Nouveau texte : loyaux-avec-la foi.blogspot.com
Jacques Gruber
LA TRADITION
OU
LA PAROLE
sigle : TRAPAR
1995
thèse de doctorat en théologie, Montpellier sous le titre
« COÏNCIDENCE ET MÉDIATION »
pourquoi pas
« La TRADITION ET la PAROLE ? »
c’est l’histoire du pâté d’alouette qui est confectionné
« Moitié moitié, c'est à dire : un cheval, une alouette »
la Tradition
représente le volume de plusieurs Bibles
(un cheval)
alors que la Parole
ne se donne que dans un seul Livre
formé de la Bible hébraïque et du Nouveau Testament
(une alouette)
page 61
CHAPITRE III
LA MEDIATISATION DANS L'EGLISE LATINE
Il est compréhensible que celui qui parle de la tradition au sein de laquelle il se situe saisisse essentiellement celle-ci comme un contenu et à partir de ses contenus, le centre d'intérêt qui est ici le mien, m'oriente plutôt vers son fonctionnement.
3.1 -l'expérience vécue de l'Eglise-
Pour l'Occident comme pour l'Orient, la tradition est d'abord l'expérience collective de l'Eglise, exprimant son identité et sa continuité (note 1).
excursus n° 28: Une étude classique Celle du Père Yves Congar dans le temps de préparation du second concile du Vatican (1962-1965, note 2).
Il montre comment, après un Moyen-âge (où l'accueil “des” traditions va de soi), dans le contexte polémique XVIe siècle, l'Eglise catholique prend conscience de “La Tradition” et, dès lors, accentue jusqu'à aujourd'hui le rôle autoritaire du magistère romain: le quo prenant le pas sur le quod. Ajoutons qu'aujourd'hui les médias vont apporter leur aide en permettant une accentuation de la personnalisation du pouvoir papal.
Il présente la Tradition comme le terreau et le reflet de la vie de l'Eglise. Elle est transmission de la révélation, manifestation de l'interdépendance humaine, signe des relations intratrinitaires.
La tradition « exprime et conserve le sens catholique » (YCII, pp. 9-10), elle est le véhicule de ce sens comme “corps total” (YCII, p. 30), sens objectif total elle est le second temps de l'histoire sainte. Elle est aussi développement, épanouissement de la vie sous l'action de l'Esprit, car ce dernier développe les vérités qui sont à l'état de germe dans le dépôt légué par les apôtres à leurs successeurs.
Le motif du Père Congar est oecuménique, visant en première ligne le dialogue avec les protestants (note 3). Il rend compte de la notion protestante de la parole de Dieu (note 4) et de la découverte qu'à l'époque où il écrit, un certain nombre de théologiens protestants faisaient de l'existence incontournable de la tradition (note 5).
Il juge néanmoins que, dans le protestantisme, derrière la parole de Dieu se profile immanquablement une Scriptura sola (nominatif, note 6) (et non “le” Scriptura sola -ablatif- luthérien) qui est réductrice (note 7), que le Saint Esprit est moins lié à l'Ecriture que limité à celle-ci, que la parole de Dieu est un événement individuel alors que dans l'Eglise catholique c'est un phénomène communautaire et qu'en ce qui concerne la tradition les théologiens protestants ont « de substantiels progrès à faire » (YCI, p. 242).
Cette expérience se dépose, par sédimentation, en couches successives, dans des textes: les écrits des Pères (note 8), les décisions des conciles(note 9). La continuité est cumulative.
____________
(1) Georges Florowski, dans La sainte Eglise universelle, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, 1948, pp.40-ss.
(2) Congar/Tradition(s)
dans tout ce chapitre, les indications de pages précédées du sigle YCI ou YCII placées entre parenthèses dans le texte renvoient à cet ouvrage
(3) Ibidem I, chapitre IV, pp. 184-ss. et II, chapitre VII, pp. 215-ss., pp. 138-139.
(4) Ibidem I, pp. 149, 186-187, 190-191, II, pp. 141, 161, 251-252.
(5) Ibidem, dans les quatre-vingt-seize notes de son chapitre VII, Yves Congar cite bon nombre d'auteurs protestants ayant écrit dans ce sens entre 1945 et 1955.
(6) Ibidem I, pp. 132, 147-148, 217, 234.
(7) Ibidem I, pp. 148, 197, II, pp. 164, 166-ss, 234.
(8) Migne/PG (Pères grecs) et Migne/PL (Pères latins). Editions bilingues ou en traductions “Sources chrétiennes”, Le Cerf, Paris (depuis 1942). Présentation des principaux d'entre eux dans Hans von Campenhausen Les Pères grecs et Les Pères latins, traduction française de Grieschiche Kirchenväter et Lateinische Kirchenväter, édition Kohlhammer, Stuttgart, éditions de l’Orante, Paris, “Livre de Vie” nn° 95 et 96, 1963, 1967 (abréviation: Campenhausen/Grecs, Campenhausen/Latins).
(9) Voir: Conciles/Alberigo.
page 62
La fixation du canon du Nouveau Testament fait partie de cette expérience collective. Dans les choix qu'elle a opérés, l'Eglise fait appel à des critères tels que les témoins oculaires, l'usage (consuetudo) des Eglises, la sûreté de la transmission, mais, par dessus tout, elle a eu conscience d'avoir été guidée par le Saint Esprit. L'une des premières questions posées par la tradition se pose dès à présent: quelle est la nature de cette intervention: secours, assistance ou inspiration (note 1) ?
« Cette action perpétuelle du Saint Esprit s'insère dans les structures de l'Eglise: conciles, papauté, évêques, élections etc..., pour ne rien dire encore une fois de l'ordre sacramentaire. C'est pourquoi ce qui se fait dans l'Eglise est saint, cela doit être considéré comme la volonté et l'acte de Dieu »(YCI, p. 163).
En principe, les dogmes et les écrits patristiques n'ont pas le caractère kérygmatique (note 2) des textes néotestamentaires. Pourtant les dogmes, calqués sur les décrets impériaux, vont prendre une autorité sur les témoignages bibliques eux-mêmes. L'assistance de l'Esprit posée en théorie ne se mue-t-elle pas en inspiration dans la pratique (note 3)?
A partir du moment où les relais sont sacralisés, les intermédiaires deviennent des médiatisations. L'Ecriture est suffisante pour nous conduire au salut, « cela s'entend médiatement, c'est à dire avec l'imposition [sic] du moyen ordonné pour l'expliquer, à savoir le ministère de l'Eglise » (note 4). « Les vérités nécessaires au salut sont au moins indiquées dans les Ecritures dont le sens n'est valablement déclaré que dans la Tradition et, finalement, de façon globale au moins, dans l'enseignement du magistère » (YCII, p. 168). L'ecclesia congregans s'interpose entre Dieu et l'ecclesia congregata.
La révélation (exotérique par définition) exclut en principe tout ésotérisme. En est-il de même dans la pratique ? L'existence d'une “discipline de l'arcane”, concernant des révélations apostoliques non écrites, est attestée entre le IIIe et le Ve siècle (note 5) et l'idée que la tradition de l'Eglise contient plus que les écrits canoniques ne manque pas de partisans.
Le syncrétisme des empereurs païens, des gnostiques (manichéens surtout) et (dans un autre esprit) la métaphysique platonicienne, puisaient dans une Grande Tradition de l'humanité (unique, primitive, universelle, immémoriale, note 6). La référence à l'histoire sainte biblique et à la Bonne Nouvelle de Jésus Christ (l'affirmation d'un salut historique et d'un salut personnel) ont conduit la tradition qui prend naissance aux origines de l'Eglise à se démarquer de ce courant. Pourtant la Grande Tradition frappe toujours à la porte et, si elle n’effectue pas un retour en force, du moins accepte-t-elle d’occuper une place en retrait.
____________
(1) Voir Conclusions: la “révélation en voie de formation” (l'histoire sainte) et “révélation opérationnelle”.
(2) Pierre Bonnard, “La tradition dans le Nouveau Testament”, RHPR, 1960/1, pp. 21-ss.
(3)C'est ce que pense Yves Congar, Tradition(s) I, pp. 222, 255. Sur cette question, voir également ibidem I, pp. 85-86, 127, 152-159, 165, 213-ss, 219, 239, 251, 254, II, pp. 102, 147, 154, 206-211, 230, 242, 252, 256.
(4) Cardinal Du Perron, Lettre à M. de Chirelles, Oeuvres, Paris, 1622, p. 843, cité dans Congar/Tradition(s) II, p. 259.
(5) NLF, p.363, Stroumsa, p. 130.
(6) Pour la thèse de René Guénon (1886-1951), selon qui le catholicisme, à ses origines, était un des véhicules de la Grande Tradition dont il se serait ensuite écarté tout en conservant des vestiges, devenus illisbles, dans ses symboles et ses rites, voir le Dictionnaire des idées contemporaines (abréviation Dic/Idées) publié sous la direction de Michel Mourre, Paris, Editions universitaires, 1964, pp.337-339.
page 63
excursus n° 29: Le retour de la Grande Tradition tient à des facteurs historiques:
a/lorsque l'Eglise a voulu intégrer la philosophie païenne qui avait conservé des contacts avec la Tradition. Il fallait faire admettre soit que Platon avait connu Moïse, soit qu'ils avaient puisé à la même source;
b/lorsqu'une osmose entre l'Empire et l'Eglise s'est produite: les structures de l'Empire (les diocèses), le rituel impérial (baisers, génuflexions, entre autres) ont été adoptés par l'Eglise, tout comme la puissance impériale cherchant à se renouveler empruntera des institutions à l'Eglise: Maximin Daïa, dès la fin du IVe siècle, plus tard, l'empereur Julien (note 1).
c/lorsque des méthodes d'évangélisation ou mieux de christianisation, même de catholicisation de masse seront mises en oeuvre, au prix d'arguments risqués tels: « l'âme humaine est naturellement chrétienne » (note 2), la religion chrétienne apporte la vérité de la religion que les autres religions vivent de façon aberrante, le christianisme est le sommet de l'évolution de l'humanité, tout grand esprit est un chrétien qui s'ignore, le “génie” protecteur de tel ou tel site est remplacé par un saint chrétien quand il n'est pas purement et simplement christianisé (note 3). Apologétique périlleuse puisqu'il suffira de retourner les arguments pour opérer la sécularisation du christianisme.
