définitive de la justification par la foi, objet même de Paul dans l'épître adressée aux chrétiens de Rome et coeur du paradigme du salut par la foi.
5.6 -tradition ou patrimoine-
Au terme de cette première série de paragraphes concernant l’Ecriture qui sert de support à la Parole de Dieu, il est devenu possible de définir une première alternative, celle qui oppose patrimoine à tradition.
Lorsqu'on a posé l'autorité de la parole de Dieu (Ecritures bibliques plus le Saint Esprit) sur l'ensemble de l'expérience chrétienne (à savoir: les traditions orientales et occidentales, les non-conformismes de toutes les époques, les Réformateurs, les théologies des XVIIe, XVIIIe, XIXe, XXe siècles tant orthodoxes, que catholiques, anglicanes ou protestantes, mais aussi les illuminismes, pentecôtismes, charismatismes, le revivalisme, le fondamentalisme, l' “évangélisme”, les théologies de la mort de Dieu ou de la libération), celle-ci apparaît comme un patrimoine.
Cette dernière notion est plus large, plus souple, plus évolutive que celle de tradition (elle est une gerbe de traditions, alors que la tradition est un patrimoine filtré). Elle n'est pas autoritaire. La volonté d'intégrer ce qui peut l'être des diverses traditions chrétienne dans une seule et même tradition ne peut être que mutilante sans réel enrichissement pour la tradition intégratrice.
D'autre part, reconnaître le patrimoine chrétien est un garde-fou contre les intégrismes. Les Eglises qui méritent d'être appelées “sectaires” sont celles qui se fondent soit sur leur seule et unique tradition, soit sur l'expérience immédiate et exclusiviste du Saint Esprit, soit sur les data scripturaires ou encore qui prennent pour critère une culture ou une philosophie particulières.
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(1) Ebeling/Luther, pp. 178-180.
(2) “Commentaire de l'Epître aux Romains”, scolie sur Rm.12/2 (XII, 210).
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La tradition est intégratrice (appropriatrice) et cumulative, le patrimoine est une mémoire commune. La tradition est totalisatrice alors que le patrimoine s’accorde avec la détotalisation.
Wilfred Monod avait exprimé l'idée du patrimoine avec l'expression biblique de la “nuée de témoins” qui lui servait de titre pour son catéchisme (note 1).
Enfin, le patrimoine chrétien appartient de plein droit au patrimoine humain. Il lui appartient et doit lui appartenir dans sa pleine spécificité, sans lui retirer ce qui constitue sa colonne vertébrale: la témoignage rendu à Jésus de Nazareth comme le Messie, le Christ. Au sein du patrimoine humain, il faut que ce patrimoine particulier reste distinct. Il faut qu’il continue d’être authentiquement et publiquement vécu si l’on veut qu’il soit un patrimoine vivant. Il aura à lutter contre les tentatives de nationalisations dont il peut être l’objet aussi bien de la part de tel ou tel gouvernement que sous la poussée d’une demande nationaliste des chrétiens eux-mêmes (note 2).
5.7 -la justification par la foi- (note 3)
Lorsque Luther parle pour la première fois de la “justice de la foi” (iustitia fidei, iustitia ex fide, iustitia quae est fides, note 4) (1515-1516), il rend compte de l'aboutissement d'une crise personnelle. Il le fait sur la base d'un commentaire de l'Epître de Paul aux Romains, c'est à dire du texte même qui lui a apporté le dénouement de son problème.
En plaçant l'étude du Commentaire de l'Epître aux Romains (1515-1516) avant celle du Commentaire de l'Epître aux Galates (1519, 1531, 1535), je suis le mouvement de la pensée de Luther. L'ordre chronologique de la rédaction de ces épîtres par l'apôtre Paul place l'Epître aux Galates (peu) avant l'Epître aux Romains.
A travers l'apôtre Paul, Luther retrouve des notions bibliques vétérotestamentaires que la théologie aristotélicienne des scolastiques avait perdues de vue (note 5). Telle, la conception synthétique de l'être humain qui ne sépare pas corps et esprit (note 6), la redécouverte que le péché est une conception révélée à laquelle le mal ne peut servir de précompréhension (note 7), de même, la Justice de Dieu se révèle, elle n'est ni une sublimation de nos conceptions de la justice, ni une valeur, ni une qualité de la Divinité, mais elle désigne l'action de Dieu dans notre histoire humaine et dans nos histoires personnelles (note 8).
Quels sont les éléments décisifs de la justification par la foi tels que Luther les trouve dans l'Epître aux Romains? D'abord, l'utilisation du passif (en particulier avec le
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(1) Wilfred Monod; La Nuée de témoins, 2 vol., Fischbacher, Paris, 1929.
(2) A ce sujet, voir Jean-Paul Willaime, Sociologie des religions, “Que sais-je”, n° 2961, Presses Universitaires de France, 1995, abréviation: Willaime/Religions, pp. 107-109.
(3) La Documentation catholique n° 2101, octobre 1994 publie (sous le titre: “Eglise et justification”) un texte émanant de la Commission internationale catholique-luthérienne concluant au caractère non séparateur de la doctrine de la justification par la foi. Le Père Daniel Olivier estime que « la méthode oecuménique employée ici gomme la problématique de la Réforme et fait que le protestantisme se trouve récupéré dans le schéma de la théologie catholique. Il ne sert plus à rien, il est neutralisé » (Réforme, 29 octobre 1994).
A propos de la justification par la foi comme invariant anthropologique, voir plus loin, chapitre 8 (8.2.4) et Conclusions (Z.4.2).
(4) Voir Pierre Chaunu, Le temps des Réformes, Fayard, Paris, 1975, (abréviation: Chaunu/Réformes) p. 393.
(5) Sur la traduction de “EMouNaH” (fidélité) par “pistis” dans le Nouveau Testament, voir TB/TOB88, Introduction à Habaquq, p. 1211.
(6) “Commentaire de l'Epître aux Romains”, scolie sur Rm.7/17, (XII 107-108).
(7) Glose sur Rm.3/20, (XI, 57), sur Rm.3/22,(XI, 58).
(8) Ibidem, début des scolies Rm.1/1 (XI, 215-216).
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verbe “justifier”, voir Rm.2/13, par exemple). Le terme d' “humilité” qui revient fréquemment dans le Commentaire de l'Epître aux Romains, dénote l'influence de Bernard de Clairvaux. Luther y trouve sans doute une expression pratique de la justice passive, mais à partir de Romain 12, le terme de “foi” remplace définitivement celui d' “humilité” (note 1) dans les scolies. La justice passive luthérienne est une conceptualisation théologique de l'humilité pensée et exprimée dans la terminologie scolastique. La kénose de Philippiens 2/5-11 est sous-jacente (note 2).
Luther explicitera ce texte dans son Traité de la liberté chrétienne où il parle du chrétien « Tout à la fois libre et serviteur, tout ensemble en forme de Dieu et en forme de serviteur » (II, 276, 282-285, 295-297).
Ensuite, l'opposition entre le point de vue que nous avons sur nous-mêmes et celui que Dieu, par les déclarations de sa Parole, émet sur nous. Ce dernier point de vue est double: il révèle un jugement sans appel sur notre irrémédiable séparation d'avec lui (notre condition pécheresse) et annonce la rémission gratuite réalisée en Jésus Christ. A ce stade, la justification consiste dans le fait que le point de vue de Dieu prend en nous la place du point de vue humain. Nous vivons ainsi une situation antagonique: « Ce que je ne veux pas, par l'Esprit [...] je le fais, par la chair [...]. C'est pourquoi je suis tout ensemble pécheur et juste » (note 3). Et ailleurs: « Tout à la fois pécheur et juste! Pécheur à coup sûr, mais juste de par l'avis de Dieu et sa promesse certaine de le délivrer de son mal jusqu'à ce qu'il guérisse parfaitement » (eschatologiquement) (note 4). Notant qu'il n'est pas question ici d'une ambiguïté existentielle, d'un mixte de péché et de justice, mais bien d'un paradoxe vécu.
Par péché Luther entend la permanence d'une intention de se complaire en soi, l'existence d'une racine du péché (un “boute-feu”, note 5), sans aucun automatisme du passage à l'acte (note 6).
« [La concupiscence] certes, est coupable en elle-même et cependant elle ne nous rend coupables que si nous sommes d'accord avec elle et que si nous agissons. Il s'ensuit merveilleusement que nous sommes coupables et non coupables (note 7). En effet, cette faiblesse, c'est nous-mêmes: par conséquent elle est coupable et nous le sommes jusqu'à ce qu'elle cesse et soit guérie, mais nous ne sommes pas coupables tant que nous n'agissons pas selon elle, la miséricorde de Dieu ne nous imputant pas une culpabilité due à la faiblesse, mais une culpabilité due à la volonté qui serait d'accord avec cette faiblesse » (XII, 108)
Luther va reprendre cette idée dans des formules de plus en plus précises dans ses scolies. « Ainsi sommes-nous justes en partie, mais pas entièrement » (note 8), où il faut comprendre la relation de la partie au tout de manière intensive et non extensive. « Les saints sont toujours intérieurement (intrinsece) des pécheurs et, par conséquents, ils sont toujours extérieurement (extrinsece) justifiés. Mais les hypocrites sont toujours intérieurement des justes et, par conséquent, ils sont toujours extérieurement des
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(1) Strohl/Luther jusqu'en 1520), p. 125 note 1 (dans la première édition, Librairie Istra, Strasbourg-Paris, 1924, p. 20, note 1).
(2) Scolie sur Rm.1/16, (XI, 230-232).
(3) Glose sur Rm.7/1, (XI, 103).
(4) Corollaire au scolie sur Rm.4/7, (XII, 26).
(5) Traduit par “tison” dans cette édition, tome (XI, 95, 102, 103, 106, XI, 25, 31, 34, 41, 107, 110). Autre traduction possible: “mèche”.
(6) Glose sur Rm.8/13, (XI, 114 et note 45) (XII, p. 13).
(7) Coupable? - Non coupable ?, c’est le titre du troisième volet des “Stades [ou “étapes”] sur le chemin de la vie” (1845) de Sören Kierkegaard.
(8 Corollaire du scolie sur Rm.3/21 (XI, 13).
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pécheurs » (note 1). “Intérieurement” est équivalent de “selon nous”, “à notre opinion” et “extérieurement” équivalent de “aux yeux de Dieu”, “tels que Dieu seul peut nous voir dans sa miséricorde”.
excursus n° 53: Sur l'extrincésisme de Luther : le malentendu est pour ainsi dire classique. Tout le combat du Réformateur est dirigé contre une religion extérieure, contre un salut qui serait médiatisé par des institutions ou des opérations humaines. La découverte de la foi comme expression scripturaire biblique du salut repose tout entière sur l'action du Dieu Sauveur.
L'extrincésisme n'est qu'une manière d'affirmer que Dieu seul agit de bout en bout dans le salut. Mais cet “extra nos” est bien effectivement aussi un “pronobis”. Il est créateur d'une relation nouvelle à l'originaire qui n'a de sens ni de valeur que pour autant qu'elle est recréatrice de notre être entier à partir d'un renouvellement complet de notre intériorité.
C'est précisément la foi qui opère cette intériorisation (Rm.4/7, XII 32). « Christ [...] habite en nous lorsque nous croyons en lui » (note 2). Pour exprimer cette appropriation intérieure d'une justice étrangère, cette victoire de Dieu sur sa propre extériorité, Luther aura recours au mot latin imputare (imputer) qui traduit le grec “logizomai” (compter, mettre au compte de) (note 3).
« Car Dieu ne veut pas [nous] sauver par une justice qui nous serait propre (iustitia domestica), mais par une justice et une sagesse venues du dehors (extraneae): ce n'est pas la justice qui viendrait de nous ou qui naîtrait de nous-mêmes, mais celle qui, issue d'ailleurs, vient en nous [...]. Il faut donc qu'on nous apprenne une justice tout extérieure et entièrement étrangère (aliena)» (XI, 216).
L'extrincésisme (que Melanchthon; accentuera sans doute exagérément) met en évidence la réalité objective de la transcendance. Ce qui est rendu possible avec la Parole (elle-même référée à un texte, l'Ecriture, dont l'objectivité est respectée).
Luther combat le subjectivisme et l'objectivisme. Le subjectivisme qui se présentait alors sous sa forme ecclésiastique, sa forme mystique, sa forme illuministe et sa forme humaniste. L'objectivisme des interprétations thomistes, dans la ligne d’un Cajetan sans doute mal compris, mais aussi celui qui prend son essor avec Zwingli. La justification par la foi n'est bien comprise qu'autant que l'on maintienne ensemble, et en tension, imputation et forensisme (note 4).
Nous lisons un peu plus loin: « Dieu est admirable dans ses saints (Ps.68/36): Dieu pour qui ils sont à la fois justes et injustes. Et Dieu est admirable dans les hypocrites: Dieu pour qui ils sont injustes et justes [...]. Tant que les saints ont toujours leur péché sous leurs yeux et implorent de Dieu sa justice selon sa miséricorde, par cela même ils sont aussi toujours réputés justes par Dieu. Par conséquent, pour eux-mêmes précisément et en vérité, ils sont injustes, mais Dieu, à cause de cette confession de leur péché, les tenant pour justes. En réalité, ils sont pécheurs, mais de l'avis de Dieu qui a pitié d'eux, ils sont justes: justes sans le savoir (ignoranter), injustes en le sachant (scienter), pécheurs en fait (in re), mais justes en espérance (in spe)» (XII, 24). Dans la glose sur Romains 4/18-19, Luther avait employé in avec le mouvement: in rem, in spem (XI, 71). Avec cette expression de la justification par la foi apparaît l'espérance: le paradoxe vécu revêt l'aspect d'une tension eschatologique.
excursus n° 54: Le paradoxe chez Luther: la formule du simul peccator et justus est la « marque fondamentale de la pensée de Luther » (note 5), pensée qui s'exprime par une « tension antithétique constante, dans des polarités très diverses, mais qui sont pourtant en relation les unes
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(1) Scolie sur Rm.4/7, (XI, 23).
(2) “Traité de la liberté chrétienne”, (II, 97).
(3) A partir de Romains 4, (XII, 21-22 et suivantes).
(4) Ulrich Asendorf, Eschatologie bei Luther (L'eschatologie chez Luther) (abréviation: Asendorf/Eschat. Luther), Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1967, pp. 62-63.
(5) Ebeling/Luther, p. 28.
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avec les autres » (note 1): la lettre et l'esprit, la loi et l'Evangile, les deux usages de la loi, personne et oeuvre, foi et amour, règne du Christ et règne du monde, personne chrétienne et personne publique, liberté et servitude, Dieu caché, Dieu révélé (Dieu révélé comme Dieu caché: Dieu sous son contraire), mais encore paradoxe du “solus” et du “simul” (note 2).