Il est faux de s'imaginer que des vestiges (même coupés de leurs origines, et peut-être surtout dans ce cas) sont devenus inoffensifs. Ils peuvent développer à nouveau leur dynamisme lors d'un retour du religieux. Le fond humain religieux n'est déjà pas si éloigné que nous ayons besoin d'en favoriser le retour. Soit que les Eglises donnent à l'interculturalité une place décisive (note 4), soit qu'elles soutiennent la thèse suivant laquelle le christianisme est la Religion dans sa forme dernière. Les métaphysiques hindouistes, le taoïsme chinois, le soufisme islamique, expressions sauvegardées de la Grande Tradition selon René Guénon (on pourrait y ajouter la Qabbale et le Zen), joueraient alors le rôle d'un cheval de Troie.
excursus n° 30: Exemples de telles interférences Le premier texte où la foi est présentée comme une “connaissance” (surnaturelle) est le De Officiis ministrorum d'Ambroise au IVe siècle (note 5). L'évêque de Milan s'inspire, jusqu'à en recopier des pages entières (note 6), du De Officiis de Cicéron. Dans sa version christianisée, la foi est devenue une vertu, elle remplace la Sagesse (comme la Charité remplace, la Justice).
On peut aussi relever dans la tradition la plus ancienne de l'Eglise la permanence d'une attitude négative à l'égard de la matière et du corps, son éthique a absorbé tel quel le moralisme ambiant, elle a adopté la conception grecque (plus lointainement hindoue peut-être) de la séparation de l'âme et du corps.
Il y a des échanges au niveau des mystères païens et de la “hiératique” néoplatonicienne en ce qui concerne les sacrements de l'Eglise. Le “caractère” qu'impriment, de manière indélébile, en ceux qui les reçoivent, le baptême, la confirmation et l'ordre, note 7) n'est pas sans évoquer les “sceaux”
____________
(1) Pierre Hadot, “La fin du paganisme: la contamination”, Pléiade/Religions, tomeII, pp. 107-112.
(2) Tertullien, O testimonium animae naturaliter christianae, Apologeticus (197), Patristicum, n°275, p. 109. Et son équivalent islamique: “L'âme humaine est naturellement musulmane”.
(3) Les nombreux St.Genès, St.Genest, St.Geniez, St.Genis, St.Genix de France gardent la mémoire; du “genius” local païen qui a été christianisé.
(4) Conrad Raiser, “L'oecuménisme en transition”, LibreSens, bulletin mensuel du Centre protestant de documentation, 46, rue de Vaugirard, 75006 Paris, janvier 1994, pp. 1-13.
(5) Campenhausen/Latins, pp. 148-ss. voir plus haut: excursus n°34 et, plus bas: 3.4.2 et 3.4.4. Il faut attendre Luther pour que cette orientation gnoséologique de la foi soit remise en question (Eberhard Hübner, Evangelische Theologie in unserer Zeit, Ein Leitfaden (La Théologie évangélique aujourd’hui, Un fil conducteur) Carl Schünemann Verlag , Brême, 1966, abréviation: Hübner, p. 24.
(6) Jacques Le Goff, Pléiade/Religions, tome II, p.771.
(7) Enchiridion symbolorum, Denzinger-Schönmetzer, Barcelone-Fribourg-en-Brisgau-Rome (abréviation: Symbolorum) 36e édition, nn°825, 1767, 1774. Code de Droit canon (abréviation: CdC) n°732 §1, n°211 §1. Petit dictionnaire de théologie catholique (abréviation: Dic.théol.cath), Karl Rahner et Herbert Vorgrimmler, traduction française, Paris, Le Seuil, 1970 (sur la 7e édition allemande du Kleines Theologisches Wörterbuch, Édition Herder, Fribourg-en-Brisgau, 1969, article CARACTÈRE SACRAMENTEL)
page 64
gnostiques. L'onction qui suit l'aspersion dans le rite baptismal n'est-elle pas un vestige des onctions que les gnostiques ajoutaient aux baptêmes lors de leurs initiations (note 1) ? Une phrase telle que celle-ci: « Lorsque l'Eglise [...] a dit les paroles de pardon et d'absolution du Christ sur le chrétien mourant [elle] l'a scellé pour la dernière fois d'une onction fortifiante et lui a donné le Christ dans le viatique comme nourriture pour le voyage » (note 2) a tout l'aspect d'une résurgence gnostique. Est-ce l'élaboration mariologique chrétienne qui influence la pensée gnostique ou, à l'inverse, l'influence de la Grande Mère méditerranéenne, “christianisée” par les gnostiques, que l'Eglise va s'approprier avec la Vierge?
La tradition (l' “éthos”) qui prend forme dans les derniers siècles de l'Antiquité sera vécue différemment en Orient et en Occident. Face à la gnose, contre ses déviations internes propres et en débat avec la pensée grecque helllénistique, l'Eglise met l'accent sur l'orthodoxie et sur la dimension “holiste” de la foi (catholique). Mais, alors que les Eglises orientales se stabilisent au niveau du consensus quinque saecularis (la foi définie par les conciles oecuméniques tenus du IVe au VIIIe siècle), l'Eglise latine va concevoir la foi catholique comme une orthodoxie qui se développe. En Orient comme en Occident, le triomphe sur le paganisme est conçu comme irréversible, le christianisme ne prend pas seulement en charge le secteur religieux de l'humanité ou telle région du monde connu d'alors, mais tout l'humain sur toute l'étendue des continents et pour la consommation des siècles. En Occident, cette conviction va être vécue en un sens totalisateur.
Ici aussi, Augustin peut servir de point de repère « Responsable devant Dieu de toute une communauté, [Augustin] s'ouvrit plus largement aux problèmes réels, à la connaissance de la vie de l'homme; mieux encore, le service des autres lui permit d'approfondir le mystère du Christ, de ce Christ total, Christus totus qu'on ne peut connaître et aimer pleinement tant qu'on ne l'a pas reconnu, présent, parmi les plus humbles de ses frères » (note 3) (peut-être entre-t-il une part d'autobiographie de la part du présentateur dans cette toute dernière remarque). Aujourd'hui nous faisons la distinction entre globalité et totalité. C'est bien de totalité qu'il s'agit cependant ici.
A partir de 395 (séparation entre l'empire d'Orient et l'empire d'Occident) les deux parties de l'empire vont connaître des destinées séparées, divergentes, jusqu'à la rupture de 1054. Le christianisme oriental reflète, aujourd'hui encore, une situation plus proche de la fin de l'Antiquité que le christianisme occidental. La continuité liturgique du culte y entretient le sentiment de vivre dans la permanence des temps patristiques (voire “apostoliques”) plus que celui d'un développement. Comme une fin étale de l'histoire auréolée, d'une part, par la gloire à venir, toujours proche, et, d'autre part, en contact direct avec la période apostolique. L'Eglise latine, elle, va faire du développement de la tradition une caractéristique intrinsèque de cette dernière.
L'expérience vécue de l'Eglise se soumet-elle à un critère externe ou est-elle en elle-même normative ? Le fait que c’est l’Eglise a été porteuse et reste témoin authentique de l’Evangile constitue-t-il en soi un argument d’autorité, peut-il devenir un instrument de pouvoir sans qu’il y ait négation pure et simple de l’Evangile?
____________
(1) Jacques Le Goff, Pléiade/Religions, tome II, p. 749.
(2) Catéchisme de l'Eglise catholique, texte typique latin, Libreria Editrice Vaticana, Citta del Vaticano, 1992, texte français, Mame-Plon, 1992, (abréviation KTcath.), n° 1020.
(3) Henri Marrou, Saint Augustin et l’augustinisme, “Maîtres spirituels”, Paris, Seuil, 1955, abréviation: Marrou/St.Augustin, p. 35.
page 65
3.2 -la tradition autodéveloppante en Occident-
L'évolution propre de l'Eglise d'Occident s'explique en partie par l'histoire. C'est dans cette moitié de l'empire que la percée barbare se fera. La théologie de l'histoire conçue par Augustin dans sa Cité de Dieu est issue du traumatisme causé par la prise de Rome par Alaric en 410: le Dieu des chrétiens ne s'était pas montré capable de sauvegarder la Ville, alors que les divinités tutélaires païennes y avaient réussi dans les temps passés. La catholicisation des royaumes barbares (païens ou ariens) est le second facteur historique qui va entrer en ligne de compte ici.
La Somme théologique de Thomas d'Aquin (XIIIe siècle) ne comporte aucun chapitre, ni paragraphe particuliers sur l'Eglise (note 1), mais à partir du XVIe siècle l'évolution de l'Eglise latine s'explique aussi, d'une façon plus théologique, à partir de la constatation que, dès la fin de l'Antiquité, la tradition de l'Eglise constituait cette dernière comme “Sujet” (note 2). Dans ces conditions, toutes les propositions que l'Eglise peut affirmer d'elle-même lui appartiennent sans conteste, participent de son caractère apostolique, sont “vraies”. Comme le dit l'adage: « Tout prédicat est inscrit dans le sujet »(note 3). Rien n'était toutefois plus étranger à la tradition de l'Eglise des cinq premiers siècles que l'idée, je ne dirai pas d'une évolution, mais même d'un développement: « La prédication de l'Eglise est la même partout et demeure égale à elle-même » (note 4).
3.2.1 -les orientations augustiniennes-
Saint Augustin marque profondément l'Eglise occidentale. Deux aspects de sa pensée entrent en ligne de compte ici: sa théologie de l'histoire et son ontologie.
Augustin passe pour avoir résolu de façon définitive le problème posé par le Millénaire d'Apocalypse 20:
« Le millénarisme fut mortellement atteint par l'interprétation spiritualisante qu'Augustin donna de l'Apocalypse: il explique de l'Eglise de la terre ce qui est dit du royaume du Christ» (note 5). Irénée avait déjà parlé de l'Eglise comme d'un nouveau paradis (note 6) mais Augustin va au delà du symbolisme l'Eglise terrestre est mise en rapport avec le règne terrestre du Christ. La pensée de la Cité de Dieu n'est pas partout aussi claire. Dans un sermon (qu'on ne peut dater avec exactitude), il envisage une réalisation terrestre parfaite de l'Eglise qui se confond avec le Millénaire. Il parle du « Repos futur des saints sur cette terre où le Seigneur règnera alors sur terre avec ses saints comme disent les Ecritures et aura cette Eglise hors d’atteinte de tout mal, séparée et purgée de toute contagion, de toute malice » (note 7).
Pour Augustin, l'histoire humaine est entrée dans sa vieillesse (senectus non gravitas: maturité), le millénaire inauguré par la résurrection du Christ est le dernier. La fixation d'une fin des temps pour l'An Mil (plus précisément: 1033) et le vécu qui en a découlé appartiennent typiquement à l'histoire de l'Eglise latine. Rien de semblable n'y
___________
(1) Cayré/Patrol., pp. 606-607.
(2) Voir chapitre I, 1.7.2.2.
(3) Omne praedicatum inest subjectum.
(4) André Benoit, RHPR, 1960/1, p.39, note 32. Voir aussi Contre les hérétiques, Livre III, 24/1, édition Sagnard, pp. 398-399.
(5) Cayré/Patrol., tome I, p. 813 renvoie à La Cité de Dieu, Livre XX,7,9, voir Patristicum, n° 1769-1770, pp. 580-581 (la Cité de Dieu a été publiée en 425-426). Cette “interprétation spiritualisante” se rencontre déjà, chez Origène (Cayré/Patrol., I, p. 275, 7e).
(6) Campenhause/Grecs, p.37
(7) Patristicum, n° 1521, p. 529.
page 66
correspond dans les Eglises orientales. L'interprétation du Millénaire comme temps de l'Eglise sera reprise par les papes Gélase 1er (492-496) et Grégoire 1er (590-604), au sens d'une identification de l'institution ecclésiastique (note 1) romaine au règne terrestre du Christ. Passé l'échéance de 1033, la papauté conservera cet acquis et le développera unilatéralement dans le vicariat terrestre du Christ (note 2). Innocent III (1160-1216) revendiquera l'empire terrestre pour l'Eglise, la bulle Unam Sanctam (Boniface VIII, 1302), stipulera, dans la doctrine des deux glaives, que l'un des glaives doit être utilisé par l'Eglise et l'autre pour elle (note 3).
L'ontologie augustinienne, elle, s'est constituée par opposition à la doctrine manichéenne (qui avait été, un temps, celle du jeune Augustin) et dans le droit fil du néoplatonisme. Contre les manichéens, Augustin refuse l'idée qu'il puisse exister un être en soi du mal. Il explique le mal par un moindre être. A la manière néoplatonicienne, il conçoit une hiérarchie des êtres allant du Souverain Bien (ou Suprême Beauté) à la Nature (la “matière” de Plotin) en passant par les êtres spirituels (les anges, qui ont leur hiérarchie particulière) et les êtres humains (eux-mêmes aussi hiérarchisés en fonction de critères moraux, sociaux et religieux, note 4). Expression déjà représentative d'un système caténaire hiérarchisé dans lequel les martyrs, les ascètes, les saints, la Vierge prendront place. Organigramme de base pour un paradigme sotériologique.
Vincent de Lérins et John Newman constituent deux points remarquables qui permettent de tracer la ligne complète de l'autodéveloppement de la tradition dans l'Eglise latine.
3.2.2 -Vincent de Lérins-
Le Commonitorium de Vincent de Lérins est daté de 434 (trois ans après le concile d'Ephèse, celui de l'union hypostatique des deux natures en Christ et de Marie “théotokos”, quatre ans après la mort d'Augustin). Son problème est la multiplicité des interprétations auxquelles la Bible donne lieu et la disparité des doctrines qui peuvent se réclamer d'elle. C'est pourquoi, « la voie catholique de la foi » (note 5) se référera à deux autorités: les Ecritures (qu'il appelle, de façon peut-être révélatrice: « Loi divine ») et la tradition catholique. L'intervention de l'Eglise catholique est indispensable pour donner l'interprétation exacte: « C'est cette Eglise-là, précisément, qui a pour ministère de veiller avec la dernière rigueur à ce que nous tenions [pour vrai] ce qui a été cru [parfait passif] partout, toujours, par tous » (note 6).
Dans les précisions que saint Vincent ajoute, touchant les critères classiques de l'universalité, de l'antiquité, du consensus, l'Eglise est, tantôt l'ensemble formé par les membres de la communauté chrétienne de par le monde ou/et « nos saints aînés ou
____________
(1) Les termes d’ “ecclésial” et d’ “ecclésiastique” ne sont pas interchangeables. L’ecclésial est vécu dans la communion fraternelle, l’ecclésiastique n’est pas lié à l’autorité dans l’Eglise, mais à toute mise en oeuvre d’instruments de pouvoir dans l’Eglise.
(2) Seeberg/Dogmes, tome III, pp. 44-45, Symbolorum, n°347, p. 120, NLF, pp. 45-46.
(3) Evangelischer Erwachsenen Katechismus, Commission catéchétique de l'Eglise évangélique luthérienne en Allemagne, éditeurs: Werner Jentsch, Hartmut Jetter, Manfred Kieszig, Horst Reller, Horst Echternach, Gerd Mohn, Gütersloh, 1982, abréviation: EEK, pp. 133-134.
(4) Marrou/St.Augustin, pp. 74-76.
(5) Patristicum, n° 2168, p. 686 (traduction originale).
(6) Ibidem.
page 67
pères », tantôt la pensée consensuelle du peuple chrétien ou, du moins, mais alors, hors de doute, la pensée de ceux qui sont « également prêtres et maîtres » (note 1).
Rappelons que jusqu'à la fin du XIIe siècle, jusqu'à la réforme grégorienne, l'Eglise est le peuple de ceux qui se sont convertis à Jésus Christ (YCII, pp. 149-153).
« Mais alors, dans l'Eglise du Christ, la religion ne peut faire aucun progrès » (note 2). A cette interrogation, qui découle, en effet, des affirmations précédentes, Vincent répond qu'il peut y avoir progrès, le plus grand et même débordant (note 3). A une condition, toutefois: que le progrès soit une explicitation et non une dénaturation de la foi (ou de la “religion”, termes interchangeables dans le Commonitorium). Il est difficile de dire si Vincent a seulement en vue l'élaboration plus poussée des formules théologiques existantes ou s'il envisage vraiment un développement de la foi. Il utilise l'image d'un être humain qui reste lui-même, à travers ses transformations. Il envisage un développement dans la continuité du Sujet substantialiste déjà vu, sans crise (ni peut-être conversion) véritable.
« Il convient que [la religion de l'Eglise du Christ] croisse, qu'elle progresse beaucoup et avec ardeur dans l'intelligence, la science, la sagesse, tant dans les détails que dans l'ensemble, tant par [l'action d'] un individu que par toute l'Eglise, au cours des âges et des siècles, en restant toutefois exactement dans son genre, dans sa propre doctrine, son sens propre, sa propre pensée. La religion des âmes imite la raison des corps qui, suivant le processus du nombre de leurs années, se développent et se déploient, et demeurent pourtant les mêmes qu'ils étaient » (note 4).
La conception dite “lérinienne” de la tradition est statique: « ce qui, toujours et partout, a été reçu dans les églises ». Est-ce trahir la pensée du texte cité que de dire qu'il envisage aussi un développement de la foi et de son expression théologique en l'espèce d'un autodéveloppement de la tradition? L'Eglise montre sa vitalité en sanctionnant de son autorité des propositions nouvelles. A la vérité, elles ne constituent pas des novations. Elle ne font qu'expliciter une vérité permanente (ou tel de ses aspects, solidaire du tout). Il n'y a jamais qu'une investigation plus poussée du dépôt apostolique originaire, un épanouissement de l'arbre théologique.
Nous nous trouvons dans des conditions comparables à celles des astrophysiciens, qui, au fur et à mesure qu'ils découvrent l'univers n'inventent rien, mais décrivent un donné préexistant et le font entrer dans une explication d'ensemble (un paradigme). La tradition ouvre un champ de découverte, la révélation cesse d'être événement pour devenir institution, la théologie vire à nouveau vers une théographie.
La conception que Vincent de Lérins a de la tradition est déjà la conception endogrammatique qui sera développée par la suite tant en ce qui concerne la tradition que l'Ecriture elle-même.
Reste que la comparaison avec l'astronomie n'est valable que dans le cas où la tradition de l'Eglise est un “paradigme sotériologique”, une hypothèse et non une synthèse définitive, une compréhension d'ensemble du salut qui peut être remplacée par une solution alternative (note 5). Du moment qu'à la lumière de l'expérience historique
____________
(1) Ibidem.
(2) Patristicum, n° 2174, p. 688.
(3) Ibidem.
(4)Ibidem, (traduction originale).
(5) Je me rallierai volontiers à l’idée d’un « paradigme oecuménique critique » ayant le monde pour horizon et le Christ pour critère, que propose par Hans Küng dans Une théologie pour le 3e millénaire (abréviation Küng/Théol.2000), traduction française, Paris, Le Seuil, 1989 de Theologie im Aufbruch, Eine ökukumenische Grundlegung, Munich, Piper, 1987, pp. 228-ss, tout en restant sur la réserve en ce qui concerne sa conception du développement du christianisme suivant un modèle dialectique hégélien, pp. 21, 250, 308.
page 68
cette alternative s'avère mieux rendre compte du salut qui est en Jésus Christ et, partant, permet à celui-ci de se réaliser vraiment. L'Eglise comme Sujet ne se renie pas lorsqu'elle se montre apte à une réformation. C'est l'irréformabilité, l'exclusion de toute idée de repentance de la part de l'Eglise qui jette un doute sur son inspiration.
Dans la suite, si j'emploie le terme de paradigme, ce sera au sens d'hypothèse (cohérence générale hypothétique), en dehors de toute perspective de dialectique historique. Des hypothèses ne peuvent constituer une tradition inerrante, elles peuvent, en revanche, entrer dans la composition d'un patrimoine historique du sens chrétien.
L' “univers” religieux et théologique que développe la tradition est le “dépôt” apostolique. Ce don restera-t-il un don ou se transformera-t-il en donné? Les Ecritures peuvent n'être qu'un donné lorsqu'elles sont reçues comme une autorité littéraliste mais également si ceux qui les ont reçues prennent autorité sur elles. Le dépôt scripturaire s'atteste lui-même comme parole de Dieu sous l'effet de l'Esprit. Action qui n'est pas séparable de la vie la plus profonde de l'Eglise sans jamais devenir pour autant un charisme de fonction.
L'autodéveloppement de la tradition respecte le dépôt apostolique comme « fait du Saint Esprit » dès lors qu'elle accepte de n'être qu'un paradigme sotériologique chrétien.
Vincent de Lérins; aborde la question dans son Commonitorium: (note 1) Partant de I Timothée 6/20, il développe avec éloquence l'idée de l'objectivité du dépôt reçu par le disciple de Paul. Mais, la fiction rhétorique à laquelle il a recours, une prosopopée où lui-même fait parler l'apôtre, comme dans un dialogue des morts, crée des conditions très spéciales. Elle aboutit à faire comme si la situation de l'Eglise au Ve siècle était la même qu'à l'époque de Timothée. Pour ce dernier, la tradition néotestamentaire était encore à l'état de tradition orale pour l'essentiel. En se plaçant dans les mêmes conditions, comme le fait ici Vincent de Lérins, on accrédite aisément l'idée que la tradition est la continuation de l'histoire sainte. Les données du problème sont telles alors que l'objectivité propre aux écrits néotestamentaires ne peut plus jouer le rôle, décisif, qui lui revient.
Au premier abord, la pensée du Commonitorium paraît claire. A la réflexion, on se rend compte qu'elle ne devient telle qu'une fois postulée l'infaillibilité de l'Eglise.