Luther ne se complaît pas dans le paradoxe pour lui-même, il ne systématise pas cette figure, car il ne s'agit chez lui ni de logique formelle, ni de rhétorique. Le paradoxe luthérien rend compte d'un événement (paradoxe vécu), de cet événement dans lequel Dieu et l'être humain sont engagés: la rencontre entre Dieu et l'être humain qui a lieu dans cette initiative historique unique de Dieu qui a nom Jésus Christ. C'est la proclamation de Jésus Christ (Evangile) qui, rencontrant des êtres humains dans l'histoire et dans leur histoire personnelle, provoque le paradoxe.
Les couples de contraires coexistent, l'un n'exclut pas l'autre. Il n'y a pas non plus de recherche d'harmonisation, d'accord ou d'équilibre. Le rapport interne qui existe entre les positions antagoniques débouche cependant sur des affirmations qui permettent de remettre les êtres et les choses en place (c'est à dire en mouvement, dans une direction donnée). Partant tous d'un seul et même événement (d'une seule et même rencontre), les antithèses ont une même racine et un même but.
Dans ces paradoxes, les contraires sont dits ensemble, le sont-ils sous un même rapport? Il faudrait examiner ce qui se passe pour chacune des antithèses. Pourtant, dans la mesure où il n'y a de paradoxe qu'en raison de l'initiative de Dieu (en Christ, dans la foi, par le moyen de la proclamation), on peut, d'une manière générale, répondre affirmativement à la question. Avec cette précision qu'il ne s'agit pas d'un rapport acquis, mais toujours de nouveau établi.
Ce rapport est exprimé chez Luther par la préposition “coram” (note 3). Les paradoxes luthériens ne sont pas des absurdités, ne provoquent pas de dédoublement pathologique de l'individu parce qu'ils concernent une situation et non un “habitus”.
Les paradoxes provoqués par l'Evangile ne peuvent se ramener à la structure de la conscience, à la fois, sujet et objet, sans dédoublement. Ils ont cependant pour effet d'élargir cette structure, de développer l'intériorité.
La culture encyclopédique de Hegel peut être prise en défaut lorsqu'il fixe l'émergence de la germanité dans l'histoire au moment luthérien de l'intériorité (note 4). Reste, qu'une nouvelle intériorité apparaît alors. Différente de l'illumination bouddhique (où les paupières closes marquent une séparation radicale de toute réalité, note 5), de l'intériorité socratique (identification des consciences et participation à la vérité universelle, note 6) et néoplatonicienne (le “dieu” que l'on saisit en soi au terme des réductions successives de la sensibilité et du moi, note 7), tout comme de l'analyse de la “psychê”, venue d'Aristote et retravaillée par la scolastique médiévale.
Chez Luther retentit le « Ne touche pas à ma conscience » (note 8), avec la parole de Dieu, elle a accueilli Jésus Christ, elle est désormais pacifiée, ouverte à autrui et au monde, élargie aux dimensions de l'avenir de Dieu. Hegel, en logicien qu'il est, voyait plutôt chez lui la reprise du Dieu différencié de la Trinité dans la contradiction interne fécondant l'intériorité pour la mise en route de l'histoire.
Est-ce une simple coïncidence si les philosophies du sujet (Descartes, Kant, Hegel etc... jusqu'aux existentialistes) sont toutes postérieures à Luther? Descartes, qui, certes, servira dans les armées de la Ligue, a reçu sa formation militaire durant l'année 1618-1619 à l'Ecole internationale
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(1) Ibidem, p. 29.
(2) C'est la structure du livre de Gerhard Ebeling sur la pensée de Luther cité plus haut. La suite de l'excursus se réfère aux pages suivantes de cet ouvrage: 103-104, 135-137, 144-145, 160-161, 169-170, 199-201, 208 (“solus” et “simul”), 216, la question est abordée plus particulièrement dans le chapitre IX, pp. 121-126. On y trouvera les renvois aux textes de Luther.
(3) Ibidem, pp. 164-170.
(4) Déjà dans ses Oeuvres de jeunesse, “Différence des systèmes de Fichte et de Schelling”, pp. 12-14 cité dans Hegel/Choix LG, p. 26, L 'intériorité, préparée par le peuple d'Israël (ibid., p. 222, “Philosophie du droit” §§ 341-360), fait irruption dans le monde avec la parole de Jésus: « Mon royaume n'est pas de ce monde » (Jn. 18/36) (ibid., p. 231, “Philosophie de l'histoire”, p. 606) , elle s'y installe avec le protestantisme, apport du monde germanique (ibid., pp. 294-296, “Esthétique”, pp. 120-124 et le texte tiré de la “Philosophie de l'histoire”, pp. 523-524, dans Bréhier/Hist.philo. tome II, fascicule 3, pp. 776-777).
(5) Visiter la salle Coral-Rémusat au Musée Guimet, Place d'Iéna à Paris.
(6) Le thème de la réminiscence: Ménon, 80d-86;.
(7) Voir l'interpolation néoplatonicienne dans l'Alcibiade (le “premier” Alcibiade), 133c.
(8) “Préface” au Commentaire de l'Epître aux Galates, XV, 28.
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dirigée par Maurice de Nassau, aux Pays-Bas, en ce temps de maturation intellectuelle il a vécu au contact des protestants. Sartre disait: « Nous sommes tous victimes de Luther » (note 1).
La portée de ce paradoxe dû à la rencontre est plus grande encore. Il signifie que Dieu n'est pas comparable à un créateur qui, par un mouvement de l'ordre de la réflexivité, ramènerait à lui les êtres qu'il a créés (déification). Il implique une création parfaitement distincte de son créateur, subsistante en soi, qui possède sa pleine identité et la possibilité de son indépendance. L'intérêt se déplace de la création ex nihilo à la création extra se. Dieu rencontre Adam dans le jardin d'Eden (Genèse 3), rencontre la descendance d'Adam en Jésus Christ et chacun de nous aujourd'hui par l'Evangile. Le Gospel song qui évoque le royaume eschatologique comme le “Great camp meeting” est bien de la même veine.
Chez Luther, le paradoxe renvoie au rapport transcendance/immanence, non aux polarités humaines (amour/haine, érôs/antérôs, par exemple).
Le paradoxe luthérien différe par ailleurs des antinomies de l'expérience mystique orientale. Ces dernières sont des situations limites: « [être] ivre de sobriété, vêtu de nudité, empli de dénuement, et bruissant de silence», note 2) alors que, chez Luther, il s'agit de la tension de la foi investie dans le monde.
Le simul peccator et justus atteste que la coïncidence est non conclue, qu’il faut faire avec, que la foi consiste à accepter notre condition telle quelle, c’est à dire: surmontée en Christ et par lui uniquement.
L'expression accomplie de la justification par la foi se trouve dans le scolie que Luther rédige sur Romains 12/2:
« Toujours, l'homme est dans le non-être, dans le devenir, dans l'être. Toujours en privation, en puissance, en acte. Toujours dans le péché, dans la justification, dans la justice. C'est à dire toujours pécheur, toujours pénitent (note 3), toujours juste. Car, en faisant pénitence, de non juste il devient juste. Donc la pénitence est le milieu entre l'injustice et la justice. Et de la sorte, l'homme est dans le péché considéré comme borne extrême de départ (terminus a quo) et dans la justice considérée comme borne extrême d'arrivée (terminus ad quem).
Si donc nous sommes toujours pénitents, nous sommes toujours pécheurs et cependant, par là même, nous sommes aussi justes et nous sommes en train d'être justifiés: en partie pécheurs, en partie justes, c'est à dire rien sinon pénitents » (XII, 211).
Le second terme (pénitent) est présenté comme le milieu entre le péché et la justice. S'agit-il d'un état intermédiaire? Le contexte milite pour une interprétation synthétique. Luther dit, juste avant, que le chrétien est toujours (semper) « dans le non être, dans le devenir, dans l’être » . Immédiatement après, il écrit « en partie pécheurs, en partie justes, c'est à dire rien sinon pénitents ». Le semper est ici l'équivalent du simul que Luther a employé précédemment (note 4). Nous sommes bien pécheurs si nous regardons à notre point de départ et justes si nous regardons à notre point d'arrivée, dans la pénitence nous sommes en tension entre ces deux pôles. Luther cherche à exprimer une réalité dialectique, une tension qui se résout, pour le moment, c'est à dire tant que nous sommes en ce bas monde, par une temporalisation. Le « toujours pénitent » exprime la temporalisation du vécu paradoxal: « en même temps pécheur et juste ».
Luther ne parle pas de l'être humain à partir d'une anthropologie préalable (l'être humain est un être doué de raison et de libre arbitre), mais dans le cadre de ce qui arrive. Son ontologie peut être caractérisée comme une ontologie de l'être-de-passage (note 5).
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(1) Interview du Spiegel (à l'occasion de la représentation, en Allemagne, des Séquestrés d'Altona), reproduit partiellement dans l'Express du 26 mai 1960.
(2) Lacarrière/Sourates, p. 134.
(3) Penitens peut aussi bien être par “pénitent” que par “repentant”, je m’en tiens au premier de ces termes, sans exclusive.
(4) Gloses sur Rm.7/16 (XII, 103), sur Rm.7/25, (XII, 107).
(5) Ebeling/Luther, pp. 137-140.
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Dans une lettre à Staupitz, Luther raconte comment, à partir d'une réflexion de son ancien prieur, il a été mis sur la voie d'une redécouverte du sens biblique de la pénitence.
Il découvre que le terme grec néotestamentaire qui y correspond est celui de “métanoïa”. Pénitence signifie donc “revenir à soi, reprendre ses esprits”, la prise de conscience du mal suivant la transformation du coeur. Il comprend que “méta” peut être traduit par “trans” de sorte que “métanoïa” « Signifierait transformation de l'esprit et du coeur [...] et non seulement cette transformation elle-même, mais encore le mode selon lequel elle s'opère, autrement dit: la grâce de Dieu » (note 1).
Pour Luther, la foi est en progrès constants. Il interprète « de la foi à la foi » (note 2) au sens d'une progression à l'intérieur de la foi.
Car, ici bas, la foi reste la foi, elle ne débouche pas sur la vue. L'une des critiques qu'il adresse à la fausse sécurité que procurent les oeuvres, c'est qu'elle engendre la stagnation dans le contentement (note 3).
Le propre de la justification par la foi est que la justice est toujours à nouveau imputée, elle ne constitue jamais un acquis. Il y a bien pacification (“Trost”) il n'y a jamais satisfaction. Cohérence avec l'affirmation selon laquelle Christ seul accomplit la satisfaction en l'espèce.
Du point de vue psychologique, le changement se mesure à l’émergence d’un besoin créé (nte 4). Le péché (notre condition devant Dieu) est de l'ordre de la révélation. Il se crée ainsi un manque, une exigence, un besoin “nouveaux” qui ne nous sont pas spontanément naturels, sans être pour autant surnaturels. La “naissance” qui se produit (note 5) est d'ordre “spirituel”, adjectif qui, dans une théologie de la foi, renvoie à l'action du Saint Esprit par le moyen de la Parole (Gal. 4/7, XVI 100 et ailleurs, note 6).
L'intériorité qui prend naissance chez Luther ne se compare pas à l' “intimité” augustinienne. Pour Augustin, il s'agit du “verbe intérieur”, qui conduira les prédestinés à reconnaître le Père (note 7), alors que l'intériorité luthérienne est le développement et l'approfondissement de la conscience et de la vie spirituelle de l'être humain lorsqu'il est mis devant Dieu, atteint par sa Parole. Le dialogue intérieur augustinien devient condition dialectique du chrétien chez Luther.
La justification par la foi est un appel de conscience (comme on parle d'un appel d'air). Elle n'entraîne la justification d'aucune condition humaine particulière telle que clerc, moine, laïc. Notre commune condition est le péché (au sens biblique retrouvé de ce terme). D'où une conception démythisée de la communion des saints: « Personne ne doit mépriser celui qui pèche, mais le soutenir comme un compagnon dans une commune misère, lui apporter une aide mutuelle comme deux personnes prises dans un même bourbier s'aident réciproquement » (note 8). La justification par la foi ne créant aucune situation acquise est un appel permanent à investir notre existence dans les lieux et les temps où nous vivons en vue d'un bénéfice général. Point de départ d'une nou
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(1) Lettre à Staupitz du 30 mai 1518, (VIII, 35-36).
(2) Scolie sur Rm.1/17, (XI, 234).
(3) Scolie sur Rm.3/21, (XII, 12).
(4) Voir chapitre suivant, le § 6.2 -incidences anthropologiques-.
(5) “Commentaire de l'Epître aux Galates” (1531), sur Gal. 4/27, XVI, 164.
(6) Je reviendrai sur cet aspect dans les deux chapitres suivants.
(7) Fraisse/Intériorité, p. 139, qui renvoie à De praedestinatione sanctorum (De la prédestination des saints) VIII, 13.
(8) Fin du corollaire sur Rm.3/21, (XII, 1)4.
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velle “chrétienté” où la vocation (“Berufung”) se concrétisera dans le moindre des métiers (“Beruf”, note 1). Pas de fuite hors du monde, pas d'utopie non plus.
« Ce fut le protestantisme qui conféra au travail [considéré jusque là comme malédiction] valeur chrétienne » (note 2). Pour Constantin Roessler, seul le protestantisme a émancipé le travail, le faisant passer au stade de productivité en croissance constante, le posant comme facteur de moralité et de considération dans l'ensemble de la vie humaine (note 3). La réhabilitation du travail est un des traits de l'homme protestant et de sa culture.
Le Traité du serf arbitre (1525) nous permet le mieux de prendre conscience de l'ontologie de la justification par la foi. Luther montre (note 4) que, dans l'Ecriture en général et dans le Nouveau Testament en particulier, les impératifs et les optatifs (ou encore les futurs à valeur d'impératif) sont là pour indiquer ce que nous devons faire, non pas ce que nous pouvons faire ou faisons.
Telle est la Loi dont le second usage est de nous révéler non pas le mal, mais, plus spécifiquement, le péché, à savoir l'impossibilité d'accomplir la seule volonté qui soit bonne, celle de Dieu. Non seulement nous ne sommes pas Dieu, mais nous nous trouvons radicalement coupés de lui, spécialement dans notre volonté propre d'être comme des dieux ou de “faire notre salut” (serait-ce dans les conditions posées par l'Eglise).
Dans cette situation, nous saisissons par la foi les promessses de Dieu et laissons ainsi l'Esprit agir en nous. Nous demandons alors que Dieu nous donne ce qu'il nous commande. Il apparaît ainsi que le salut par la foi, dont la justification par la foi est le fondement, n'est ni un salut par le faire (les oeuvres), ni un salut par l'être (les états), mais par ce qu'il nous est donné d'être.
Nous découvrons ainsi comment la personne peut se développer sans que cela soit pour elle-même. Restitution à soi-même qui est inévitablement une restitution des êtres et des choses en eux-mêmes.
Les conséquences de cette position ontologique sont importantes. Elles touchent au moi, dans lequel notre identité ne se résume plus. Elles touchent à l'humanisme qui n'est plus le relais nécessaire pour que nous devenions véritablement humains. Elles touchent à la société en lui apportant la possibilité de se développer sans se prendre elle-même pour fin.