Ainsi, au IIIe siècle, Cyprien de Carthage s'était déjà vu opposer, par Etienne 1er, l'usage (consuetudo) de Rome comme constituant la tradition de l'Eglise. A propos des baptêmes administrés par des hérétiques dont l'Eglise d'Afrique; ne reconnaissait pas la validité, contrairement à ce qui se passait à Rome. A l'époque, il était encore possible à Cyprien de convoquer à Carthage un concile qui devait approuver sa position contre celle de Rome (note 2). Mais en 1871, le chanoine Döllinger, qui avait cru pouvoir s'appuyer sur la Commonitorium de saint Vincent (auquel il ajoutait bien d'autres documents) pour contester le dogme de l'infaillibilité pontificale s'est vu refuser cet aval (note 3). Ce que la tradition affirme à un moment donné de l'histoire de l'Eglise ne peut être utilisé pour infirmer ce qu'elle a promulgué ultérieurement. Ce qui est vrai sensu affirmante ne peut être utilisé sensu excludente (note 4).
____________
(1) Patristicum, n° 2173, pp. 687-688.
(2) Campenhausen/Latins, pp. 67-73.
(3) Cayré/Patrol., tome I, p. 930. Texte officiel dans Symbolorum, n° 2876, p. 572.
(4) Cayré/Patrol., tome I, p.930.
page 69
3.2.3 -L'école catholique de Tubingen et le Collège romain-
Les expressions de “tradition vivante”, d' “évangile vivant”, apparaissent au XVIIe siècle dans le contexte de la polémique antiprotestante et antijanséniste. La philosophie de l'histoire naissante (Jean-Baptiste Vico, 1668-1744), Lessing (16729-1781) qui montre la précédence des traditions sur les écrits, le romantisme puis Hegel contribuent à faire naître l'idée d'une tradition comme explicitation d'une totalité vivante.
Un groupe de théologiens catholiques de Tubingen (Sailer, Drey, surtout Möhler -1796-1838-) va s'emparer de cette idée. Möhler (qui écrit ses oeuvres essentielles en 1825 -Einheit- et 1832 -Symbolik-) est nettement inspiré par Hegel. L'esprit intérieur de la communauté s'extériorise en esprit objectif (la hiérarchie) qui réagit à son tour sur l'intérieur.
Avec Perrone (1794-1876), professeur de dogmatique et préfet des études du Collège romain qui rouvre ses portes en 1824, naît véritablement la théologie romaine de la Tradition.
Le Père Franzelin (1815-1886), élève du précédent, fait une distinction entre « garder la Tradition » (ce que fait toute la communauté catholique) et « enseigner la Tradition » (ce qui appartient à la hiérarchie), dans son De divina Traditione et Scriptura de 1870. Le magistère va développer unilatéralement le second point de la pensée de Franzelin et le concile de Vatican I (1869-1870) interprétera le décret du concile de Trente dans le sens de deux sources parallèles de la révélation: l'Ecriture et la Tradition. Qui plus est: « La source est le magistère: Ecriture et Tradition au sens objectif du mot sont les références par lesquelles les théologiens justifient le magistère » (YCI, p. 254). Ce qui n'était pas la pensée de l'école catholique de Tubingen.
Les manuels de théologie catholique vont désormais se partager entre ceux qui présentent l'Ecriture et la Tradition comme règle éloignée de la foi, l'Eglise étant sa règle prochaine et ceux qui identifient l'Eglise avec le magistère: « La théologie moderne a introduit le magistère dans la définition de la Tradition, comme Bellarmin avait introduit le pape dans celle de l'Eglise » (note 1).
3.2.4 -John Newman-
John Newman(1801-1890) rédige son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne en 1845 (note 2), peu avant son adhésion définitive au catholicisme, dans les années de gestation du dogme de l'infaillibilité pontificale (promulgué en 1870). Il se range parmi les partisans déclarés de cette promulgation: « Une autorité infaillible doit présider au développement » (note 3). Estimant que ce dogme est inscrit dans le “type” de l'Eglise dès les origines (note 4).
____________
(1) Ibidem, p. 254. Yves Congar donne les grandes lignes de cette double interprétation dans la théologie catholique ibidem, pp. 256-259.
(2) John Sergeant (représentant de la Contre-réforme anglaise) avait ouvert la voie. Voir Georges Tavard, La Tradition au XVIe siècle, en France et en Angleterre, Paris, Le Cerf, coll. “Histoire des doctrines ecclésiologiques”, 1969.
John Newman, “Essai sur le développpement de la doctrine chrétienne” dans Oeuvres philosophiques de Newman, “Bibliothèque philosophique”, Paris, Aubier-Montaigne, 1945, pp. 245-356, introduction par Maurice Nédoncelle, pp. 137-191 (abréviation: Nédoncelle/Newman). Voir également Luce Bernard, Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, Paris, Centurion, 1964 et Jean Stern, Bible et tradition chez Newman:aux origines de la théologie du développement, Paris, Aubier, 1965, Stephen Dessain, Présence de Newman (traduction de l'anglais), Le Cerf, Paris, 1993.
(3) Nédoncelle/Newman, “Essai sur le développement”, chapitre II, section 2, pp. 270-288, plus particulièrement, les pp. 276, 283, 285.
(4) Ibidem, pp. 276, 281-282.
page 70
Il existe un “type” d'Eglise (et un seul) qui exprime « l'idée directrice » (ou l'idée-force) du christianisme: l'Incarnation. L'Eglise catholique romaine présente, avec un degré de probabilité qui vaut preuve, l'aboutissement le plus achevé de l' “éthos” qui était celui de l'Eglise chrétienne dans les derniers siècles de l'Antiquité.
Après une période de tâtonnements, le “type” romain de l'Eglise se développe dans toutes les dimensions anthropologiques.
« L’Incarnation constitue l’aspect central du Christianisme, d’où sont nés les trois principaux aspects de son enseignement: sacrements, hiérarchie, ascétisme » (note 1). « En prenant l’Incarnation comme sa doctrine centrale, l’Episcopat tel que l’a enseigné saint Ignace sera un exemple de développement politique, le Theotokos, un exemple de développement logique, la détermination de la date de la naissance de Notre-Seigneur, un exemple de développement historique, la Sainte-Eucharistie, un exemple de développement moral et la confession Athanasienne, un exemple de développement métaphysique » (note 2).
Ce développement revêt le caractère d'un processus inévitable (note 3). Il montre a/ la capacité du “type” romain d'Eglise à intégrer les éléments extérieurs qui ont de l'affinité avec lui, b/ le dynamisme de son principe original, c/ la cohérence d'une totalité dont les parties renvoient à l'ensemble et inversement (note 4), d/ l'efficacité d'une faculté d'anticipation de son avenir.
excursus n° 31:La capacité d'absorption de la tradition au sens romain: « Tout ce qu'ils ont enseigné de bon [les Grecs] nous appartient à nous chrétiens » (note 5), « Ce fut de tous temps l'habitude des Romains que de transposer à leur usage et d'imiter ce que les autres peuples ont de plus noble et de plus précieux » (note 6). « Augustin estimait [...] que nous devons toujours nous emparer de ce que les philosophies païennes contiennent de vérité » (note 7).
Depuis les Sommes du Moyen-âge (au premier rang desquelles, celles de saint Thomas d'Aquin), la tradition catholique s'est constituée en système de vérités hiérarchisées. Le système n'est pas clos, en ce sens qu'il est apte à absorber et intégrer tout élément extérieur compatible. Non au sens où il accepterait le dialogue avec l'autre (le chrétien “autre”,note 8).
L'Essai de Newman se réfère à deux reprises au Commonitorium de Vincent de Lérins (note 9),mais se situe surtout dans l'orbite des théologies de l'histoire et des historiens des dogmes de l'époque (note 10).
Par son sujet, à travers sa démonstration, en situation dans la dernière ligne droite avant la promulgation du dogme de l'infaillibilité pontificale, l'Essai de Newman illustre un temps fort du parachèvement de ce que j'appellerai la ligne transdescendante de la Tradition comme paradigme sotériologique dans l'Eglise latine: cette ligne est celle de l'autorité.
____________
(1) Ibidem, p. 248.
(2) Ibidem, p. 269.
(3) Ibidem, p. 290.
(4) Ibidem, p. 298.
(5) Justin Martyr, I Apologie 13, voir également I Apologie 46, citations dans Didier/Libérations, p. 55.
(6) Boèce, “In categorias Aristotelis” II, Préface, dans Campenhausen/Latins, p. 329.
(7) Etienne Gilson, Le Thomisme, 4e édition, Paris, Vrin, 1942, abréviation: Gilson/Thomisme, p. 296.
(8) Ce qui ressort de l’Encyclique “Ut unum sint” du pape Jean-Paul II (25 mai 1995, traduction française Mame-Plon, Paris, 1995), § 97, p. 112.
(9) Nédoncelle/Newman, p. 318, pour la “conservation du type”; p. 351 pour la distinction entre progrès et changement, “accomplissement et non abolition”.
10) Ibidem, Introduction, pp. 137-138.
page 71
L'Essai de Newman expose comment la mise en oeuvre mystique et/ou politique d'une conception sacramentaliste de l'Incarnation rend; le type romain d'Eglise apte à se développer par totalisation, éliminant ou absorbant les concurrents qu'il rencontre.
La colonne transdescendante de l'autorité enveloppe un pouvoir. L'ordre confère un pouvoir sacramentel (concernant les corps et les âmes, pour le temps et pour l'éternité (note 1). Le magistère se définit comme un « pouvoir d'enseignement » (note 2). L'Eglise possède quatre pouvoirs: législatif, juridique, exécutif et magistral, sans séparation. Son pouvoir juridictionnel s'étend non seulement aux catholiques, mais encore aux hérétiques (note 3). L'autodéveloppement englobe une autojustification.
Lorsque Grégoire 1er, le Grand (590-604), se dira “Serviteur des serviteurs de Dieu”, il usera en virtuose du superlatif absolu: tous sont serviteurs, mais il y en a qui l’est le plus de tous. Le patriarche de Constantinople vérifiera, à ses dépens, et sans tarder la portée de cette déclaration lorsqu'il se verra dénier par Grégoire le titre de “Patriarche oecuménique” (note 4). La tradition a été mise non seulement au service d'une autorité, mais d'une ambition. Visée qui culminera aux XIIe-XIIIe siècles dans la lutte entre le Sacerdoce et l'Empire. Le discours actuel de l'Eglise catholique interprète l'autorité en termes de service, mais la théocratie pontificale est toujours inscrite dans les textes constitutionnels (note 5).
La tradition, comme autodéveloppement de la vie et de la foi de l'Eglise est solidaire d'un autodéveloppement de la pensée. La tradition est une “praxis” sotériologique douée de plasticité. Si la coupure scripturaire n'existe pas, si l'objectivité de l'Esprit n'est pas véritablement rencontrée, il n'y a plus qu'une autoaffirmation de l'Eglise. Entre les Pères, les Docteurs, les Papes, les Saintes et les Saints, les théologiens, on se renvoie constamment l’ascenseur. Du point de vue épistémologique il y a pétition de principe, sur le plan éthique, il y a captatio benevolentiae. L'amour qui se rencontre ici est l' « impérieux amour » dont parle Maurice Blondel (note 6).
excursus n° 32: Infaillibilité et collégialité: La proclamation du dogme de l'infaillibilité pontificale au premier concile du Vatican (18 juillet 1870) en consacrant (dans des conditions bien définies, note 7) un charisme de fonction du pape, parle d'une “assistance” du Saint Esprit: « Le don de l''infaillibilité ne consiste pas en une quelconque révélation nouvelle, mais dans l'assistance du Saint Esprit afin que la révélation transmise par les apôtres soit fidèlement exposée » (note 8). Cette assistance est donnée à la fois au peuple de l'Eglise (la proclamation du dogme de l'Assomption de Marie, en 1950, a été précédée d'une enquête historique et ecclésiale sur le degré d'enracinement de cette croyance dans la piété passée et présente des catholiques), c'est le sensus
____________
(1) Le pape Jean-Paul II l'a rappelé dans sa Lettre aux prêtres du jeudi saint 1979, Documentation catholique (abréviation: DC) 15 avril 1979, p.354A.
(2) Dic.théol.cath., p. 264.
(3) Symbolorum, n° 2568-2570, p. 512.
(4) Pléiade/Religions, tome II, pp. 763-764.
(5) L'Enchiridion Symbolorum, ne reproduit pas les Dictatus papae de Grégoire VII, mais les textes de Nicolas 1er (n°638-642) et d'Innocent III (n°767). Voir à ce sujet Pléiade/Religions, tome II, pp. 797, 813-814.
(6) Sous le pseudonyme de F.Mallet, dans “L'oeuvre du cardinal Dechamps et la méthode de l'apologétique” dans les Annales de philosophie chrétienne, tome 153, mars 1907, pp. 574, 589, cité par Jacques Flamand, L'idée de médiation chez Maurice Blondel, Nauwelaerts, Louvain et Béatrice Nauwelaerts, Paris, 1969, abréviation: Flamand/Blondel, pp. 467, 472.
(7) 1-que le pape parle à titre de Magistère et comme Juge suprême; 2-qu'il s'agisse expressément de matières de foi ou de moeurs; 3-qu'il prescrive ce qu'il faut croire et ce qu'il faut rejeter (Seeberg/Dogmes, tome IV, p. 195).
(8) Symbolorum, p. 894 (2bb) qui renvoie aux n° 3070 et 3074 (traduc.originale), pp. 600-601.
page 72
fidelium et à la hiérarchie. Elle est, en principe, distincte de l'inspiration, mais, dans la pratique, l'écart entre assistance et inspiration reste-il discernable ?
Le concile de Vatican II a poursuivi la réflexion sur le sujet. Il a explicité un contenu qui n'avait pu l'être en juillet 1870 (à cause de l'annexion de Rome au royaume d'Italie, suite à la guerre franco-prussienne) (note 1): la collégialité. Le magistère n'appartient pas à la personne du Souverain Pontife indépendamment de l'ensemble des évêques à l'écoute de la parole de Dieu et du peuple chrétien. Le pape, responsable de l'unité, est alors l'organe qui proclame la vérité (note 2).
Certains observateurs se demandent cependant si la collégialité voulue par Vatican II n'est pas en train d'être tournée. De deux façons: a/ lorsque le pape régnant ne nomme jamais que des évêques dans sa ligne (parfois même contre les voeux exprimés par les diocésains sur le choix de leur pasteur, note 3) b/lorsque le magistère ordinaire fait appel à l'infaillibilité (comme dans le cas du texte de la Congrégation de la foi excluant toute possibilité de sacerdoce féminin (novembre 1995).
Le fait est que, dans l'Eglise romaine, la tradition fonctionne toujours comme “tradition constitutive”. L'Eglise distinguant entre traditio inhaesiva (un contenu scripturaire), traditio declarativa (qui apporte une explication à l'Ecriture) et traditio constitutiva (qui va au delà des Ecritures, note 4). Les dogmes marials illustrent cette capacité de l'Eglise à suppléer aux “non-dits” des Evangiles, à compléter les “omissions” des Ecritures. Il est reçu que la conception catholique de la “béatitude” est “visée” dans le Sermon sur la montagne, « même si le contenu précis de la “béatitude”, qui est d'être sauvé et accueilli auprès de Dieu, n'y est pas encore clairement exprimé » (note 5). La mention d'une descente aux enfers du Ressuscité, absente des credos catholiques jusqu'au Ve siècle (mais présente dans les credos semi-ariens) fait son apparition; avec Rufin vers 404 (note 6). Le texte du Décalogue est amputé du second commandement 7). John Newman parle des « omissions inexplicables » des Saintes Écritures (note 8).
Sur la lancée de la théologie du développment, les idées de maternité et de paternité spirituelle vont être développées avec Scheeben (1835-1888). Alors que les Pères parlaient d'une maternité de l'ecclesia dans son ensemble, Scheeben l'attribue au sacerdoce ministériel hiérarchique.Il distingue l'activité de conservation et de transmission de la Tradition (exercée par la hiérarchie avec le corps des fidèles, l'idéal newmanien d' une conspiratio pastorum et fidelium, YCI,p. 261) et celle de la définition du contenu de cette Tradition qui est la fonction exclusive de la hiérarchie.
excursus n° 33: Exemple de l'autorité prise par la tradition sur la révélation: La célébration de la Résurrection au cours de la veillée pascale (dans la nuit du samedi saint) est attestée au IVe siècle. Augustin, son fils Adéodat et son ami Alypius reçoivent le baptême chrétien dans la nuit des 24-25 avril 387 au cours de cette vigile (note 9). La tradition supplée ainsi à un
____________
(1) Alberigo/Conciles, II/2, p. 801.
(2) Lumen gentium, 25.
(3) Voir à ce sujet la contribution de Lukas Vischer dans Alberigo Jossua, La réception de Vatican II, Paris, Le Cerf, 1985 (traduction de l'italien).
(4) Congar/Tradition(s) I, p. 259, II, pp. 70, 73, NLF, pp. 530-531.
(5)Dic.théol.cath., p. 57.
(6) Symbolorum, n°16, p.23.
(7) Daniel-Rops, Histoire sainte: paysages et documents, Paris, Fayard, 1954, p.51, présente un texte bilingue (hébreu/français) du Décalogue qui saute les versets 4 à 6 (2e commandement). Dans la Lettre aux familles de Jean-Paul II, Plon-Mame, Paris, 1994, § 15, p. 54, “Honore ton père et ta mère” est présenté comme le “quatrième commandement”. La série de films Les dix commandements du cinéaste polonais Krzysztof Kieslowski ignore le commandement relatif aux images.
(8)Nédoncelle/Newman, “Essai sur le développement”, p. 309.
(9) Marrou/St.Augustin, p.21.
page 73
non-dit des évangiles puisque ceux-ci ne situent la révélation de la Résurrection que le premier jour de la semaine (notre dimanche de Pâques) aux aurores.
Expliciter un texte est une chose, le compléter en est une autre. A partir du moment où l'on prétend compléter les textes, l'assistance du Saint Esprit cède le pas à l'inspiration. La tradition de l’Eglise orientale qui comprend le séjour du Christ dans la tombe pendant la journée du samedi, comme un “sabbat” (note 1) est un exemple d’interprétation de la Bible par la Bible.
excursus n° 34: Un transfert: La “paternité” et la “maternité ” dites “spirituelles” peuvent engendrer un transfert au sens freudien du mot. Si ce moment de la cure n’est pas dirigé vers la rémémoration, il risque d’aller vers la répétition, d’autre part, l’autorité prise par l’analyste sur le patient va favoriser l’imago du père. L’analyste se tient sur ses gardes afin d’éviter ces écueils, alors que l’orchestration de nos humaines faiblesses (peur de la mort, inquiétudes devant l’avenir, tendances masochistes, vanité...), favorisant le transfert, aboutit à le fixer au profit de ceux qui l’opèrent (Eglise, Etat ou toute autre institution ou association).
La proclamation des dogmes marials de l'immaculée conception (1854) et de l'assomption de Marie (1950) sont l'application de cette conception de la Tradition.
L'autodéveloppement de la Tradition exprime le sentiment d'une histoire sainte continuée à laquelle la tradition pénitentielle sacramentelle donne toute sa consistance.
excursus n° 35: La fondation de l’Eglise appartient-elle à l’histoire sainte ou à l’histoire du christianisme? Elle appartient à l’histoire sainte dès lors que l’on pose une constitution d’Eglise révélée. Elle appartient à l’histoire du christianisme lorsqu’on la conçoit à partir des diverses ecclésiologies contenues dans le Nouveau Testament. Les deux points de vue ne sont pas exclusifs: l’Eglise relève de l’histoire sainte à titre de clôture de cette dernière (ce qui vaut en particulier pour la rédaction du Nouveau Testament et la définition du canon), elle reflète l’histoire du christianisme dès lors qu’on la réinsère dans l’histoire du christianisme primitif.
Si l'on tient compte, d'une part, de la typologie de la hiérocratie israélite qui se trouve à la base de l'Institution romaine et si l'on considère, d'autre part, les dogmes marials, le culte des saints et de leurs images, le rôle des reliques et d'autres aspects encore de la piété, cette histoire sainte développe le sacerdoce de la première Alliance et le contenu païen du pagano-christianisme du premier siècle. L'apostolicité catholique serait ainsi celle du pagano-christianisme alors que le protestantisme, par son retour “prophétique” à la Bible, renouerait avec l'autre composante des temps apostoliques: le judéo-christianisme. Référence tout aussi apostolique.
Le continuum sacralisé que constitue la tradition catholique dans sa phase transdescendante se poursuit dans la partie transascendante.
3.3 -la tradition pénitentielle-
La pénitence est la colonne vertébrale de l'autre ligne du paradigme sotériologique de l'Eglise latine: la ligne transascendante (note 2).
La pénitence sort du baptême. Surtout à partir du moment où celui-ci est mis en parallèle avec la circoncision (note 3) et s'inscrit dans une ecclésiologie totalisante qui généralise le baptême des nouveau-nés et sacralise chaque étape de la vie humaine, de la naissance à la mort.
Les Eglises d'Orient ne présentent pas une évolution analogue à celle qui aboutit, au XIIe siècle, en Occident, au purgatoire et aux indulgences. Jusqu'au VIIIe siècle, ce sont les moines auprès de qui les laïcs vont se confesser. Dans un libre entretien.
____________
(1) Lossky/Essai, p. 147.
(2) NLF, 46, 225, 365, 368, 439-441, 557-559, Pléiade/Religions, tome II, pp. 787-851 et passim.
(3) Lettre d'Innocent II à Imbert d'Arles (1201), Symbolorum, n° 780, pp. 250-251.
page 74
Pourtant, à partir de 1274, dans l'Eglise grecque qui a subi l'influence des occidentaux, la confession, devenue sacrement,ne peut plus être reçue que par un prêtre (note 1).