Mais nous ne saisirions pas encore tout l'enjeu de la justification par la foi si nous ne rappelions que, seule, elle justifie Dieu. Ce n'est pas la foi, mais la justice de Dieu qui est la cause du salut. Ainsi Luther commente-t-il Romains 1/17 (note 5) (le verset illuminateur, note 6).
Dans un scolie, à Romains 3/4, il explique comment Dieu est justifié: c'est lorsque nous recevons ses paroles pour ce qu'elles sont, c'est à dire dans la foi.
« En son être propre, Dieu ne saurait être justifié par personne [...]. Mais Dieu est justifié en ses paroles lorsque sa parole est réputée juste et véridique par nous et qu'elle
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(1) Heussi, § 115c, p. 364 entre autres.
(2) Karl Löwith, Von Hegel zu Nietzsche, Europa-Verlag, Zürich, 1941, traduction de Rémi Laureillard, collection “Idées”, Gallimard, Paris, 1969 sous le titre: De Hegel à Nietzsche, abréviation: Löwith, p. 319.
(3) Ibidem, p. 328, Constantin Roessler est un littérateur socio-politique allemand écrivant dans les années 1850.
(4) “Traité du serf arbitre”, (V, 99-ss).
(5)Glose sur Rm.1/17, (XI, 232).
(6) “Premier volume des oeuvres latines (Préface)” (1545), (VII, 307), Otto Scheel, Dokumente zur Luther's Entwicklung (bis 1519), (Documents concernant le développement de Luther, jusqu'en 1519), Mohr-Siebeck, Tübingen, 1929 (abréviation: Scheel/Doc.), “Propos de table” 12 septembre 1538 (n°404 p. 148), entre le 2 et le 17 septembre 1540 (n°449 p. 162).
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est accueillie comme telle ce qui a lieu par la foi [mise] en ses déclarations; [...]. Dieu est donc justifié par ceux qui, humbles, laissent-là leur propre jugement et qui croient en sa parole [littéralement: “le croient”] [...]. Dieu est justifié par la confession de notre péché, car, bien qu'il soit juste et véridique en lui-même, il ne l'est pas en nous jusqu'au moment où s'exprime notre confession:
“Contre toi seul j'ai péché” (Ps.51) [...]. Il est alors reconnu juste, lui seul. Et c'est aussi, également en nous, qu'il se trouve être juste [littéralement:“devient” ou “est fait juste”] » (note 1).
La distinction que Luther a soin de faire entre Dieu en son être propre et Dieu en ses paroles permet de dire que la justification n'a rien d'une déification, ne marque aucune tendance au panthéisme, mais représente cependant ce que l'on pourrait appeler une “remise à l'heure” de toutes les horloges.
Un dernier apport du Commentaire de l'Epître aux Romains concerne la relation consécutive (et non plus causale) de la foi. Commentant Romains 4/18, Luther interprète la naissance d'Isaac, survenant contre toute espérance, comme ce que je nommerais la foi réalisée d'Abraham et non comme le résultat de l'opération de cette foi, (note 2). Le débat sur cette question trouvera son cadre dans le Traité du serf arbitre, en 1525. Luther y développe la différence entre le faire et le croire. Le premier est pécheur par nécessité, une nécessité de fait que Luther appelle necessité d'immutabilité par opposition à une necessité de contrainte (V, 50-ss). Le second est oeuvre de l'Esprit. Le Traité du serf arbitre est peut-être le texte principal de Luther sur le Saint Esprit. Les oeuvres bonnes découlent de nous, comme spontanément, dès lors que Dieu est justifié dans ses paroles comme il vient d'être dit.
Comme le dit une règle de rhétorique: “On tire des conclusions, les conséquences viennent d'elles-mêmes”. L'autre face du sola fide, le sola gratia apparaît en pleine lumière lorsque nous constatons, a posteriori, le caractère spontané des oeuvres qui découlent de la foi et, partant, leur réalité d'oeuvres bonnes ou oeuvres de la justice.
La justification de Dieu ou le serf arbitre sont-ils les pièces d'une théodicée?
Ici, Luther développe sa théologie de la croix (note 3). Il envisage par là les épreuves personnelles, les malheurs publics ou, plus spécialement,les persécutions que nous vaut notre fidélité au Christ.
La “croix” s'oppose ainsi aux mortifications que l'on s'invente par désir mimétique du Christ et pour acquérir des mérites.
J'y verrais aussi volontiers une démythologisation du diable (modernité du réformateur) lequel est très présent , par ailleurs, dans l'univers subjectif médiéval
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(1) XI, 286-289. Je me suis permis de remplacer “humiliés”, par “humbles”, estimant outrancière l'idée d'une humiliation.
(2) Glose sur Rm.4/18, (XI, 71) et la note 51.
(3)Première mention d'une “théologie de la croix” dans la “Controverse de Heidelberg” (1518), thèse n°24, (I, 126). Ensuite: “Explication du Notre-Père”, (I, 162,174,176,199). Puis: “Grand catéchisme” (1529) (VII, 112); et, au tome VIII, Lettre à son père du 15 février 1530, à Jean de Saxe, du 20 mai 1530, à sa mère, du 20 mai 1531, à Hans Kohlhase, du 8 décembre 1534. Voir plus haut: -une nouvelle relation à l'originaire- et également Ebeling/Luther, pp. 191-ss
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persistant de Luther (note 1) ou il apparaît souvent accompagné du péché et de la mort (« le péché, la mort et le diable », note 2).
Le seul argument véritablement apologétique consiste à mon sens dans la considération des deux oeuvres de Dieu: son “oeuvre étrangère” (opus alienum) et son “oeuvre propre” (opus proprium). Dans Esaïe 28/21, Dieu utilise les Assyriens contre son propre peuple. Châtiement d'un Père non d'un Juge: « L'oeuvre étrangère de Dieu introduit finalement dans son oeuvre propre, en faisant l'homme pécheur pour le rendre juste » (note 3), ou encore: « Il [Dieu] se charge d'une oeuvre étrangère afin de parvenir à son oeuvre propre » (note 4). Le temps actuel est celui où Satan agit comme la « férule de Dieu », mais seule la foi sait cela, elle vit ce temps comme celui de la patience de Dieu, celui où le Christ se retient (commentaire à I Co. 15/25) (note 5). La croix est la charnière autour de laquelle un tel changement de plan peut se produire (note 6).
La théologie de la croix ne flirte pas avec le masochisme, elle est la source d'une joie profonde, d'une béatitude de la foi vécue ici et maintenant. Ce qu'exprime le thème de “l'heureux échange” (note 7). La parole de Dieu rend les consciences ouvertes et joyeuses (note 8). La vie de la foi est don du monde entier (Gal. 3/23, XVI 55).
La joie existentielle qui découle de la conscience apaisée et élargie, ne se compare pas plus à l'apaisement épicurien de tout trouble ou à la béatitude spinozienne, qu'à l'allégresse intellectuelle éprouvée par le thomiste (note 9), ou à l'extase mystique, fruit rarissime de l'ascèse. La critique spinozienne: « La superstition semble admettre que ce qui est bon, c'est ce qui apporte la tristesse et, inversement, ce qui est mauvais, c'est ce qui apporte la joie » (note 10) reprise par Nietzsche (le christianisme a rendu le bien triste et mutilant) ne vaut en tous cas pas pour Luther qui, à tous coups, dépasse la béatitude anhistorique à laquelle aboutit Spinoza (note 11).
5.8 -la manifestation dernière-
Quel est le terme du paradigme du salut par la foi? Le mot de “théôsis” n'étant pas biblique ne se retrouve pas chez Luther. Mais la chose (la déification) est-elle absente et, si tel était le cas, par quoi est-elle remplacée ?
Dans le paradigme du salut par la foi, rien n'est joué d'avance, tout se joue dans notre ici-bas de sorte que le dernier jour manifestera des réalités déjà vécues, les rendant définitivement acquises et leur conférant l'être pour l'éternité.
excursus n° 55: Ce qui existe déjà:
0/ L'oeuvre de la Création (oeuvre achevée, ce qui ne signifie pas l'abandon de la Création à elle-même et n'exclut pas la reprise promise), l'oeuvre de la Rédemption (opérée historiquement par Christ qui, dans et par son obéissance volontaire, a offert au Père le sacrifice expiatoire une fois pour toutes et, maintenant, nous représente devant le Père, note 12[5]), l'oeuvre du Saint Esprit
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(1) De 1520 à 1546, le diable se retrouve à maintes reprises sous la plume de Luther: “Sermon sur les bonnes oeuvres” (1520) (I, 236-237, 248); “Appel à la noblesse allemande” (1520), (II, 88-89); “Préface au Nouveau Testament” (1522), (III, 258); “Traité de la cène du Seigneur” (1525), (VI, 100) où Luther lui-même relève la remarque faite par Zwingli et Oecolampade de parler du diable sans arrêt (ils en ont dénombré soixante-dix-sept mentions); “Grand catéchisme” (1529), (VII, 25, 49, 111-112, 119, 121); “Prière contre le Turc” (1541), (VII, 280); Lettre à sa femme (25 janvier 1546), (VIII, 193). Et passim.
(2) “Prédication lors des obsèques de Frédéric le Sage” (10mai 1525), (IX, 136) et ailleurs.
(3) “Controverse de Heidelberg” (1518), (I, 129, 134).
(4) “Sermon sur les bonnes oeuvres” (1520), (I, 262).
(5) Lienhard/Au coeur de la foi, pp. 270-ss qui renvoie à WA 30 II, 116, 16.
(6) “Explication du Notre-Père” (1519), (I, 176).
(7) “Traité de la liberté chrétienne” (1520), II 282, “Commentaire de l'Epître aux Galates” (1531), Gal. 3/13, XV 288, Gal . 3/14, XV 295, Gal . 4/7, XVI 100-102.
(8) “Des voeux monastiques” (1521), III, 117, parmi d'autres textes et Ebeling/Luther, p. 105.
(9) Gaboriau/Thomas 1, p. 61.
(10) Spinoza/Pléiade, Ethique IV, appendice du chapitre XXXI, p. 617.
(11) Spinoza/Pléiade, Ethique V, proposition XLII, scolie, p. 652 (derniers mots de l' Ethique).
(12) Lienhard/Au coeur de la foi, p. 213 renvoie au “Commentaire du Psaume 110” , Edition de Weimar, tome 41, 191, 20-28.
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actuellement en cours dans et par justification et la sanctification (dans les existences individuelles mais aussi à l'échelle de l'histoire, note 1).
1/a- le Christ glorifié (y compris en son corps) est à la droite de Dieu, ce qui signifie partout où la parole de Dieu est annoncée fidèlement et les sacrements (baptême, cène) administrés correctement. Parole et sacrements (inséparables) sont un équivalent du Christ glorifié (note 2). L'oeuvre de Christ consiste à offrir au Père le sacrifice unique et parfait, réalisé une fois pour toutes, seul méritoire et qu'il a accompli en se soumettant à une kénose qui le conduira à la Croix. Il meurt au sens le plus éminent du terme: « Ici [...] celui qui meurt c'est le Seigneur de toutes les créatures » (note 3) Le Christ assume la malédiction de Dieu pour nous.
1/b- Les deux règnes du Christ: celui qui s'exerce par la foi dans l'Eglise (la médiation) et celui qui s'exerce dans et par les autorités civiles instituées (médiatisations). D’une manière générale, les Réformateurs pensent le pouvoir politique fort, mais exercé par des autorités chrétiennes (note 4). Distinction classique faite par Luther entre le “Chef” (la Tête) de l'Eglise et le “Seigneur” de tout être et de toute chose (note 5).
Ce qui sera détruit c'est le règne du diable (qui ne crée jamais, mais dont l'action consiste à contrecarrer de manière provocatrice -et, d'ailleurs,désespérée- l'oeuvre de Dieu) et la fausse Eglise (à ne pas confondre avec l'Eglise visible puisqu'au dernier jour le Royaume rendra l'Eglise manifeste dans sa totalité).
2/a- La justification par la foi qui nous rend objectivement et formellement (note 6) conformes à Christ dans une condition humaine qui demeure soumise au déterminisme du péché (révélé par la Loi), de la mort et du diable et souffre les tribulations propres aux chrétiens. Cette tension du pécheur/ juste se temporalise dans la pénitence (conversion vécue).
2/b- Cette “pénitence” englobe tout ce qui découle spontanément de la foi: les oeuvres bonnes, un changement fondamental dans notre façon de voir le monde, la vie, les autres êtres humains) (note 7), la transformation de la mort en “sommeil” (note 8) (la mort bienvenue, note 9), l'aspiration à une proche fin du monde (“cher dernier jour”, note 10), notre résurrection (“conséquence certaine”, note 11),les récompenses préparées de toute éternité (donc non méritoires, note 12). Il y a une différence entre faire valoir un droit à une récompense et croire à la justice de Dieu qui reconnaîtra notre foi et les fruits qu'elle aura produits bien au delà de ce que nous pouvons imaginer aujourd'hui.
La spontanéité ne doit pas être comprise comme un équivalent d'automatisme. Il s'agit d'initiatives spontanées. Non tant “naïves” que “natives”. La gratuité de la grâce ne se concrétise pas dans un “spontanéisme”, mais dans des initiatives qu'engendre la certitude du salut, certitude non de posséder le salut, mais qu'il nous est effectivement donné et redonné. En ce sens, Luther a pu dire que la foi au Christ est « La bonne oeuvre première et suprême, la plus noble [...]. Car c'est dans cette oeuvre que doivent se résumer toutes les autres » (note 13).
Au dernier jour, la sanctification prendra fin, par la manifestation de ce que le baptême a commencé et poursuivi conjointement avec la cène. Le sola fide de la justification et le sola gratia de la sanctification seront transformés en gloire.
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(1) “Grand catéchisme” (1525), (VII, 99).
(2) Lienhard/Au coeur de la foi, p. 252.
(3) “Prédication aux obsèques du prince électeur, le duc Jean de Saxe” (18 août 1532), (IX, 236).
(4) Universalis, vol 10, p. 185 B.
(5) “Traité de la papauté de Rome” (1520), (II, 31).
(6) Lienhard/Au coeur de la foi, p. 221, p. 257.
(7) “Prédication du 22 août 1532 aux obsèques du prince électeur, duc Jean de Saxe”, (IX, 244).
(8) “Prédication aux obsèques du prince électeur Frédéric le Sage” (10 mai 1525), (IX, 134-135) et ailleurs.
(9) Le “Süsser Tod” (“douce mort”) du choral de Jean-Sébastien Bach.
(10) Lienhard/Au coeur de la foi, p. 279, renvoyant à la prédication sur Matthieu 18/24 (1537-1540), à la Préface écrite par Luther au livre d'Urbain Rhégius sur les prophéties vétérotestamentaires relatives au Christ (1542), respectivement: Edition de Weimar tome 47,616,2-8 et tome 53, 401,35, et encore (note 1) à cette édition tome 9, 175,17 (annotations au traité De Trinitate d'Augustin,1509), etc...