En Occident, la mise en place du sacrement de la pénitence est marquée au départ par l'idée de la “satisfaction” énoncée par Tertullien (note 2). Le pécheur doit s'y soumettre pour obtenir sa réintégration de plein droit dans la communauté.
Au terme d'une histoire séculaire, la conception occidentale de la pénitence va aboutir à un ensemble qui, outre le sacrement de pénitence, comportera le purgatoire et les indulgences.
Comme discipline sacramentelle, la pénitence permet à l'Eglise d'appliquer son autorité à la réalisation du salut. Elle fait plus que contrôler, elle dirige de la sorte le mouvement transascendant qui conduit les êtres humains vers la béatitude ou, au contraire, peut leur fermer le Ciel.
La teneur de la pénitence dépend du sens que l'on donne au péché et de la conception que l'on a du sacrement.
Pour Augustin, toute la vie du chrétien doit être une pénitence. La communauté de clercs qu'il réunit autour de lui à Hippone (préfiguration des “chapitres”) vise à retrouver la réalité de l'Eglise primitive. Le mouvement transascendant de la pénitence s'oriente, dans notre ici-bas, vers une séparation (voire, une fuite) du monde.
Jean Cassien (contemporain de Vincent de Lérins) apporte en Occident le sens du péché que développait à la même époque le monachisme oriental. Mais au début du Moyen-âge (VIe siècle), le rigorisme des moines misionnaires irlandais va s'exercer dans le sens de la casuistique: leurs “Pénitentiels” envisagent la satisfaction à travers une série de peines appropriées. La crucifixion, abolie au siècle précédent, reparaît, dans le cas de celui qui aurait blessé un évêque (note 3).
Le purgatoire entre dans cette logique et la prolonge. La pénitence, toujours insatisfaisante, se poursuit et se parachève entre l'instant de la mort où l'âme se sépare du corps, le moment d'éternité où elle sera admise au Ciel et la résurrection finale où son corps la rejoindra pour l’éternité. Le purgatoire constitue un état intermédiaire entre la mort et la vie éternelle. C’est une pièce maîtresse dans une conception d’ensemble qui exécute une médiation d’ordre cosmique.
excursus n° 36: Sens et portée du purgatoire: La purgatoire est officialisé au XIIIe siècle (note 4) Jacques Le Goff a exposé les conditions historiques de cette “invention” dans les dernières années du XIIe siècle (1170-1180) parmi les clercs du chapitre de Notre-Dame à Paris (note 5)
Il y voit une illustration de l'aptitude de l'Eglise à s'adapter au temps et au milieu. Le XIIe siècle est l'époque où, en Europe occidentale, les populations émergent de la pénurie, augmentent en nombre. On assiste à la montée des classes moyennes (bourgeoisies) qui souhaitent être gouvernées au centre. Le développement du commerce multiplie les intermédiaires, favorise une mentalité de négociateurs (sinon de négociants)...et de plaideurs. En 1140, le Décret de Gratien fonde le droit canon.
Le purgatoire sera-t-il purificateur ou punitif? Les rigoristes l'emporteront: le purgatoire est un lieu de punition, mais, contrairement à l'enfer, aucun séjour ne peut y être éternel et il ne communique qu'avec le paradis.
____________
(1) De même pour l'Eglise grecque avec la transsubstantiation, la “métousiosis” (Confession de Mogilas, 1643), Heussi/Kompendium, p. 266.
(2) De Poenitentia, 9, Patristicum, n° 315, p. 119.
(3) Jacques Le Goff, Pléiade/Religions, tome II, p. 786.
(4) Symbolorum, n° 838 (une purgation post mortem de l'âme “que nous pouvons appeler purgatoire”, un feu temporaire), n° 856 (nécessaire pour les péchés rémanents même pour celui qui décède en état de grâce).
(5) Jacques Le Goff, La naissance du purgatoire, Paris, Gallimard, 1981.
page 75
Les conséquences sociales positives (dans le contexte de l'époque) sont considérables. Une solidarité s'instaure entre vivants et morts. Les vivants s'activent sur terre pour ces derniers. Le monde binaire du premier Moyen-âge (ciel> compte des motivations des criminels. Les moyens d'action (prière, aumône, messes...) se spécifient. L'Au-delà passe au service d'une justice améliorée ici-bas. Mais c'est également « un façon commode pour l’Eglise de renforcer son emprise sur les fidèles » , c’est l’époque où se met en place « le christianisme de la peur » (note 1). L’idée du rachat du coupable commence à faire son chemin, mais c’est au bénéfice de la conception du salut par les oeuvres.
Aujourd'hui, le purgatoire est démythologisé. L'idée d'une purification post mortem pour ceux qui sont décédés avec l'absolution reste cependant une affirmation constitutive de la foi catholique. On notera qu'il n'est plus question de punition, mais de purification (note 2). On ne peut totalement écarter l'idée d'une résurgence gnostique.
Les indulgences entrent également dans ce système pénitentiel. Elles trouvent leur origine dans la théologie des mérites. Les mérites du Christ, ceux de Marie, le surplus des mérites des saints sont comme les barreaux d'une échelle de Jacob dressée vers le ciel. Secours qui ne peut venir qu'en complément des mérites acquis personnellement, car il n'y a pas de salut par procuration. Qui pourra dire cependant combien d'échelons sont nécessaires pour couvrir la distance de la terre au Ciel ?
La pleine validité des indulgences sera réaffirmée en 1983 à l'occasion de l'année sainte (note 3).
Purgatoire et indulgences achèvent le dépérissement de l'eschatologie analysé par Franz Overbeck et Albert Schweitzer. Ce que l'on trouvera désormais sous le nom d'eschatologie est un finalisme (un “eschatisme”). L'histoire sainte qui continue peut être dite pénitentielle. La motivation à l'origine du militantisme (note 4) (qui se concrétisera, entre autres, avec les croisades) est moins missionnaire, que pénitentielle (note 5).
Si, dans la pratique courante, la pénitence reste, en dernière analyse, le ressort interne du militantisme missionnaire, une confusion identifiante se produit entre le temps de l'Eglise considéré comme temps de la mission et comme continuation de l'histoire sainte.
Les événements uniques (“éphapax”) de l'histoire du salut imprègnent l'histoire. La continuité est une contagion: le fait de tout catholique qui, par ascendant personnel, par persuasion, par son exemple (par la mise en pratique des vertus théologales de foi, d'amour et d'espérance), passe le relai à d'autres. Une transmission de proche en proche à partir du “premier possesseur [sic]” (YCII, p. 18). Mais, cette transmission ne reçoit sa validité que de l'institution divine, du ministère ecclésiastique hiérarchique qui prolonge l'apostolat institué par le Christ comme la Tradition continue la Révélation et l'eucharistie la Pâque de Jésus et des apôtres.
Toute histoire sainte est déploiement d'un pouvoir (au-dedans et au-dehors), tout pouvoir contient une visée de domination (conquêtes, reconquêtes) et conduit à imposer son empreinte sur les terres (création ou recréation de “pays catholiques”où l'on peut retrover la typologie vétérotestamentaire de la Terre Sainte).
____________
(1) Jean Delumeau cité par Jacques Le Goff, ibidem.
(2) Dic.théol.cath., pp. 400-401.
(3) Bulle Aperite portas redemptori, DC 1846/1983, pp.183-189, §8.
(4) La notion d' “Eglise militante” date de 1160. Depuis Vatican II, on préfère l'expression d' “Eglise pérégrinante” (16 renvois dans Alberigo/Conciles, index, EGLISE, pérégrinante, p. 2376B).
(5) Thèse de Paul Alphandéry, La Chrétienté et l'idée de croisade, qu'adopte E.-G. Léonard: “Les croisades et le royaume Franc de Jérusalem”, Pléiade/Histoire, tome II, pp. 876-879.
page 76
Les béatifications, voire les canonisations qui jalonnent les voyages pontificaux du pape Jean-Paul II sont, pour le catholicisme, autant de manières de marquer son territoire.
excursus n° 37: Les médiatisations particulières: on ne peut minimiser l'importance des traditions nationales et locales dans la piété catholique. Les Vierges et les Saints sont des médiateurs qui utilisent toute la gamme de la sensibilité humaine (maternité, filialité, guérison, protection, nationalisme ...). La Vierge de Guadalupe apparue en 1531 à l’Indien Juan Diego dans la banlieue de l’actuelle Mexico sert de fondement à l’indianité catholique. Les saints sont présentés comme des supports de la foi ou des exemples, mais ils sont plus que cela, ils sont “patrons” (saint Joseph, patron des travailleurs et patron de la bonne mort), intercesseurs, thaumaturges (le défunt cardinal Decourtray disait avoir été guéri d’un cancer de la gorge par sainte Elisabeth de Hongrie), leurs surplus de mérites (gérés par la hiérarchie) peuvent être mis au bénéfice des pécheurs (argument de départ du Soulier de satin de Paul Claudel). Dans la pratique, que devient la distinction entre culte de latrie (dû à Dieu seul) et culte de dulie (qui s’adresse à la Vierge et aux saints)? Comme pour l’assistance et l’inspiration du Saint Esprit, il y a ici une concession qui va dans le sens de la plus forte pente, laquelle l’emportera à tout coup.
Dans la mesure où il suit le mouvement d’une histoire sainte continuée, l'universalisme catholique s'apparente à un nationalisme externe du Vatican. L'objection de conscience est autre chose qu'un conflit d'obédiences entre les lois de l'Eglise et la législation nationale. La médiatisation ad extra de l'Eglise, garantie par le jeu des conventions internationales, comporte une possibilité de pression sur les Etats qui reconnaissent le Vatican, même s’il n’y a pas de concordat.
L'Eglise, comme toute autre personne morale, peut réaliser une médiation, lorsqu'on le lui demande et entre deux partis en dehors desquels elle se situe (cas du chenal du Beagle dans les années 1980-1984 ou des pourpaler de Rome entre les diverses factions algériennes en janvier 1995) ou, de façon générale, lorsqu'elle intervient en faveur de l'intégrité de l'être humain ou de la nature.
En revanche, chaque fois qu'elle fait jouer à son bénéfice particulier un pouvoir d'Etat et/ou un pouvoir d'Eglise (au-dehors ou au-dedans), elle perd sa qualité de témoin d'un autre (du Christ) pour opérer des médiatisations.
Or, qui dit histoire sainte dit conflits. L'exégèse de Matthieu 28/18-19 est bien différente selon qu'on l'interprète en fonction de l'analogie de la foi scripturaire ou d'une analogie de la foi conforme à la Tradition (note 1).
L'ambiguïté entre inspiration du Saint Esprit et/ou assistance du Saint Esprit reparaît avec la question: mission ou histoire sainte?