(11) “Prédication aux obsèques du prince électeur, duc Jean de Saxe” (22 août 1532), (IX, 250).
(12) “Traité du serf arbitre” (1525), (V, 120).
(13) Sermon “Des bonnes oeuvres” (1520), (I, 213, voir également p. 225).
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Mais cette manifestation ne fera pas que cela, elle sera d’abord la manifestation de Jésus Christ dont la divinité, dans son corps humain, sera universellement visible (note 1). Elle a donc le même contenu que la foi. Elle en est le parachèvement.
excursus n° 56: Ce qui sera parachevé: L'extra nos ne dépend pas des forces hostiles, il n'est pas une concession faite à ces dernières, il provient du choix fait par Dieu de se servir de la Parole) et des sacrements: « Le Christ sur la croix avec toutes ses souffrances et sa mort ne m'est d'aucun secours, même si cela est connu et médité de la manière la plus intense, la plus ardente et la plus sincère [...]. Il faut qu'il y ait autre chose. Quoi donc? La parole, la parole, la parole [...]. C'est la parole qui agit [...]. Si je veux que mes péchés soient pardonnés, je ne dois pas courir vers la croix [...]. Je ne dois pas non plus m'en tenir au souvenir et à la connaissance de la souffrance du Christ [...] mais au sacrement ou à l'Evangile; c'est là que je trouve la parole qui m'attribue, m'offre, me présente et me donne le pardon acquis sur la croix » (note 2). L' extra nos ne se réalise pas dans l'extériorité des pouvoirs politiques humains, mais dans notre coeur et au le sein de la communauté chrétienne. C'est dire toute la réalité de l'oeuvre du Saint Esprit et son lien essentiel à la Parole (parole et sacrement, note 3).
D'autre part, dans le royaume de Dieu, le Christ est glorifié jusque dans son corps, et nous ressuscitons dans notre corps. Même s'il faut entendre que le corps glorifié du Christ et nos corps ressuscités sont tout autres que ceux que nous connaissons aujourd'hui, il n'en demeure pas moins qu'un principe d'individuation est réaffirmé jusqu'ici.
D'autre part, elle mettra en plein jour ceux qui, dès leur existence terrestre, auront été en Christ. Le “Christ en nous” et le “nous en Christ” seront ainsi rendus manifestes. Pour les croyants (en Christ), ce sera la délivrance, mais, pour ceux qui ne se seront pas trouvés en Christ, ce sera la destruction. D'un côté, les forces hostiles seront détruites (note 4), d'un autre côté, la vue se substituera à la foi et Christ lui-même remplacera la Parole et le sacrement (cène), de sorte que les rachetés « Voient que je suis en toi et toi en moi avec le Saint Esprit dans la majesté divine et qu'ils aient en toi, de manière manifeste, tout ce que jusqu'à présent ils ont cru et attendu et qu'ils en jouissent » (note 5). Cette dernière citation montre que, pour Luther, le rôle du Christ continue dans le royaume de Dieu. Dans sa prédication du 22 août 1532, aux obsèques du duc Jean de Saxe, Luther parle d'une « Vie nouvelle pour les saints [les chrétiens] en Christ, dans la clarté et la magnificence éternelles » (note 6).
Ce qui était déjà dans et par la foi sera rendu manifeste au dernier jour.
Or, ce qui est en cours, ce n'est pas une déification (ou sacralisation) de l'être humain, c'est une adoption (note 7), le renouvellement de notre être humain (Gal.4/19, XVI 144). Je souligne, chez Luther, les textes qui vont dans ce sens (la condition eschatologique comme accomplissement plénier de l’humanité et des personnes).
Bien que Luther conserve la vision eschatologique de Dieu (note 8), celle-ci ne se traduit pas chez lui par une déification. Lorsque le voile tombe, le face à face qui s'en
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(1) Lienhard/Au coeur de la foi, p. 293, “De notre bienheureuse espérance, Tite 2/13-ss” (prédication du 19 août 1531 à Kemberg), Edition de Weimar, tome 34, II, 127, 12-23.
(2) Lienhard/Au coeur de la foi, p.209, “Contre les prophètes célestes de l'image et du sacrement” (1525), Edition de Weimar, tome 18, 203, 27-39.
(3) Ibidem, p. 210, citations de la “Postille d'été de Cruciger” (1544), Edition de Weimar, tome 21, 380, 8-18, voir aussi “Grand catéchisme”, (VII, 138-139).
(4) Ibidem, pp. 295-296,
(5) Ibidem, pp.294-295, “Commentaire de I Corinthiens 15” (1532-1533), Edition de Weimar, tome 36, 591,30-593,21.
(6) “Prédication lors des obsèques du prince électeur le duc Jean de Saxe” (22 août 1532), (IX, p. 248).
(7) “Commentaire de l'Epître aux Galates” (1535), sur Gal.3/27 (XVI, 62), sur Gal.4/7 (XVI, 102).
(8)Lienhard/Au coeur de la foi, qui cite WA, 10, I, 1, 223,
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suit parachève le coram Deo. Chaque être humain est établi dans l'authentique condition de créature à l'image de Dieu (note 1). Trouve ses véritables coordonnées avec toutes les autres créatures.
Non pas pur et simple rétablissement du statut originel, mais manifestation de la “sainteté” qui, dans son sens néotestamentaire, désigne la condition propre à tout chrétien dès ici-bas.
Luther évoque ainsi « L'autre vie où il n'y aura plus de pardon, mais, au contraire, des hommes [sic] entièrement purs et saints, pleins de piété et de justice, exempts et affranchis du péché, de la mort et de toute infortune dans un corps nouveau, immortel, transfiguré » (note 2) et encore: « Ce jour trouvera toutes les condition sociales et tous les êtres et les transformera soudain en hommes (sic) immortels » (note 3). Le rôle de Christ change, il ne présente plus au Père une oeuvre expiatoire, mais lui “remet” la royauté et lui “soumet” tout le créé (ICo.15/24-28) (note 4). En dehors de toute connotation d'asservissement, l'oeuvre du Christ aura alors pour effet de permettre à toute créature de subsister dans la présence du Seigneur sans mourir. Ce qui implique, à la fois, le maintien d'une différence infinie et l'abolition de toute extériorité: « Pour que Dieu soit tout en tous » (ICo.15/28, TBTOB). Ainsi, Luther évoque-t-il le prince électeur défunt: « Plein d'une vie éternelle, plein de lumière, plein d'intelligence, plein de joie, plein de Dieu et maître de toutes choses » (note 5).
Une telle vision, assurément “biblique” ne conduit pas nécessairement à l’apocatastase soutenue au IIIe siècle par Origène. La Nouvelle Création est la manifestation d’une élection en Christ.
Pour rester dans la ligne de la médiation de la foi, je dirai que, lors de la réalisation dernière du salut, de même que la révélation devient manifestation, la médiation se parachève en communication. Non pas une communication de données (data), ni un bavardage, mais une communication sur le fondement de la reconnaissance réciproque. Dans la vie éternelle, nous restons des enfants adoptifs, mais l’adoption (en Jésus Christ et par lui), au lieu d’être vécue dans la foi est devenue manifeste. Le “devant Dieu” de la médiation de la foi est arrhes et prémices de la condition eschatologique.
Communication avec Dieu, communication entre nous. Fin de toute opacité. Union qui ne signifie ni fusion ni confusion. La foi et l'espérance ont disparu, seul règne l'amour, c'est à dire la transparence. Si les personnes trinitaires sont “une” dans les oeuvres externes (note 6), à combien plus forte raison lorsque l'oeuvre externe de la rédemption atteindra son parachèvement.
excursus n° 57: Le statut de nouvelle créature: Si les conséquences viennent d'elles-même, il faut tirer les conclusions. La Manifestation vient fixer les conséquences, et, partant, les transformer, dans et par un acte de type créateur.
S'il n'y a plus d'eschatologie, il ne peut plus y avoir de médiation au sens vu précédemment. Nous n'avons plus besoin d'être ni sanctifiés, ni représentés. La médiation laisse alors la place à la
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(1) Propos de table (1529-1546), Préface de Pierre Chaunu, introduction et traduction de Louis Sauzin, Aubier, Paris, 1992 (réédition de 1932), abréviation: Luther/Propos: pp. 334-337.
(2) “Grand catéchisme” (1529), (VII, 98).
(3) “Prédication aux obsèques du prince électeur Frédéric le Sage” (11 mai 1525), (IX, 141).
(4) Lienhard/Au coeur de la foi, pp. 274-275, “Commentaire sur I Corinthiens 15” (1532-33), Edition de Weimar, tome 36, 573, 30-575, 24.
(5) “Prédication aux obsèques du prince électeur Frédéric le Sage” (10 mai 1525), (IX, 137).
(6) Lienhard/Au coeur de la foi, p. 141 renvoie à WA, 54, 59, 17; 60, 5; 63, 27; 65, 23; 88, 17, concernant le fait que le Fils seul assume l'humanité: WA, 10, I, 1-2, et p. 148: « Là où les oeuvres sont divisées, la personne doit l'être aussi », WA 26, 324, 10.
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communication. Communication dans la transparence, présence vivifiante du Seigneur à ses créatures.
Si le Christ glorifié prend la suite de la Parole et des sacrements, s'il est vu, si l'on entend sa voix, il constitue une présence distincte.
Si la communion des saints (de toutes les époques historiques) règne sans plus aucun des pouvoirs politiques terrestres, le Chef de l'Eglise va se confondre avec le Seigneur de l'univers, or il n'y a pas de seigneurie dans l'indistinction.
La déification est tenue à distance jusque dans la conception luthérienne du baptême et de la cène. L'eau du baptême, les espèce, dans la cène, sont des créatures sous le masque (les “Larven”) desquelles Dieu agit (note 1). L'idée du “masque” signifie qu'aujourd'hui, nous ne pouvons avoir qu'un Dieu “voilé” (note 2), mais au dernier jour: « La foi aura cessé et la clarté de la gloire lui succédera, grâce à laquelle nous verrons Dieu tel qu'il est. Dès lors il y aura là vraie et parfaite connaissance de Dieu,il y aura [aussi] droite raison et bonne volonté, non pas au sens moral ou théologique, mais droite raison et bonne volonté célestes, divines et éternelles » (note 3). Raison et bonne volonté constituent ici des indications anthropologiques éloquentes.
En ce sens donc, l'extra nos subsiste, mais ses conditions de fonctionnement sont tout différentes: il est toujours de l'ordre de l'événement, mais il ne l'est plus dans la tension, il est acquis. De même que notre statut de créatures (solidaire de toutes les autres créatures) n'est plus un événement éphémère, mais un pouvoir être ce que nous devons être dans une perpétuelle renaissance (note 4).
Il est possible de parler d'un “panenthéisme eschatologique”, à condition que ce soit à ce titre bien précis de “panenthéisme eschatologique christologique”. L’expression de “théonomie eschatologique” serait peut-être préférable.
Dans son Commentaire de l'Epître aux Galates, Luther donne ces indications: « Quand Christ aura remis le royaume à Dieu le Père et détruit toute domination, etc... et [que] Dieu sera tout en tous [I Co. 15/23-28]”, alors la foi et l'espérance cesseront [I Co 13/8] et la charité sera parfaite et éternelle » (Gal. 4/16, XVI 243). On peut en déduire qu'il donne le pas à la charité sur la vision de Dieu. La charité pérennise les relations personnelles, en cohérence avec une résurrection des corps qui conserve l'individuation au sein même de la vision de Dieu. Nous serons alors « entièrement purifiés [...] nous aimerons pleinement et nous serons justes par un parfait amour » (Gal. 5/16, XVI 242).
On ne peut pas en dire autant du paradigme sotériologique de la tradition. L'Incarnation pensée dans le cadre d'une théologie naturelle débouche sur un panthéisme, certes eschatologique, mais, en tout état de cause, assimilable à un panthéisme naturel sublimé. Le salut par la foi se place donc lui aussi sous le signe d'une coïncidence eschatologique avec cette différence significative toutefois qu'il ne s'agit plus d'une coïncidence avec Dieu, mais avec soi. D'où cette question: le panthéisme et le panenthéisme ne seraient-ils pas des sécularisations religieuses du royaume de Dieu chrétien renvoyant à l'un ou à l'autre des paradigmes sotériologiques envisagés ici ? Tout comme les utopies sociales mériteraient d'être interprétées comme des sécularisations politiques du Millénarisme ?
Si j'ai recours au mot de “médiation” pour désigner le paradigme du salut par la foi c'est d'abord parce qu'il s'agit du terme communément utilisé dans le vocabulaire théologique chrétien pour parler de la relation spécifique établie entre Dieu et nous dans et par l'Incarnation. C'est ensuite, parce que cette dénomination, permet de prendre ses distances par rapport à l'interprétation univoque de la médiation comme Incarnation ininterrompue ou histoire sainte continuée (confusion ou identification entre la médiation et cette conception particulière de l'Incarnation). C'est, enfin, parce qu'elle est utile, au
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(1) Asendorf/Eschat.Luther, p. 247.
(2) “Commentaire de l'Epître aux Galates”, sur Gal.2/6. (XV, 109),
(3) Sur Gal.3/12 (XV, 279).
(4) Lienhard/Au coeur de la foi, p. 298, renvoi à la “Prédication sur Jésus Christ” donnée à la cour de Torgau en 1533, Edition de Weimar tome 37, 68,37.
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plan conceptuel, pour faire la clarté entre médiation, médiatisations, immédiateté extatique, participation et, au delà, permettre une opposition générale avec la coïncidence aussi bien qu'avec la cohérence. Je laisse de côté la “médiumnisation” (note 1).
Le problème de vocabulaire concerne le verbe qui peut correspondre à médiation. Au substantif “médiatisation”correspond “médiatiser” alors qu'au terme “médiation” ne pourrait correspondre que “re-médier”. L'un des caractères essentiels de la médiation se trouve ainsi imposé par la langue elle-même: il n'est pas possible de parler de la médiation-en-acte autrement que par une tournure passive de l'action (“il est remédié à”). Pourtant, cette expression peut être lourde, aussi bien, chaque fois qu'il en sera ainsi, je me rabattrai sur le néologisme “médier” auquel les traducteurs et commentateurs de Hegel ont recours (note 2).
La médiation est ainsi l'expression de notre “être en Christ”, un être de passage tendu entre l'Incarnation et le Royaume, entre la médiation opérée dans et par le ministère terrestre du Christ et la médiation intégrée de son ministère céleste. Expression d'une eschatologie réalisée (note 3), d'un “déjà-là” aligné sur (ou suspendu à) un “pas-encore” qui est dernier (pour reprendre la terminologie cullmanienne, note 4).
La conception du salut qui s'élabore ainsi, en référence à l'affirmation biblique du péché comme séparation totale de Dieu et hostilité à son égard, constitue bien une alternative pertinente au paradigme sotériologique chrétien devenu traditionnel et sans cesse consolidé au cours des siècles.
Maurice Blondel, qui centre sa réflexion sur l’action, conçue comme médiation humaine universelle, ne se démarque pas de ce paradigme. Il voit l’action médiatrice de la liberté liée à la souffrance, certes, il envisage l’application de la vocation chrétienne aux tâches de la vie courante du simple chrétien, mais c’est toujours sur le mode de la mortification et de l’obéisssance. Il réhabilite le sens scolastique de la passivité: « Ce qui n’a pas en soi le principe de son mouvement [mais qui] une fois mis en branle, peut et même doit opérer ou consentir aussi effectivement que possible » (note 5).Les expressions à la limite du masochisme ne manquent pas et c’est l’obéissance à l’Eglise (qu’il veut concevoir comme autorité au service des hommes et non comme pouvoir dogmatique) qui permet le mieux l’acceptation de l’hétéronomie divine. Il expérimentera cela de façon effectivement douloureuse, lorsque, dans la foulée de l’Encyclique Pascendi dominici gregis (8 septembre 1907) qui condamne le modernisme, la revue qu’il dirige depuis 1905 avec le Père Laberthonnière (un ami dont Blondel doit pondérer parfois les élans): Les Annales de philosophie chrétienne (note 6) sera mise à l’ Index (16 mai 1913).
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(1) Robert, tome VI, ne connaît pas ce mot, mais enregistre “Médiumnique” et “Médiumité”.
(2) Hegel/Choix LG., pp. 98, 100, 114, 121, 160, 164, 165, 170, 171, 176, 238, 259, 263, 265, 267, 272, 325 et Henri Niel, De la médiation chez Hegel, Aubier-Montaigne, (abréviation Niel/Médiation) Paris, 1945, p. 72.
(3) Voir Charles H.Dodd, The Apostolic Preaching and its developments, 1944, traduction française: La Prédication apostolique et ses développements, Editions universitaires, 1964, abréviation: Dodd/prédic. apost., pp. 105-128, en particulier, la p. 113.
(4) Oscar Cullmann, Le Salut dans l'histoire: l'existence chrétienne selon le Nouveau Testament (Heil als Geschischte, traduction Marc Kohler), Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1966, pp.167-186 abréviation: Cullmann/Salut dans l’histoire.
(5) Flamand/Blondel, p. 415, qui renvoie à Blondel, Le Problème de la mystique (1925), p. 38, note 1 et à L’Action I, Le problème des causes secondes et du pur Agir, (1936), excursus n° 6, pp. 333-336.
(6) Ibidem, pp. 417-421.
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Entre le subjectivisme des illuminés, mais également des mystiques et des ecclésiastiques, d'une part, et, d'autre part, l'extériorité dans la conception des sacrements agissant ex opere operato, reflet d'une confiance placée dans les possibilités humaines qui s'atteste d'une autre manière dans la mystique, et se retrouve encore, sous une forme archéo-communiste, dans les utopies millénaristes de l'aile gauche de la Réformation, Luther a frayé la voie pour une relation nouvelle (la foi), relation de Sujet à sujet qui se réalise dans la subjectivité, mais par une action externe dans laquelle entrent à la fois le Christ incarné et glorifié, le témoignage scripturaire qui lui est rendu par les deux Testaments et l'action présente de l'Esprit tant dans l'individu que dans la communauté ecclésiale.
En d'autres termes, et du moins en ce qui concerne la foi chrétienne, il n'y a pas d'objectivité en soi ni comme production de la société, mais le devenir d'une relation entre sujets commandée par la christologie. En Jésus Christ, Dieu prend, lui-même, l'initiative qui a pour effet de substituer à son extériorité (dont le péché constitue la prise de conscience) la réalité d'une relation de Sujet à sujet (la foi) qui fonde l'Eglise comme être communautaire de passage (notre “Pâque”).
Les reproches, diamétralement opposés, d'extrincésisme ou d'aliénation partent de personnes qui tentent de saisir Luther et son salut par la foi dans les termes de la coïncidence. La relation de Sujet à sujet est une menace pour cette dernière. A terme, elle ne peut que la détruire. Dans la relation de Sujet à sujet, telle que le salut par la foi la conçoit, l'initiative appartient, de bout en bout, à Dieu, qui a choisi, pour cela, d'agir par sa Parole. Ce choix sauvegarde le sujet humain qui est le partenaire de la relation. Il fait plus que cela: il le fonde comme tel, c'est à dire dans son autonomie (qu'il ne faut pas confondre avec “autarcie”). L'histoire du sujet philosophique, nié en dernier lieu par Michel Foucault, est liée au destin de la médiation, dans la culture européenne qui va se constituer en terrain protestant. Cette histoire tendrait à montrer que le sujet humain autonome n'a pu survivre au traitement qu'une sécularisation radicale lui a infligé.
5.9 -une nouvelle donne pour l'eschatologie-
Luther (mais nous pourrions dire la même chose de Calvin et de l'ensemble de la Réformation) a une pensée eschatologique (la tension du salut par la foi), mais non apocalyptique (sans confusion entre la fin d’un temps, d’une époque, d’une civilisation et la fin des temps, note 1).
A cela, quatre raisons: a/ les outrances des “illuminés” (raison historique); b/ le fait que c'est de l'Evangile et non pas de l'Apocalypse que naît la foi (raison herméneutique); c/ la conception de la parole de Dieu inséparable d'une Ecriture (raison exégétique) mais aussi de l'Esprit (raison théologique); d/ l'accent mis sur la vocation intramondaine qui découle de la foi (l'eschatologie réalisée, note 2) (raison pratique). Accentuation qui sera encore plus sensible chez Calvin (note 3).
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(1) Debray/Médiologie, p. 29.
(2) Voir à ce propos Luther/Oeuvres/Labor, tome I, “Les sept psaumes de la pénitence” (1517), p.75, “Explication du Notre-Père” (1519), p.175, tome II “Traité de la liberté chrétienne” (1520), p.288, tome IV, “De l'autorité temporelle” (1523), p.23.
(3) Robert Will, LaLiberté chrétienne, Etude sur le principe de la piété de Luther, “Etudes d’histoire et de philosophie religieuse publiées par la Faculté de théologie protestante de Strasbourg”, Librairie Istra, Strasbourg-Paris, 1922, abréviation: Will/Liberté, donne (p. 313, note 1) des textes de Goethe, de Hegel, de Dilthey qui vont dans ce même sens.
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Chez Luther, l'apocalyptique est englobée par l'eschatologie (comme dans le Nouveau Testament, d'ailleurs). Si toutes les conceptions théologiques de Luther sont affectées d'un coefficient eschatologique, on ne peut pas dire que celle-ci soit déterminante ou dominante. Dans la pensée fortement synthétique de Luther la sotériologie, la christologie, l'ecclésiologie et l'eschatologie sont constamment présentes, s'impliquent et s'interpellent.
L'eschatologie de Luther se veut scripturaire. En 1517, nous trouvons encore sous sa plume des mots tels que “Au-delà” ou “Bien éternel” (note 1), mais, dans les textes ultérieurs, ils disparaîtront au profit des expressions proprement bibliques.
L'eschatologie de Luther est étroitement liée aux affirmations majeures du salut par la foi (note 2): sa conception de la justification et sa conception de l'Eglise. Le paragraphe précédent a montré que le retardement de la parousie se trouve intégré dans le salut par la foi. Ce que l'exégèse néotestamentaire va retrouver à partir de Johannes Weiss et d'Albert Schweitzer, ce qu'elle va concevoir avec Oscar Cullmann et Charles H.Dodd, est déjà théologiquement compris dans la pensée de Luther.
Celà, de deux manières (qui ne se contredisent ni se contrarient): par le double mouvement (de la justification au dernier jour et du dernier jour à la justification) qui caractérise la tension eschatologique et par le transit de ce qui est déjà réalisé (de manière toujours cachée pour une part) vers ce qui sera définitivement manifesté, parce que déjà effectué dans et par la christologie (note 3).
Avec cette précision essentielle que l'irruption de l'eschaton dans la vie individuelle comme dans le monde est uniquement le fait de la Parole et des sacrements, c'est à dire de la foi (note 4).
Pour Luther, il ne peut y avoir de solution valable à la concupiscence invincible qu'une solution pratique, or cette solution, c'est l'avènement du règne définitif de Christ. La dernière partie de son Traité du serf arbitre est axée là-dessus. Avec les années, il pensera de plus en plus que son époque vit les derniers jours.
excursus n° 58: Luther tire des textes apocalyptiques du Nouveau Testament un certain savoir sur l'ultime événement (note 5) Il refuse le millénarisme qui pousse l'aile gauche de la Réformation aux excès que l'on connaît. Il adopte la vue augustinienne sur le chiliasme (l'Eglise est le règne actuel du Christ) avec cette nuance importante qu'il conçoit que l'assimilation de l'Eglise au Millénaire s'est terminée au XIe siècle. Après cette date, l'Eglise est le Règne de Christ en butte au déchaînement de Satan (note 6). D'autre part, des misères personnelles (tribut payé à l'âge, décès d'êtres chers ou des princes qui l'avaient soutenu) les traverses toujours nouvelles que rencontre son action, un certain nombre de catastrophes naturelles impressionnantes (note 7), le sentiment que le monde chrétien, loin de s'améliorer, utilise la nouvelle liberté que lui apporte la prédication de l'Evangile pour empirer (note 8), la conviction que le péril Turc est
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(1) “Les sept psaumes de la pénitence” (1517), (I, 62, 64).
(2) Asendorf/Eschat.Luther, axe son exposé sur l'eschatologie dans la justification et la sanctification et l'arrière plan eschatologique de l'ecclésiologie de Luther.
(3) Ibidem, respectivement p. 100 et pp. 111-112.
(4) Ibidem, pp. 235-236.
(5) “Prédications données aux obsèques de prince électeur Frédéric le Sage” (10 et 11 mai 1525) (IX, 131-146) et “Prédications données aux obsèques du prince électeur Jean de Saxe” (18 et 22 août 1532), (IX, 233-254), qui développent, toutes les quatre, le texte de I Thessaloniciens 4/13-18 (première eschatologie de Paul) et tome X, “Prédication sur Luc 21 (Evangile du deuxième dimanche d'Avent)” (1522) qui présente une explication de l'apocalypse synoptique.
(6) “Commentaire de l'Epître aux Galates” (1535), (XV, Préface, p.15) et Lienhard/Au coeur de la foi, pp. 286-287.
(7) Ibidem, pp. 280-281, “Sermon sur Matthieu 22/15-22” (8 nov.1534), Edition de Weimar, tome 37, 616,1-7.
(8) Ibidem, Edition de Weimar, tome 37, 616, 27-617, 3.
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annoncé par l'Apocalypse et que le système romain représente l'Antichrist (note 1), tout cela le persuade que les signes de derniers temps sont réunis. S'il prête l'oreille aux savants qui lui proposent les résultats (divers) de leurs calculs concernant une (nouvelle) date pour la fin du monde, il ne veut pourtant s'en tenir qu'à la parole du Christ: « Ce jour et cette heure, nul ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, personne si ce n’est le Père » (Mt.24/36, TB TOB) (note 2).
5.10 -la repristination dans les mouvements marginaux-
Avant la stabilisation politique, sociale et ecclésiastique du IXe siècle, avant que les nuisances de l'établissement carolingien, féodal et papal n'apparaissent (Xe-XIe siècles), on n'enregistre pas de protestations en Occident. Lorsque celles-ci se feront jour elles resteront intra-ecclésiales. Le catharisme, qui est une autre religion et le valdésisme qui, dans sa seconde période, est une autre Eglise, étant mis à part. Du point de vue de la sociologie des religions, on peut parler à leur propos d'un phénomène de confréries plutôt que de sectes (note 3).
Les sécessions en chaîne qui suivent la cassure de la Réformation ont, à côté de traits communs avec les mouvements antérieurs, un caractère distinct. Elles profitent de la rupture (luthérienne ou henricienne) et des nouvelles conditions historiques qu'elles ont induites, mais présentent surtout une volonté de retour à l'Eglise du Livre des Actes ou des Epîtres du Nouveau Testament: elles sont repristinatiennes. Si elles sont aussi apocalyptiques, c'est parce que l'Eglise primitive d'où est sorti le Nouveau Testament, l'était (à des degrés divers). La repristination peut inclure le millénarisme, le millénarisme n'implique pas forcément la repristination.
Le caractère d'étroitesse que l'on relève dans les mouvements d'inspiration repristinatienne est lié à une conception littéraliste du retour à l'originaire. Cette démarche, qui tente de reproduire le plus littéralement possible, une situation du passé (déjà épurée lors de la rédaction des textes, en ce qui concerne du moins le livre des Actes) met en place une nouvelle médiatisation.
5.11 -l'expression princeps de la médiation de la foi-
Je rassemble ici les éléments qui, à partir du salut par la foi, puis de la justification par la foi m'ont conduit à la conceptualisation de la médiation. Je le fais en systématisant le contenu du Commentaire sur l'Epître aux Galates de Luther (1531). Texte de la maturité dont le premier jet, daté de 1519, a fait l'objet de reprises au cours des années. La vigueur théologique s'y allie à l’expérience pastorale et humaine du Réformateur.
Cette systématisation sera pour moi l’occasion d’indiquer les interprétations qui me paraissent esssentielles pour aujourd’hui.
Nous retrouvons le simul peccator et justus (Gal. 3/6, XV 239 et 241, Gal . 3/13, XV 293, Gal . 5/16, XVI 246-247), les tensions internes du chrétien (entre promesse et loi, Gal. 3/19, XVI 27, évangile et loi: Gal. 3/23, XVI 48, temps de la grâce et temps de la loi: 50-53) de même que la tension eschatologique (Gal. 3/12, XV 279, Gal . 5/5, XVI 196-198), mais l'accent porte cependant plus sur la temporalisation en laquelle ces tensions se résolvent.
Le Commentaire de l’Epître aux Galates est le texte, où Luther affirme le plus le caractère actif de la foi. La foi n’est jamais oisive, si elle est appropriation, elle est aussi
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(1) Ibidem, pp. 283-284.
(2) Ibidem, pp. 285-286.
(3) Pléiade/Religions, tome II, Jean Séguy, “Les non-conformismes religieux”, p. 1267
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opération (note 1). Cette orientation du Commentaire n’affecte cependant jamais le fait qu’en qui concerne la salut (justification, sanctification, mortification, vivification etc), le “faire” se trouve du côté de Dieu. Exclusivement. C'est « l'affaire de Dieu qui n'appartient qu'à Christ seul » (Gal.3/10, XV 263). Ce “faire” est un “faire” de la Parole. Parole inséparable du don de Christ et de la foi: « Dans ses lettres, et presque à chaque ligne, Paul nous met en présence de Jésus Christ et il nous l'inculque. Mais c'est par la parole qu'il le fait, car Christ ne peut être placé devant nous que par la parole et il ne peut être saisi autrement que par la foi» (Gal.2/28, XVI 66). L'ensemble Parole-Christ-foi vu dans une optique eschatologique, inséparable de sa dimension ecclésiologique est proprement la médiation de la foi.