La ligne transascendante du salut ne se résume pas à la pénitence. Dans sa substance, elle est constituée par le sacrement qui renvoie lui-même à une théologie de la participation et à la mission de l'Eglise dans le monde qui, depuis Vatican II, se veut pour le monde. Ainsi, la déperdition de la pratique pénitentielle, caractéristique du temps présent, n'a pas eu pour effet un déséquilibre entre la ligne transdescendante de l'autorité toujours aussi étoffée et la ligne transascendante du salut.
La vie théologale de la ligne transascendante englobe une vie théologique, la tradition pénitentielle est également sapientielle.
____________
(1) Congar/Tradition(s) I, pp. 193-ss, II, pp. 149, 154 et ce qui est dit du “sensus ecclesiae” (II, pp. 84, 100, 149) ou même de “l'instinct de la foi” (I, p. 261, II, pp. 83-84), d'un “instinct scripturaire consubstantiel à l'Ecriture” (II, p. 149). .
page 77
3.4 -le “Maître commun”, intermédiaire théologique obligé-
La ligne transdescendante de l’autorité tout comme la ligne transascendante de la pénitence ont montré le rôle d’intermédiaire joué par l’Institution ecclésiastique. Cette médiatisation (monnayée dans une série de médiatisations locales et personnalisée par des médiatisations particulières) se produit sur le plan théologique par l’imposition d’un maître à penser en la personne de saint Thomas d'Aquin.
3.4.1 -les difficultés de fonctionnement de cet intermédiaire-
Thomas d'Aquin (1225-1274) contesté de son vivant et immédiatement après sa mort (note 1) est canonisé le 18 juillet 1323. Il est proclamé Docteur de l'Eglise par saint Pie V, le 11 avril 1567. A la fin du XIXe siècle, après le concile de Vatican I, Léon XIII (1878-1903) fait de lui le “docteur commun” (note 2). L'encyclique Studiorum ducem du pape Pie XI, en date du 20 juin 1923, le désigne comme guide des études théologiques et philosophiques dans les séminaires (note 3).
Par une Lettre du 15 octobre 1879 Léon XIII précise que la Somme théologique sera accompagnée du commentaire rédigé au XVIe siècle par le cardinal Jacques (Thomas, en religion) de Vio, dit “Cajetan” (né à Gaëte en 1469, mort à Rome en 1534). Par cet acte, le pape reconnaissait implicitement que l'oeuvre théologico-philosophique du “maître” pouvait donner lieu à plusieurs interprétations et, soucieux de prévenir toute dérive, il consacrait une herméneutique du thomisme et une seule.
Ces décisions n'ont en principe qu'une portée de recommandation, mais, confirmées par plusieurs papes ultérieurs, dont Paul VI et Jean-Paul II, elles constituent des choix de l'Eglise qui, rapportés ipso facto au Saint Esprit (note 4), ont force de loi dans la pratique et revêtent une quasi-infaillibilité.
Un décret de la Congrégation des études en date du 27 juillet 1914 (pontificat de saint Pie X), confirmé le 7 mars 1916 par Benoît XV, définit la substance du thomisme, en vingt-quatre propositions (établies par le RP. Mattiussi) (note 5). S'agit-il de simples repères, d'un contenu doctrinal officiel, d'un programme pour la formation des clercs, d'une invitation à aller à saintThomas lui-même (note 6) ? Le pape Jean-Paul II saluant en saint Thomas d'Aquin celui « qui a établi les principes universels ordonnant les rapports entre la raison et la foi », a conféré une portée univeselle aux décisions de l’Eglise catholique en déclarant qu’il était « le maître à penser pour l’humanité tout entière » (note 7).
Dans cette ligne, Florent Gaboriau (s’appuyant sur Etienne Gilson) pose que l’intelligibilité thomasienne (celle de l’ “esse”) visant « l’unité transcendantale de l’acte d’être » englobe toutes les autres alors que l’intelligibilité de Thomas d'Aquin ne peut être englobée par aucune autre (note 8). Il ne faudrait pas oublier ici la critique de la
____________
(1) Sur cette période, voir Cayré/Patrol., II, pp. 610-612.
(2) Encyclique Aeterni Patris, du 4 août 1879.
(3) Cayré/Patrol., II, p. 609.
(4) Florent Gaboriau, Thomas d'Aquin, penseur dans l'Eglise, FAC-éditions, Paris, 1992, abréviation: Gaboriau/Thomas 1, pp. 161-162.
à partir d'ici, jusqu'à la fin du paragraphe 3.5, le sigle GT1 suivi d'un numéro de page, placé entre parenthèses dans le texte, renvoie à cet ouvrage
(5) Symbolorum, nn°. 3601-3624, pp. 698-700.
(6) Comme le pense Florent Gaboriau Gaboriau/ Thomas 1, p. 168.
(7) « Doctor humanitatis », 13 septembre 1980, iibidem, p. 190. L’expression peut signifier à la fois “ maître à penser pour l’humanité ” et (qui peut le plus peut le moins): “passé maître en humanité ”.
(8) Gaboriau/Thomas I, p. 97, (renvoyant à E.Gilson: Tribulations de Sophie, p. 44).
page 78
notion d’ “être” par Hegel. Pour ce dernier, cette notion est, en elle-même, la plus vide qui soit, elle ne prend sens et valeur que couplée dialectiquement avec le non-être (note 1).
La contrainte imposée par le magistère en matière de pensée théologique n'est pas contraire à la liberté de penser, elle est « auxiliaire de notre joie » (GT1, pp. 60-61). Au cas où un esprit ne serait pas sensible à la vérité qui se dégage de la pensée de saint Thomas d'Aquin, tout thomiste fidèle au maître ne devrait pas faire pression, mais sans doute attendre une conjoncture meilleure. La liberté s'exerce à partir du moment où l'on est entré à l'intérieur du système.
Un siècle d'enseignement thomiste dans les séminaires a aussi bien produit des engouements que provoqué des indigestions. L'existence d'une littérature thomiste surabondante ne doit pas cacher un bilan de réception du thomisme dans le catholicisme qui peut se résumer en deux mots: « échec et évasion » (note 2). Les théologiens qui refusent l'interprétation scolastique du Maître sont réduits à biaiser (note 3): en appeler de saint Thomas contre Cajetan, désigné comme « le corrupteur » (note 4). En se limitant aux personnalités les plus en vues ou les plus récentes, tel est le cas pour Etienne Gilson, Henri de Lubac, Olivier Boulnois. Jacques Maritain a abordé Thomas d'Aquin avec Cajetan et Jean de Saint Thomas, n'a pas ce parti-pris.
Les griefs nourris contre le cardinal Cajetan: ils portent sur le fait qu'il aurait séparé ce que Thomas d'Aquin avait uni: séparé philosophie et théologie, séparé essence et être-existence, en Dieu, séparé nature et surnature (sa thèse d'une “nature pure”), séparé nature et grâce. La contestation, pour avoir une allure franco-catholique (et même parisienne) n'en demeure pas moins significative d'un problème herméneutique du thomisme.
Florent Gaboriau, lui, plaide pour une restitution de la pensée thomasienne, parfaitement comprise par Cajetan. Son entreprise se développe sur deux axes: a/ une métaphysique de l'existant (et non de l'esse) pour la philosophie, et b/ la revalorisation du Thomas d'Aquin commentateur de l'Ecriture (tout comme Cajetan) en ce qui concerne la théologie. L'Aquinate répond à la définition néotestamentaire du “prophète”: celui qui donne le sens du message biblique.
Une intention commune réunit cependant tous ces intellectuels par delà leurs controverses: la pensée de saint Thomas d'Aquin est indépassable. L'Eglise n'a pas dit qu'il était le seul théologien possible, mais, indiscutablement, le meilleur. Il représente un achèvement tel que toute réflexion qui voudra se constituer comme chrétienne ne pourra désormais que se placer sur cette orbite (note 5).
L'identification catholique fondamentale s'affirme ici sur le plan de la pensée: « L'Eglise se reconnaît [...] dans la manière dont saint Thomas conçoit sa mission: Officium apostolicum est praedicare veritatem » (GT1, p. 52). La doctrine de l'Eglise est identifiée à celle des apôtres et des prophètes (au sens néotestamentaire de ce mot), la rejeter, c'est rejeter la doctrine du Christ. « Etant donné l'intelligence qu'elle [l'Eglise] a d'elle-même, elle identifie son oeuvre dans le monde à celle dont le Fils de Dieu
____________
(1) Hegel, Morceaux choisis, traduction et introduction par Henri Lefebvre et Nahum Guterman, “nrf”, Gallimard, Paris, 1939, abréviation: Hegel/ Choix LG, pp. 88-89, 101-ss, 104-ss, 142-ss.
(2) Ibidem, p. 157, ensemble du bilan: pp. 150-159.
(3) Ibidem, pp. 179-s et Florent Gaboriau, Thomas d'Aquin en dialogue, FAC-éditions, Paris, 1993, abréviation: Gaboriau/Thomas 2, pp. 156-s., 167-s.
jusqu'à la fin du paragraphe 3.5, le sigle GT2 suivi d'un numéro de page, entre parenthèses dans le texte, renvoie à cet ouvrage
(4) Gaboriau/Thomas 1, p. 87 (qui renvoie à Gilson, Lettres, p. 19) et Gaboriau/Thomas 2, p. 73 (qui renvoie à Gilson, Lettres, p. 74)
(5) Gaboriau/Thomas 2, renvoyant à un texte de Jean-Luc Marion, p. 195.
page 79
reconnu en Jésus de Nazareth, s'est chargé et l'a chargée » (GT1, p. 39), dans ce contexte, le choix de Thomas d'Aquin se comprend, puisqu'il justifie cette identité.
3.4.2 -une pensée théologique indépassable et néanmoins controversée-
Pour la pensée thomasienne, comme pour les thomistes, la théologie (la “doctrine sacrée”, à l'époque) ne peut exister si elle ne respecte la logique et ne possède une métaphysique vraie, propre à assurer la convertibilité entre le vrai et l'existant. Il est indispensable au théologien d'être aussi philosophus in metaphysica (note 1). La foi présuppose la connaissance naturelle et la raison naturelle sert la foi (note 2). Le mot de “raison” est à prendre ici dans une acception immédiate de “bon sens”, de “sens commun” (parfois la “raison d'Eglise”, res romana). Philosophie et théologie sont immanentes l'une à l'autre (Jacques Maritain disait: « une philosophie immanente à la foi », note 3), mais, pour les uns (Etienne Gilson, par exemple), la foi contribue au perfectionnement de la raison, pour d'autres (tel Florent Gaboriau), l'usage accompli de la raison (don du Saint Esprit;) est le préalable à toute bonne théologie (note 4).
La pensée de Thomas d'Aquin englobe une théologie et une philosophie chrétiennes. Pour Etienne Gilson c'est une ontologie existentielle, mais tel n'est pas l'avis général et Gilson reconnaît que, jusqu'à lui, le thomisme a été compris et exploité dans le sens d'une ontologie essentialiste (note 5). Cela est toujours vrai de nombre de théologiens qui professent dans les séminaires ou conseillent le magistère. Ainsi, OH.Pesch opposera-t-il Thomas et Luther comme une ontologie sapientielle à une pensée existentielle relationnelle (note 6).