Le sola fide est l'équivalent d'un solo verbo (à ne pas confondre avec un solo sermone). C’est à ce titre (de solo verbo) que l’on peut mettre un sola scriptura sur la même ligne que le seul sola gratia et/ou sola fide. Dieu est le Sujet du salut et l'universalisme, en l'espèce, ne réside pas dans une conquête des esprits, des corps, des terres au Dieu de Jésus Christ, il réside dans l'absence d'intermédiaires (de médiatisations), le détachement à l'égard de l'immédiateté (de l'extase mystique), le désintérêt pour les techniques de participation.
La pensée de 1531 était la même vingt ans auparavant, en 1522, autre année cruciale, dans les huit sermons prononcés à Wittenberg au cours de la première semaine du carême. « Confier la chose à Dieu et laisser seulement sa parole agir sans notre participation ou nos oeuvres [...]. C'est Dieu qui fait cela, c'est lui qui rend la Parole vivante dans les coeurs des hommes, quand et où il veut » (IX, 75, 83 et l'exemple tiré d'Actes 17/22-34, Paul à Athènes, p. 76). Le “faire révolutionnaire” équivaut au “faire traditionnel”, c'est un acte extérieur, seule la Parole (de Dieu) produit des actes venant de l'intérieur.
Dans son Commentaire de l'Epître aux Galates, Luther continue d'utiliser “facio”, “facere”, (lorsqu'il s'agit, par exemple, de l'expression “accomplir la Loi”) mais indique qu'il faut prendre ce mot dans une acception nouvelle, théologique où « la condition préalable du “faire” est la foi elle-même » (note 2). En ce qui concerne le “faire” de Dieu, en allemand, nous trouvons le plus souvent “handeln”.
Le nom de ce “faire” rédempteur (tout comme celui du “faire” créateur) est Jésus Christ et non pas celui d'un législateur. Dans le baptême, nous “revêtons Christ”. « Revêtir Christ, selon l'Evangile, ce n'est pas affaire de loi et d'oeuvres: c'est, au contraire, revêtir un don inestimable, c'est recevoir la rémission des péchés, la justice, la paix, la consolation, le bonheur dans l'Esprit la vie et Christ en personne », (Gal. 3/27, XVI 63). Pour Luther, ce qui fait le lien entre la justification et la sanctification, entre la création et l'achèvement, c'est la christologie chalcédonienne des deux natures. Il n'y a ni médiatisation, ni immédiateté, mais bien remède, action de remédier (“remédiation” n'existe pas en français). Les disciples de Muntzer, ceux de Carlstadt, lorsqu’ils rendaient l'Esprit indépendant par rapport à l'Ecriture, conféraient une fonction d'archétype à l'Eglise primitive et à l'Apocalypse celle d'un projet (inspiration directe et programme), opéraient une synthèse de l'immédiateté et de la médiatisation.
Moïse a cependant un rôle à tenir. La Parole peut nous atteindre comme Loi, même si c'est à titre d'Evangile seulement qu'elle peut créer la foi.
Commentant Galates 3/15-29, Luther montre dans l'économie mosaïque (Loi religieuse, morale, cérémonielle) l'existence d'une médiatisation. Moïse est un médiateur, au sens d'intermédiaire et, bien que la Promesse (Abraham) précède, il con
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(1) Will/Liberté, pp. 241-246.
(2) Sur Gal. 3/10; (XV, 267). Sur ce point, voir également pp. 184-185, 192, 258, 260, 268, 269-270, 271-272.
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tinue, à sa place, de jouer un rôle essentiel. C'est par la Loi que nous prenons conscience de Dieu comme Sujet, que nous découvrons l'abîme qui nous sépare (le péché), que naît en nous le besoin du salut, celui d'une justice de Dieu (dans la pensée de Luther: justice passive), le besoin de Jésus Christ (même s'il faut aussi la parole de l'Evangile pour nommer ce dernier).
La médiatisation mosaïque reste indispensable. C'est par son moyen que nous sortons de la problématique sotériologique qui prend appui sur un désir (naturel ou surnaturel) de Dieu pour être placés dans la situation alternative d'un besoin spirituel (créé par l'Esprit, par le moyen de la Parole).
La Loi crée le manque spécifique qui, seul, peut être à l'origine d'un salut véritable. Dans cet usage légitime, le commandement de la Loi s'avère bien être « saint, juste et bon » (Rm.7/12). Encore faut-il que la Loi soit précédée (ou englobée) par la Promesse. Ou, mieux encore, par la connaissance de Jésus Christ, qui est l'accomplissement de cette Promesse (et, par là aussi de la Loi). Par ce besoin créé, et par là seulement, la Loi devient le pédagogue (la propédeutique) qui conduit à Christ. Pour Luther, elle, et elle seule, ouvre sur Christ. Moïse et le judaïsme prennent ainsi toute leur valeur: quelle que soit la culture à laquelle nous appartenons par notre naissance, ils sont appelés à devenir pour nous la culture de la foi. La loi cérémonielle juive méritant seule d'être considérée comme caduque. Dans la médiation, la foi n'est pas dépendante d'un contexte de chrétienté. Il en va de même de la réalité de ce qui est premier et dernier. Elle ne correspond pas à un besoin naturel. Nos besoins naturels sont temporels. S'agissant du salut, tout désir (y compris celui de Dieu), tout besoin naturel, ne sont autre chose que le péché qui s'ignore (note 1). Le Nouveau Testament rend compte de ce besoin créé à travers la notion de théologie biblique qu’exprime le terme de “petits” (“ptôchoï”). Les humbles, indépendamment de la position sociale ou intellectuelle, du caractère ou des goûts (mais non sans incidences en retour -de l'ordre des conséquences- dans tous ces domaines). Source d'un amour qui n'est pas de désir, ne se pose pas comme tel, parce qu’il n’est pas délié de la sainteté.
Moïse est un serviteur alors que Christ est le Seigneur (Gal.3/19, XVI 29). L'un est serviteur de la Loi, l'autre le Seigneur de la Loi. La différence que je fais entre intermédiaire et médiateur s'interprète alors comme suit: le Médiateur est le Fils qui offre au Père l'obéissance parfaite de la Loi alors que l'intermédiaire, transmettant la lettre de la Loi, institue une médiatisation.
Dieu lui-même n'est ni à faire, ni à défaire, ni à refaire, dans le salut par la foi, son “faire”, n'est pas un “faire faire” (un “devoir faire” ou même un “faire être”), mais un “rendre tel” (chez Luther, reddo à bien le sens de “rendre”, non de “revenir”: comme dans res ad patres redit: “le pouvoir revient au Sénat”). L'affirmation du serf arbitre en matière de salut signifie que Dieu nous rend nous-mêmes. La personne n'est plus comprise à partir de ses capacités, mais de l'événement par lequel elle est faite (note 2). Dans l'univers mental du salut par les oeuvres (de la médiatisation), le serf arbitre luthérien ne sera jamais compris que comme un “faire faire” (un “faire être”, au lieu d'un “être fait”, un “être rendu tel”). En mettant tout le “faire” du seul côté de Dieu dans le salut, il est rendu à Dieu l'honneur qui lui est dû (être Sujet), concevoir, en vis-à-vis, un être humain qui ne serait pas essentiellement sujet (quelqu'un que l'on fait être lui-même) ce serait contredire cette affirmation.
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(1) Sur Gal. 3/10; (XV, 267). Sur ce point, voir également pp. 184-185, 192, 258, 260, 268, 269-270, 271-272.
(2) Ebeling/Luther, p. 133
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excursus n° 59: Conséquences ecclésiologiques: Pour rendre justice à l'ecclésiomonisme signalé au chapitre précédent (note 1): la médiatisation opérée par l'Eglise (qui fait les catholiques et, à travers eux, continue l'histoire sainte) tire son être de l'incarnation ininterrompue. Le “faire être” dont l'Eglise est l'instrument, s'appuie sur l'être de l'Eglise lui-même, qui est un “être fait”. Mais cet “être fait”, est un donné de nature métaphysique. En définissant l'Eglise comme le lieu et le moment où l'Evangile est annoncé et les sacrements administrés, Luther ouvre la voie pour une conception médiée de l'Eglise. L'historicité de l'Eglise est alors de l'ordre de l'événement (de cet événement propre de la parole de Dieu) et non de l'institution. La foi exclusivement personnelle ne peut être stigmatisée comme étant l’hérésie persistante de Luther (note 2). En revanche, il faudrait analyser pourquoi et comment l’Encyclique Ut unum sint peut passer d’une ouverture évangélique à une affirmation dogmatique fermée (note 3).
excursus n° 60: L'affirmation théologique du libre arbitre s'accompagne d'une conception hiérarchisée de l'Eglise qui se fait une règle de l'obéissance alors que l'affirmation théologique du serf arbitre, sans doute parce qu'elle confère la distanciation nécessaire pour la critique, engendre un esprit démocratique et la liberté de jugement. Luther défend la servitude de la volonté à cause de la liberté de conscience (note 4).
A titre d'illustration: « [Les Allemands de l'Est] ont trouvé dans les Eglises protestantes le lieu de leur liberté. La comparaison avec la Pologne est tentante, mais largement fallacieuse. L'Eglise polonaise a été un refuge pour la foi des Polonais et un bastion de la résistance à l'idéologie communiste. Les Eglises protestantes ont, en RDA, retrouvé leur vocation de la Réforme; elles ont appris aux Allemands de l'Est, qui sont loin d'avoir tous la foi, à affirmer leur liberté individuelle et leur libre arbitre [sic] face à l'Etat et elles leur ont donné le courage de ne plus avoir peur ni des autorités, ni des interdits » (note 5).
La médiation exprime une christologie conséquente: le Père ne fait rien faire au Fils. L'obéissance de ce dernier est volontaire. Ainsi le Père le fait-il être coupable (et même malédiction) pour nous (note 6) afin qu'il devienne justice et sanctification pour nous (ICo.1/30), qu'il nous fasse être justes et saints en et par lui. Ainsi le Père le fait-il être notre Prêtre, afin que nous soyons un peuple de prêtres. Ainsi, le Père le fait-il être notre Frère afin que nous soyons des fils adoptifs pour lui (note 7).
Un fossé sépare l' “être fait (rendu) juste” en Christ, par la Parole, du “faire entrer dans un état ou statut” (de catholique, de péché mortel, de grâce, d'ecclésiastique -ou de religieux- de laïque, de sainteté) par un faire sacramentel de l'Eglise agissant ex opere operato (et non ex opere operantis, note 8). Pour Luther, la grâce est événement, elle n'est pas créée, elle ne devient à aucun moment une composante de notre psychosomatisme (note 9).
Luther exprime, à nouveau, la cohérence christologique lorsqu'il pose que c'est Christ (et non la charité, le renoncement, le dépouillement, le mimétisme christique) qui est la forme de notre foi (note 10).
Cet “être fait” est, plus concrètement, un “rendre juste”. Mais ceci dans la tension eschatologique où la justice actuelle est toujours arrhes ou prémices de la justice espérée
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(1) Chapitre I, § 3.5.
(2) Expression du cardinal Joseph Ratzinger citée par André Birmelé, Réforme, 25 février 1984.
(3) Encyclique Ut unum sint, Mame-Plon, Paris, 1995, sans entrer dans tout le détail voulu, les §§ 83-85 qui témoignent d’une ouverture authentique, sont encadrés par les §§ 77-79 et par le § 86 où l’on retrouve toute la roideur dogmatique, jusqu’à poser qu’un refus de la voie catholique constitue une offense à Dieu dans son dessein de rassembler tous les hommes en Christ (! 99, p. 115).
(4) Ebeling/Luther, p. 182.
(5) Daniel Vernet, Le Monde, 11 novembre 1989.
(6) Sur Gal.2/19 (XV, 175), sur Gal.3/13 (XV, 282-285).
(7) “Sommaire de l'épître”, (XV, 25, 27, 37).
(8) Lienhard/Au coeur de la foi, p. 43 et “Controverse de Heidelberg” (1518), thèse 27 (I, 126)..
(9) Ebeling/Luther, p. 132. Rappelons que, pour Thomas d'Aquin, la grâce est infusée en l’être humain (« Tota justificatio impii originaliter constitit in gratiae infusione », Somme théologique, II. a 113, 7, c.).
10 Sur Gal.2/16 (XV, 143) et sur Gal.5/6 (XVI, 205).
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(Gal.5/5, XVI 196). L' “être fait” exprime la grâce, la miséricorde ou la rémission des péchés (note 1). Ce n’est pas l’origine d’une introversion ou de conduites masochistes, au contraire: cet “être fait” situé dans la tension eschatologqiue est à l'origine d'un “agir”. Les oeuvres (ou initiatives) de la foi appartiennent à un “agir” qui ne se confond avec aucun “faire” (note 2). Dans le domaine du vocabulaire du Nouveau Testament, on doit également ranger dans la catégorie du “faire” les verbes “plêroun” et “téleïn” qui sont si souvent utilisés pour parler de l'oeuvre de Christ.
Tout en soulignant et maintenant la différence entre “être justifié” et “agir” (« la foi agissante par la charité », mais non informée par celle-ci) (Gal.5/6 XVI 205), Luther parlera d'une “foi incarnée” (la foi indissociable des oeuvres qui en découlent) (Gal.3/10, XV 269-270). Il y discerne l'action du Saint Esprit qui accompagne la Parole prêchée (créant en nous un jugement nouveau, une perception et un agir nouveau) (Gal.4/6, XVI 84-85).
5.12 -effets paradoxaux et résultat dernier-
Le salut par la foi est en même temps un salut déjà accompli (une fois pour toutes) et un salut en espérance (se réalisant pour chacun), il connaît des conséquences qui découlent spontanément de la foi (dont nous ne prenons, le plus souvent, connaissance qu' a posteriori) et des conclusions qui consistent dans la reprise dernière de ces conséquences (établissement du Royaume).
D'une part, l'accomplissement qui est l'oeuvre de Christ actuellement poursuivie à travers nous par l'Esprit (le “plêroun”), d'autre part, le parachèvement ultime de l'ordre d'une création nouvelle (le “téléïn”). Mais les termes de “conséquences” et de “conclusions” sont trop rhétoriques. Je me propose de les rendre, d'une façon plus globale, par les termes d “effets” et de “résultat”. Entendons: les faits de la temporalisation du simul (ou semper) peccator et justus d'une part, la transformation de ces faits temporaires en acquis définitifs par l'acte créateur dernier, d'autre part.
Un rapprochement permettra de se faire une meilleur idée de cette distinction: il n’y a pas de prière sans effets (on en sort rasséréné, fortifié, confiant, éclairé), mais beaucoup de prières ne sont pas exaucées, ou elles sont sans résultats, ou ce résultat est reporté à plus tard, ou elles sont suivies d’un résultat différent de ce que l’on avait demandé.
Dans la prière, comme en tout autre “agir”, l’initiative peut bien paraître nous appartenir: c’est de son propre mouvement que Moïse va voir de près le buisson ardent, (Ex 3/3) c’est par une démarche personnelle que Zachée grimpe sur un sycomore pour voir Jésus passant par Jéricho (Lc 19/3-4), pourtant, les effets de ces initiatives se développant, nous sommes bien obligés d’admettre qu’ils nous débordent en arrière et en avant. C’est ce dont rendent compte Jérémie et Paul lorsqu’ils situent leur vocation avant même leur naissance (Jr 1/5, Ga 1/15-16). Ils soulignent ainsi qu’il s’agit d’effets paradoxaux (effets et pourtant inconditionnés). La pensée de Pascal (note 3) deviendrait alors: « Tu ne me chercherais pas si je ne m’étais d’abord laissé trouver par toi ».
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(1) “Sommaire de l'épître”, (XV, 22-23).
(2) Différence entre entre “poïeïn” (ou “ergazesthaï”) et “prassein”, “facere” (ou “operari”) et “agere”, “to make” et “to do”, “machen” et “tun”.
(3) Le Mystère de Jésus, Pensées/Brunschvicg-Lewis n° 553, p. 576, Pascal/Pléiade, n° 736, p. 1313.
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Dans la coïncidence, l’effet ne se distingue plus de la cause, dans la causalité, ils diffèrent l’un de l’autre, dans le cas de la médiation de la foi, il faut parler d’“effets paradoxaux” (comme on parle de “sommeil paradoxal” pour les 30% de sommeil où nous rêvons). Dans la médiation de la foi, l’effet, inconditionnel, n’est pas à proprement parler produit par une cause, il y a une coïncidence initiale qui porte le nom de “grâce”.
Coïncidences de départ, parce que portant le caractère de l’inconditionnalité, elles ne peuvent jamais relever d’une quelconque “technique”. Les coïncidences de départ ne sont pas la coïncidence, il s’agit de points remarquables (de “moments”, de “kaïroï”) sur une trajectoire qui va du Christ historique au Christ eschatologique, de l’histoire sainte achevée au parachèvement de l’histoire humaine. Les effets sont ceux de l’attente active des serviteurs que décrivent les paraboles (note 1) plutôt que des affects spectaculaires.
Dans la tension eschatologique qui soustend la médiation de la foi, deux effets ont été particulièrement mis en évidence par les Réformateurs: la justification et la sanctification. Aujourd’hui, nous pourrions y voir un effet synchronique et un effet diachronique.
Ces remarques ont leur prolongement significatif dans la façon dont le miracle, la mystique, le mystère seront désormais abordés.
excursus 61: Le miracle, la mystique, le mystère: il est possible de donner ici quelques indications:
Les miracles des Evangiles, sont des signes de la divinité de Jésus, ils n'établissent pourtant pas cette dernière (note 2).
Quant aux miracles en général, on peut poser qu'il n'y a pas d'autre miracle que le Royaume de Dieu (la conclusion de la foi), les événements de caractère prodigieux qui peuvent survenir d'ici là dans le peuple chrétien sont des conséquences de la foi. Le miracle est une conséquence (et non une cause) de la foi, conséquence qui est toujours ordonnée et suspendue au parachèvement dernier.
La mystique: au contraire du miracle, à l'inverse d'une longue tradition de quête mystique de Dieu, elle se situe au début dans l'expérience de la foi. Hors langage, hors image, hors affect, comme expérience hors expérience, ce que Luther connote par foi ne recouvre pas non plus les expériences charismatiques, illuministes, revivalistes. Il ne s'agit pas pour autant non plus d'une seule et unique inauguration: la fides de Luther jalonne la vie du chrétien de “reprises” (note 3).
Le mystère: Luther n'élimine pas le mystère, mais lui donne un autre statut. Le mystère comme révélation naturelle de Dieu, « c'est le diable » (note 4) (à tout le moins: l'idole, le “Dieu nu” de Luther, note 5). La Trinité, l'Incarnation, ne sont pas des mystères au sens de “contenus” à croire qui peuvent se développer dans une théographie spéculative (attributs de Dieu, relations intratrinitaires, appropriations de Personnes). Le mystère est celui du Dieu qui se révèle sous son contraire (la croix). C'est dans ce cadre qu'il faut replacer l'approche luthérienne de la prédestination (note 6). L'unité différenciée est reprise comme paradoxe vécu de la foi, dans une pensée dialectique (vivante) qui trouve son fondement dans la parole de Dieu (elle-même conçue comme interpellation de la part de Dieu).
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(1) Le Serviteur fidèle (Mt 24/45-51), les Dix vierges (Mt. 25/1-13), les Talents (Mt 25/14-30).
(2) Lienhard/Au coeur de la foi, p. 134.
(3) Jean Ansaldi, L’articulation de la foi, de la théologie et des Ecritures, “Cogitatio fidei”, Le Cerf, Paris, 1991, abréviation:Ansaldi/Articulation, en particulier le chapitre premier: “La foi comme a-rencontre du réel”.
(4) « Chercher Dieu en dehors de Jésus Christ, c'est le diable », cité dans Ebeling/Luther, p. 199, qui renvoie à WA. 40, 3; 337, 11, (1532-1533).
(5) Ebeling/Luther, p. 221.
(6)Henri Strohl, L'épanouissement de la pensée religieuse de Luther , de 1515 à 1520, librairie Istra, Strasbourg-Paris, 1922, abréviation: Strohl II , pp. 58-62, 173-174, Chaunu/Réformes, pp. 401-403, 427.
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5.13: un théisme christologique (ou médié)-
Avec la Loi et l'Evangile, les oeuvres et la foi, Luther a conscience d'avoir atteint une différence universelle (note 1) . « L'Evangile révèle le Fils de Dieu [...]. Cette doctrine est différente de toutes les autres » (Gal.1/15-16, XV 87). Différence avec le judaïsme, le papisme, les sectaires, les Turcs.
Luther rompt ici avec un courant de la tradition qui remonte à Platon. Le “faire” est au coeur des préoccupations qui donnent l'occasion de ses dialogues. La recherche de l'intelligibilité répond à une motivation pratique: celle de distinguer entre “faire ce qui nous plaît” et “faire ce que l'on veut (et doit)” (note 2).
La problématique de la transcendance s'en trouve renouvelée.
En attribuant à Dieu le début, le milieu et la fin dans le salut (“Alleinwirksamkeit Gottes”, note 3), Luther ne marginalise ni le Christ, ni l'Esprit. Ce que Luther vise ici, c'est à écarter toute idée de collaboration humaine méritoire dans le salut. L'être humain n'en est pas pour autant nié, il est effectivement rencontré et transformé, dans et par la foi (au moyen de la Parole de Christ). Au coeur de la médiation de la foi il y a Dieu rencontrant notre humanité en Christ, rencontrant chacun de nous par la proclamation de la bonne nouvelle de Jésus Christ (dans laquelle le Saint Esprit est à l'oeuvre).
L'action exclusive de Dieu met l'accent sur ce qu'il n'est plus objet en aucune façon, il ne peut plus d'aucune manière devenir un moyen pour nous. Partant, Dieu n'est plus un donné transcendant de l'ordre du sacré, de toute autre nature ou même, de nature, tout autre. Luther évoque bien l'omniprésence de Dieu (note 4) (à ne pas confondre avec l'ubiquité du Christ), au point qu'il a été accusé de panthéisme (note 5). C'est, une fois encore, le juger du point de vue d'un théisme absolu. Le théisme de Luther est médié, il n'y a de foi en Dieu qu'au sein de l'acte par lequel il se donne à nous: en Christ (note 6).
excursus n° 62: La religiosité de Luther: Il est possible de ramener Luther à la religiosité humaine universelle. Dans une lettre du 31 octobre 1983, adressée au cardinal Willebrands, le pape Jean-Paul II évoquait la « profonde religiosité » du réformateur (note 7). Dans ses Propos de table, on peut lire:
« La notion divine de Dieu est imprimée dans les esprits de tous les êtres humains. Ce qu'est Dieu, tous les êtres humains le savent sans la moindre connaissance des arts et des sciences, avec le seul guide de la nature et cette divinité est imprimée dans les esprits de tous les êtres humains. [suit une citation libre de Rom. 1/20, il existe une attestation intérieure naturelle et universelle contre laquelle philosophes et négateurs de Dieu ne peuvent rien]. Et, à supposer que cette conscience ait été réprimée avec le temps par des opinions erronées, elle revient et les convainc à leurs derniers jours par l'Esprit » (note 8).
Deux remarques: a/ c'est ce théisme universel qui, dans la médiation de la foi, est mis en situation (et supplanté) par la proclamation du Dieu de Jésus Christ; b/ s'il y a eu refoulement de la conscience universelle de Dieu, il n'y a pas de retour naturel, mais opération du Saint Esprit, en toute extrémité, médiation sans la Parole, par pure miséricorde.
Les gens (le “on” du premier Heidegger), poussés par le désir de satisfaction immédiate d'un besoin naturel de consolation, de sécurisation, de reconnaissance, de légitimation, sont prêts à
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(1) Gal. 1/15-16 (XV, 87); Gal. 2/14 (XV, 129); Gal. 2/18 (XV, 165).
(2) Gorgias 466d-468e, Alcibiade (“premier” Alcibiade) 134c-135a.
(3) Lienhard/Luther témoin, pp. 12, 24-25, 300-ss., 309, 350, sur la différence avec Zwingli, Lienhard/Au coeur de la foi, p. 159.
(4) Par exemple, le texte des Propos de table: WA 5, 58, 20, cité dans Otto/Le sacré, p. 189 cité ci-dessous (excursus sur la religiosité de Luther).
(5) Lienhard/Au coeur de la foi, p. 132 qui renvoie à WA 26; 339, 39.
(6) Ibidem, pp. 131, 133.
(7) Jacques Pons, Monde du 8 novembre 1983.
(8) WA 5, 58, 20, cité dans Otto/Le sacré, p. 189, traduction originale.
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payer le prix: soit s'en remettre à une institution, qu'elle soit fondée sur une ontothéologie ou sur la raison dans l'histoire, soit s'abandonner à l'illuminisme.
La communication des idiomes n'est sans doute pas indispensable à la cène, elle conserve toutefois son importance dans la christologie où elle permet de réfuter Nestorius. Tout ce qui est de la divinité peut être attribué à l'humanité de Christ et vice-versa (à l'encontre des Cappadociens pour qui le mouvement ne peut aller que dans un seul sens: de la divinité à l'humanité). Il est donc possible de dire que « Dieu meurt » sur la croix. Pour le théisme médié, Dieu n'est pas impassible (note 1).
Sommes-nous amenés par là à conclure que Dieu n'est jamais que dans son acte et conduits à la concentration christologique? C'est l'enjeu proprement théologique de la médiation.
Or, ce n'est pas le cas pour Luther. Pour deux raisons: l'une qui concerne la conception même de Dieu, l'autre, la christologie.
a/ la conception de Dieu: en liant Dieu à la foi au point d'écrire: « Ce à quoi [...] tu attaches ton coeur et tu te fies est ton dieu » (note 2), Luther ne ramène pas la théologie à une anthropologie. Pour lui, la foi consiste à laisser Dieu seul être Dieu. Lorsque Luther écrit, dans son Commentaire de l'Epître aux Galates (1531): « la foi est créatrice de divinité » (XV, 234), il pense: « la foi, qui est oeuvre de Dieu ». Ici comme ailleurs, ne perdons pas de vue que la foi est oeuvre de la Parole. Ainsi: la Parole (l'Ecriture avec le Saint Esprit) est créatrice de divinité (note 3).
b/ la christologie: après la controverse avec Zwingli (1527-1529) (pour qui Jésus-homme ne participe qu'accessoirement à la rédemption, note 4), la christologie de Luther s'infléchit dans le sens d'une valorisation de l'humanité de Christ dans le sens de Colossiens 2/9: « La divinité habite en lui corporellement ». La communication des idiomes permet de dire que « Tout est attribué à l'homme [Jésus] à cause de la divinité » (note 5). Les mouvements transdescendant et transascendant du modèle sotériologique ancien, sont absorbés par les échanges mutuels entre les idiomes des deux natures, le Médiateur mérite ce titre parce qu'il concentre ces mouvements. S'il y a concentration christologique c'est celle de ce double mouvement (qui représente une interprétation relationnelle du dogme de Chalcédoine), ce n'est pas celle d'une absorption du divin dans l'humain au sens où on la trouve dans certaines théologies de la mort de Dieu ou post-théistes.
excursus n° 63: A titre d’exemple, La Représentation (Stellvertretung) de Dorothée Sölle (note 6) présente (sous ce nom, qui nous reporte à l'oeuvre de Christ vue sous l'angle de son intercession), une conception de la médiation illustrée par la parole de Pascal: « Jésus en agonie jusqu'à la fin du monde » (note 7).
Entre théisme et athéisme, Dorothée Sölle adopte une position “post-théiste” dont le principe réside dans la concentration christologique, une christologie, à vrai dire, elle-même ramenée à la Croix. Le Christ crucifié représente parmi nous un Dieu dépouillé de tout pouvoir et représente auprès de Dieu les êtres humains aliénés d'eux-mêmes que nous sommes. Jésus en agonie jusqu'à la fin du monde répond à un double enjeu: assurer l'héritage (judéo-chrétien) de l'ir
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(1) Ibidem, pp. 174-175 qui renvoie à WA 50; 589, 7 et à WA TR (Propos de table) 6; n° 6600, 67,7-68,40.
(2) “Grand catéchisme” (1529), VII, 33.
(3) Ebeling/Luther, pp. 205-218.
(4) Lienhard/Au coeur de la foi, p. 159.
(5) Ibidem, pp. 180-181 qui renvoie à WA 40, 416, 10-ss.
(6) Jacques Gruber, “La “Représentation” de Dorothée Sölle”, RHPR, 1986/2, pp. 179-210 et 1986/3, pp. 287-318.
(7) Pascal/Brunschwicg-Lewis, Pensée n°553, Pascal/Pléiade, n° 736.
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remplaçabilité de chaque être humain et ne pas laisser vacant le rôle de Dieu (ce qui laisse le champ libre à toutes les idolâtries ou superstitions).
Ainsi peut s'ouvrir pour nous la voie de l'humanité. Nous nous trouvons nous-mêmes comme êtres humains véritables et notre ego trouve son fondement lorsque, abandonnant toute quête d'identité égoïste, nous nous engageons auprès de ceux qui sont les plus démunis. Ainsi, nous faisons quelque chose pour Dieu: Dieu devient autre chose qu'une présence théiste sans pour autant que l'athéisme puisse être la seule conclusion de la fin du théisme.
L'Eglise, au lieu d'être l'accusatrice des péchés humains a pour mission de devenir l'avocate des hommes auprès de Dieu. Un Dieu démuni, un engagement auprès des démunis, le Christ crucifié du post-théisme ainsi conçu débouche sur une théologie de la libération. C'est ce qui ressort de la Postface à la réédition de la Stellvertretung de 1982.
A l'arrière-plan sont présentes des notions hégéliennes. Principalement celle de l'identité dans la non-identité et de l' “Entäusserung” (extériorisation aliénante).
La version de la médiation présentée par la Stellvertretung séduit par son ouverture, par ses qualités d'adaptation à une situation de post-chrétienté. On peut admettre que l'identité puisse être une expression actualisée de l'ancienne notion du salut, mais l'agonie qui dure jusqu'à la fin du monde ne remplace pas la tension eschatologique produite par une une Parole au moyen de laquelle l'eschaton (Royaume, résurrection) fait irruption dans notre monde et dans nos existences. Il s'agit plutôt (la notion söllienne d'antécédence le confirmerait) d'un étirement eschatologique. Si Jésus n'est pas le Ressuscité, son identité de Christ peut-elle être établie? Et si cette identité n'est pas établie aujourd'hui, pouvons-nous avoir une espérance (ne parlons pas de garantie) que la nôtre le sera à la fin du monde, lorsque se terminera la commune agonie de Dieu et de l'humanité qui se joue en Jésus?
Entre le donné trancendant du théisme (positivisme du sacré), la concentration christologique ou l'illuminisme de l'Esprit, il y a place pour un Dieu médié. Un Dieu qui se médie et qui se médie dans et par son contraire.
La médiation ne correspond ni au positivisme du sacré trinitaire ontologique ni à la concentration (ou réduction) christologique, ni à l'exclusivisme charismatique de l'Esprit, mais à la Parole: l'ensemble Ecriture-Esprit (équivalent de l'ensemble Christ-foi-Eglise) à la fois, crée la tension eschatologique et développe l'intériorité.
Dès lors que le Fils n'est pas une entité spéculative, mais le Christ Jésus de Nazareth ressuscité, la Trinité se conçoit comme Trinité économique.
Non seulement la médiation de la foi comprend la création à partir de la rédemption, mais elle saisit l'acte rédempteur de l'Incarnation à partir de Jésus Ressuscité et non plus de la nativité. La résurrection pour être véritable exige la nativité, pourtant c'est d'elle que la nativité tire son sens et non l'inverse. Le salut comme tension eschatologique, comme développement de l'intériorité, est espérance vécue et partagée de la résurrection, non plus Incarnation ininterrompue, sa réalité missionnaire est de l'ordre du témoignage et des signes, elle ne dépend plus d'une idéologie de l'histoire sainte continuée.
La version chrétienne traditionnelle de la coïncidence (le Christ total) est la particularisation d'un phénomène religieux universel de totalisation alors que la médiation (Christ seul) est une détotalisation.
excursus n° 64: Détotalisation : une analogie peut la faire comprendre. L'Occitanie (ou tout autre ensemble national) pourrait être réellement elle-même dans des Etats-Unis d'Europe mieux que dans un Etat centralisé comme c'est le cas aujourd'hui (note 1). La médiation (dans et par laquelle l'extériorité de Dieu est vaincue) a pour effet actuel et pour résultat dernier la réalisation de notre pleine humanité et de notre identité personnelle (inséparablement de notre environnement universel). Ainsi compris, le Royaume de Dieu (déjà-là et pas encore là), comme existence de toutes les créatures dans la Présence de Dieu est détotalisateur. Désidéologisation, désinstitutionalisation, désétatisation, mais non décréation.
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(1) Gérard de Sède, Sept cents ans de révoltes occitanes, Plon, Paris, 1982, pp. 274-275.
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Ce n'est sans doute pas par hasard que les Etats fédéraux ont pu se concevoir, se réaliser et durer dans les aires géographiques que l'on peut qualifier de “protestantes”. L'enjeu actuel est de savoir si, en dehors de toute prise de conscience de la médiation,il peut encore y avoir un “protestantisme” et, partant, des fédéralismes.
Ce n'est pas non plus un hasard complet si le structuralisme (qui sonne le glas des systèmes et des pensées totalisatrices) a vu le jour dans un milieu de forte imprégnation culturelle protestante: la patriciat de Suisse romande de la seconde moitié du XIXe siècle, avec Ferdinand de Saussure.
Bernard Cottret a montré la vraisemblance de cette filiation à partir de deux textes (le Consensus Tigurinus de 1549 et la Brève résolution de 1555). A propos de la cène, Calvin effectue déjà la distinction saussurienne entre signifié et signifiant (note 1). Dans la controverse sur la cène de 1527-1529, Luther et Zwingli avaient déjà placé la question sur le plan de la sémiotique (Luther opposant la synecdoque à l'alléôsis de Zwingli, note 2).
Les vraies dimensions anthropologiques et culturelles de la médiation de la foi se révèlent ici: l'identité n'est pas dans la coïncidence, elle est dans la médiation. Ce que Hegel traduira par l'identité dans la non-identité, dans sa tentative pour traduire la médiation dans l'immanence (note 3).
La détotalisation (à ne pas confondre avec l'émiettement ou la prolifération cancéreuse) est un trait de la mentalité de l'homme protestant, un élément de la culture protestante. Loin d'être facteur de division, elle en exprime la cohérence. Elle ne nie pas la totalité, mais conçoit la totalité comme non totalisable.
Il existe une ulttramodernité qui fait de la pluralité sa valeur essentielle (note 4), mais la pluralité, en elle-même et par elle-même, ne produit pas automatiquement la transparence, ni spontanément la médiation. Dans le théisme médié (c’est à dire: christologique) la pluralité vient de ce que la totalité existe au titre d’unité médiée sur le fondement d’une conception de Dieu comme unité différenciée.
La possibilité présente qu'offre la médiation; est celle d'un théisme de la Parole (relation de Sujet à sujet) qui nous place ailleurs que dans la problématique causale, dans la relation (note 5) (la relation, autre mot pour l’effet inconditionné, l’effet paradoxal).
La médiation de la foi peut se caractériser comme un “théisme christologique” ou un “théisme médié”. Un théisme où la volonté et les voies de Dieu aboutissent toutes à Jésus Christ, jamais directement à nous.
Possibilité qui ne nie pas le sacré, mais permet, face à ce dernier, une attitude critique partant de la foi et non du profane. Car la foi, comprise au sens de la Réformation, n'est pas une alternative à la religion (je viens de parler d'une possibilité de théisme de la Parole), mais le surclassement de l'opposition entre le sacré et le profane, deux antagoniques parfaitement réversibles au demeurant. Le sacré n'est plus le premier et le dernier mot de nos histoires personnelles et de celle de toute l'humanité puisque Jésus Christ, événement historique, devient toujours de nouveau la réalité de ce qui est premier et dernier pour les êtres humains que nous sommes, sans jamais, pour autant, devenir nôtre (entrer en notre possession, être à notre disposition).
Le centre théologique ne se trouve donc ni dans l’expérience personnelle du coeur, ni dans l’expérience collective de l’Eglise, ni dans la révélation, mais dans la médiation de la foi. Médiation dont le moyen est une “parole”, une parole qui, se situant sur la lancée des témoignages bibliques peut devenir, pour nous et pour d’autres que nous, mais par un tout autre, Parole de Dieu.
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(1) Bernard Cottret, “Pour une sémiotique de la Réforme”, Annales, Economies, Sociétés, Civilisations, n° 2, mars-avril 1984, Armand-Colin, Paris, pp. 265-285, particulièrement, les pp. 271, 273, 275-276.
(2) Luther/Oeuvres/Labor, VI, "De la Cène du Christ", 1528, pp. 49-51.
(3) Voir chapitre VII.
(4) Willaime/Religions, p. 105.
(5) A ce sujet: Ebeling/Luther, pp. 188, 192-ss, 196, 202, 206-ss., 210, 216.
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La véritable chance de l'humanité réside peut-être bien dans la foi chrétienne. Admettant que la personne est le terme qui, dans le contexte épistémologique contemporain, joue le rôle que tenait celui de substance dans la pensée héritée de l'Antiquité, et du moment que la substance du sacrement, ainsi comprise, n'est plus le sacré, mais l'Esprit (le Paraclet).
A partir de là, une suite se dessine: préciser le changement que la médiation représente pour l'économie du salut. Ce serait l'objet d'une étude qui montrerait la différence entre la révélation en voie de formation (l'histoire sainte) et la révélation opérationnelle (la tension eschatologique).
5.14 -l’adossement, une nouvelle relation à l’histoire sainte-
En attendant de pouvoir donner suite à cette remarque, notons qu’avec la médiation de la foi, apparaît une nouvelle possibilité d’insertion dans le monde et dans l’histoire.
Cette possibilité implique l’idée que l’histoire sainte s’identifie au temps où la révélation se constitue, alors que le temps du salut universel correspond à un temps où cette révélation (accomplie) est devenue opérationnelle.
Ce que l’on peut dire au stade actuel, c’est que, dans une telle perspective, l’histoire sainte n’est pas évacuée, ce qui a changé, c’est notre relation à cette dernière. Il ne s’agit ni d’une expérience mystique immédiate, ni d’une continuation de l’histoire sainte, mais d’un adossement de l’histoire de l’Eglise (appelée à être le témoin du temps universel du salut) à l’histoire sainte.
Outre l’avantage de refléter la révolution apportée par l’affirmation que Jésus Christ et son Evangile sont l’accomplissement de l’histoire sainte (puisqu’ils sont la réalisation -encore en tension eschatologique- de la promesse divine), une telle conception peut rejoindre la problématique des sciences. Les sciences sont, en effet, elles aussi, adossées à une histoire qui n’a pas dépendu de l’être humain: celle de la genèse de l’univers, de la formation de la planète Terre, celle de l’évolution du vivant sur cette planète. Histoire d’avant l’histoire, d’avant la protohistoire, d’avant la préhistoire, que nous pouvons reconstituer (partiellement et hypothétiquement) de façon rétrospective, mais qui sert de tremplin à la physique, la chimie, l’astrophysique, la préhistoire, la biologie et, par delà, à l’histoire, la psychologie, la sociologie. L’être humain est l’aboutissement d’une histoire qu’il n’a pas faite, mais qui lui sert d’adossement pour l’histoire qu’il fait.
L’histoire non humaine de l’univers, de la Terre et du vivant continue, en dehors de l’histoire (très relative) qui est l’oeuvre propre de notre humanité, de même, l’oeuvre propre de Dieu continue, mais vécue de façon consciente, au travers du témoignage de l’Eglise. L’aujourd’hui du salut est un temps intérimaire (mais pas intermédiaire), temps de crise, temps d’urgence (Es 55/6, II Co 6/2, Hébreux 3/7).
L’histoire sainte est le déjà-là originaire du royaume de Dieu (Mt. 12/28), dès lors, des signes du royaume peuvent exister. La fin de l’histoire sainte n’est pas la fin de l’oeuvre que Dieu accomplit, reconnue comme adossement spécifique pour le témoignage actuel de l’Eglise, elle permet, au contraire, le développement de l’universalité qu’elle contient.
D’où, une nouvelle attitude du chrétien face à l’histoire. Pour l’Eglise chrétienne, consciente que l’histoire sainte est révolue, mais lui sert d’adossement, l’histoire qui se fait n’est pas dirigée par elle, elle est rencontrée, accueillie, mais aussi prévenue, parfois contestée, toujours rechargée en signification. Le temps saisi comme temps du salut universel, est un aujourd’hui du salut, un maintenant qu’il faut saisir avant qu’il ne passe. La question est moins celle de l’unicité du Christ que celle de l’unicité, conférée
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pour le salut de tous, par l’Evangile de Jésus Christ, à ce temps présent (un temps d’ouverture qui, une fois passé ne reviendra pas une seconde fois). Un “Kaïros” à l’échelle du Temps qui est fait de nombre de “karöï”.
L’adossement à l’histoire sainte, à l’histoire, la protohistoire, la préhistoire de l’humanité, à l’évolution du vivant, à la formation de la planète Terre, à la genèse de l’univers, montre que l’être devant Dieu (le “coram Deo”) qui est, en même temps, un être devant les autres, avec les autres et pour eux, est bien un être au sens le plus plein et le plus universel du terme. Nous nous apercevons que, délivrée en Christ de la hantise de l’image-et-ressemblance de Dieu perdue, la condition humaine répond effectivement (aujourd’hui et maintenant) au “ToB” prononcé sur la création. Le salut chrétien, qui comporte toutes les libérations, mais ne se résume pas à elles, réside dans le fait que ce “ToB” est aujourd’hui mis en tension. Il l’est, par les effets actuels que produit l’image-et-ressemblance de Dieu historiquement réalisée en Jésus Christ, effets qui sont suspendus à un résultat eschatologique.
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La médiation de la foi n'est pas une expression que l'on rencontre dans les oeuvres de Luther. Il s'agit donc d'une interprétation de sa pensée. Il y a dans Luther, un Luther qui dépasse Luther. C'est le propre des prophètes. On peut opposer un “luthérisme” prophétique et un luthéranisme d'établissement (note 1). L'année 1525, celle de la Guerre des paysans, est la plus lourde de conséquences.
Au regard de l’humanisme, Luther a sûrement achoppé sur les Paysans, les Juifs, les Turcs. Les dernières années de sa vie ont été marquées par un retour de l’angoisse. On voit bien que jouent sur lui des terreurs moyenâgeuses, la problématique christologique traditionnelle, l'héritage du mysticisme allemand. Il a attribué un ministère au souverain temporel ou au magistrat des villes, dans la confiance que ces instances étaient et seraient de plus en plus chrétiennes. Comme Elie, il aurait pu dire « Je ne vaux pas mieux que mes pères » (I Rois 19/4) car tous les prophètes sont dépassés par leur message. De Luther (comme de Calvin), c’est le message que nous devons retenir (note 2).
Devant certains textes (pensons à certaines tirades antisémites) nous éprouvons le sentiment que « son univers est terriblement médiéval » (note 3), il y en a d'autres (de loin les plus nombreux) où résonne une parole non seulement toujours actuelle, mais prophétique.
Il n'est pas question de répéter la pensée de Luther telle quelle. Un certain nombre de transformations se sont produites depuis son époque et c'est à une situation nouvelle que la vérité de Luther et des Réformateurs en général se trouve confrontée et mesurée. J'indique ici les trois mutations dont il faut tenir compte: a/ la fin de la chrétienté où les notions de Christ et de salut étaient un bien culturel commun, b/ le développement indépendant de la critique biblique, c/ la disparition de la notion de substance dans l'appréhension du réel.
Au cours de cette lecture de Luther, j’ai présenté un certain nombre d’interprétations qui sont autant de pistes: le patrimoine plutôt que la tradition, les effets paradoxaux (inconditionnés) suspendus à un résultat dernier, l’adossement du temps du salut à l’histoire sainte achevée, le théisme christologique ou médié et une conclusion:
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(1) Lucien Febvre, d'après Pierre Chaunu, Luther/Propos, Préface, p.8.
(2) Pour un aperçu des jugements portés au cours des siècles sur Luther, voir Universalis, vol. 10, p. 186 A-B.
(3) Ibidem, p. 22
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en ce qui concerne les êtres humains que nous sommes, la réalité de ce qui est premier et dernier, c’est Jésus Christ.
Avant de conclure sur la médiation de la foi, il faut expliciter cette dernière affirmation.
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