L'accusation de séparer théologie et philosophie métaphysique (méfait dont Cajetan est rendu responsable) ne peut concerner Thomas d’Aquin. Dès les premières lignes de la Somme théologique, nous nous trouvons dans une théologie qui se réfère à des choix logiques et métaphysiques. La philosophie ne reçoit pas sa définition de la théologie (note 7), mais y est intégrée. Le théologien qui se munira d'une épistémologie préliminaire est Duns Scot.
Pour l'Aquinate, la doctrine sacrée ne consiste pas à « penser la foi chrétienne » (note 8), mais se définit par son objet.
L'objet de la théologie est métaphysique par élimination: étant, par définition, hors de portée du mathématicien ou du physicien. C'est la res, le hoc ipsum quod est, qui ne nous renvoient pas à la “chose” au sens chosiste du mot (rendu parfois, en allemand, par
(1) Ibidem, p. 155, note 269 qui renvoie au texte du De generatione et corruptione, 2, 2
(2) Somme théologique, I, q. 1, a , 8 ad 2, q. 2, a ., 2 ad 1.
(3) Ibidem, p. 53 qui renvoie à Jacques Maritain, Carnet de notes, Desclées de Brouwer, 1965, p. 11.
(4) Ibidem, p. 171 où Florent Gaboriau précise que l'expression perfectus opus rationis (lue chez Etienne Gilson) ne se trouve pas chez Thomas d'Aquin qui parle d'un perfectus usus rationis. Sur la philosophie chez saint Thomas, voir également Gaboriau/Thomas 2, pp. 119-127.
(5) Gilson/Thomisme, pp. 47-48.
à partir d'ici, jusqu’àla fin de ce chapitre, le sigle EGT suivi d'un numéro de page placé dans le texte entre parenthèses, renvoie à cet ouvrage
(6) O.H. Pesch, Theologie der Rechtfertigung bei Martin Luther und Thomas von Aquin (Théologie de la justification chez Martin Luther et Thomas d'Aquin), Mayence, 1967. Pour la discussion oecuménique de l'étude en question, voir André Birmelé, Le Salut en Jésus-Christ dans les dialogues oecuméniques, Cerf-Labor et Fides, Paris-Genève, 1986, abréviation: Birmelé/Dialogues, pp. 53-ss et 80-ss. Voir plus haut, excursus n° 34 et 37, et, plus bas, Thomas d'Aquin , 3.4.4.
(8)Ibidem, p. 92, les expressions d'intellectus fidei, de cogitatio fidei sont de Gilson, elles ne se retrouvent pas sous la plume de Thomas d'Aquin.
(9) Ibidem, p. 11. Pp. 177-178 et 181, Gaboriau indique une double conjonction de Dieu et de ses créatures.
page 80
“Sache”), mais au réel (“Ding”, le réel concret, en allemand: pour Eckhart, Dieu est le “Ding” suprême, le “Ding an sich” kantien est le “noumène”). Il consiste dans la propriété des termes (la philosophie de Confucius va dans un même sens, note 1), dans le courage d'appeler un chat un chat. D'emblée, une pareille pensée tiendra compte de tous les rapports: à la nature, à l'être humain, au social au sein du rapport à Dieu puisque rien ne saurait se produire qu'en vertu de ce qui l'amène à advenir.
L'objet de la métaphysique ainsi décrit est l'ens, l' “existant” concret: verum non est in plus quam ens (« n'allons pas chercher le vrai ailleurs que dans l'étant concret », note 2) et non “l'étant universel” scotiste. Point de divergence initial entre les deux docteurs scolastiques: l'Aquinate (1225-1274) prenant l'analyse de l'existant pour point de départ estime que la théologie est une science, mais multiplie les partitions et les recompositions alors que l' Ecossais (1266-1308), refusant à la théologie le titre de “science” et partant d'une synthèse initiale, réduit les divisions et n'a pas besoin de procéder à des réassemblages.
La définition du point de départ métaphysique divise d'une autre manière les néothomistes. Le courant majoritaire (Gilson, Maritain, pour ne citer que les plus représentatifs) reste fixé sur l' “être” (l'esse, infinitif substantivé). Le fondement de la philosophie chrétienne (catholique) se trouve dans Exode 3/14 (traduit dans la Septante: »égo eimi ho ôv » (note 3) et dans la Vulgate: Ego sum qui sum). Pour Etienne Gilson, chez Thomas d'Aquin, esse (ou ipsum esse, pour écarter précisément les confusions possibles) signifie “existence”, ens, renvoie au quod est, la chose concrète qui possède l'existence (note 4). Jacques Maritain crédite bien Thomas d'Aquin d'une “intuition de l'être”, mais c’est une interprétation personnelle (GT1, p. 143).
La révélation faite à Moïse est différemment comprise par la philosophie juive, par la tradition chrétienne orientale et même par Emil Brunner (note 5). Tous entendent la déclaration émanant du buisson de feu comme une affirmation de la transcendance et non comme la base d'une analogie d'être.
Martin Heidegger, dont le premier contact avec Thomas d'Aquin remonte à ses années de séminaire, cherche encore en 1951 ce que esse signifie chez le Maître, et ce qu'il a voulu dire par Deus est suum esse (note 6).
Pour le théisme, qui conçoit Dieu comme Père au sens de Créateur et de Fin, on peut comprendre que la problématique de la révélation se dise en termes d'esse. Les choses ne changent vraiment qu'à partir du moment où la révélation a nom Jésus Christ (note 7).
____________
(1) Si l’on comprend sa doctrine centrale du “tcheng ming” comme « corriger les dénominations » (et non comme « corriger les caractères servant à l’écriture »), Etiemble Confucius, Club français du livre, Paris, 1956, 3e édition revue et corrigée, 1962, pp. 57, 76-79.
(2) Gaboriau/Thomas 1, p. 97, note 87 qui renvoie au De veritate (1256-1259), Q 1, a , 1, 7 m .
(3) The Old Testament in Greek, According to the Septuagint, edited for the Syndics of the University Press by Henry Barclay Swete D.D., trois volumes, Cambridge University Press, 1887, abréviation: LXX/Barclay, tome I, p. 108.
(4) Gilson/Thomisme, p. 61, qui renvoie au “Peri Hermeneias”, chap. III, lect. 5, n. 20, édition Léonine, tome I, p. 28: ens = rem habentem esse. Je rappelle que les premiers sens de habeo sont “garder”, “posséder”, le sens général d' “avoir” vient en dernier lieu.
(5) Emil Brunner, Dogmatik, Band 1: Die christliche Lehre von Gott, Zwingli-Verlag, Zürich, 1946, abréviation: Brunner/Dogmatik 1, pp. 125 et 134.
(6) Gaboriau/Thomas 2, p. 32 qui renvoie à Dialogue avec Martin Heidegger, Université de Zürich, 6.11.51. Le texte est: Est igitur Deus suum esse et non solum sua essentia (Somme théologique, I, 3, 4). Etienne Gilson résout le problème en traduisant esse par “exister”: « Ainsi, Dieu est son exister et pas seulement son essence ». Voir Gilson/Thomisme, pp. 131-132.
(7) A ce sujet, Gaboriau/Thomas 2, pp. 194-195.
page 81
Dès les premières lignes, le commentaire cajétanien de la Somme théologique déraillerait. Pour répondre à la critique selon laquelle, dans cet ouvrage, on ne peut, en ce qui concerne Dieu, clairement saisir la différence entre l'essence et l'existence, Cajetan les aurait séparées (note 1).
excursus n° 38: Pour Etienne Gilson, Thomas d'Aquin ne tire pas l'existence de Dieu de son essence (preuve ontologique d'Anselme, qui implique la conceptualisation de Dieu), mais montre la nécessité de prononcer un jugement d'existence sur Dieu: “Dieu est” signifie: Dieu existe nécessairement. Ce que la voie négative et le voie analogique permettent ensuite d'obtenir, c'est un certain nombre de conclusions, incomplètes, mais cependant certaines concernant l'essence de Dieu.
Aristote ne dégageait pas l'acte d'exister de l'être, d'où un confusionnisme que Thomas d'Aquin va dissiper (note 2). Selon Etienne Gilson: « Dieu est son exister, et pas seulement son essence » (note 3). Les créatures, elles, ont l'exister, mais ne le sont pas (EGT, p. 132, note 2), en elles, l'essence précède l'existence. Si l'on adopte la problématique de l'existence et de l'essence, les choses sont claires pour les êtres créés, mais en ce qui concerne Dieu: l'existence y est identique à l'essence et pourtant on ne peut les confondre, ce qui implique, au minimum, une distinction mentale. E.Gilson écrit: « Dans le cas de Dieu, nous concevons [sic] moins un exister sans essence, qu'une essence qui, par une sorte de passage à la limite, en viendrait à ne faire qu'un avec son exister » (EGT, pp. 132-133).
Florent Gaboriau estime que Cajetan n'a fait que préciser la distinction entre l'essence et l'existence en Dieu. Il insiste sur le fait que Thomas d'Aquin ne connaît que l'existant concret, l'ens. D'après lui, ens est équivalent d'existere, habens esse ne veut pas dire: « qui possède un esse », mais, simplement: ens, les existants ne diffèrent pas quant à leur esse, mais selon leur essence (leur quod quid est).
Ces divergences n'empêchent pas les néothomistes de considérer, chacun pour sa part, que le thomisme comme philosophie s'impose universellement. La métaphysique thomiste de l'ens et de la res est valable pour tous les temps, elle représente une issue pour la pensée philosophique bloquée entre objectivisme et transcendantalisme c'est « vraiment la philosophie naturelle de l'esprit humain » (GT1, p. 164), « la plus haute expression de la raison naturelle épurée au contact de l'Evangile » (note 4).
Etienne Gilson étend cette prétention à la théologie: toutes les théologies (y compris Duns Scot, et Suarez, mais exception faite de Cajetan) peuvent tenir à l'intérieur du thomisme alors que les autres théologies ne sauraient englober celui-ci (GT1, pp. 94, 97).
3.4.3 -recours à un Thomas évangélique pour en finir avec tous les Thomas d’Aquin de circonstance-
Après les thomistes de la grâce (note 5), on aura les interprétations moliniste et suarézienne (note 6). Au Thomas d'Aquin traditionaliste à la Bonald, succédera celui de l'Action Française. Il changera de camp ensuite pour inspirer la démocratie
____________
(1) Gilson/Thomisme, pp. 172-ss, 179-180 et Cayré/Patrol. II, pp. 767, 769.
(2) Gilson/Thomisme, p. 62 qui renvoie (note 1) à Octave Hamelin, Le système d'Aristote, Paris, Alcan, 1920, pp. 159-160 qui s'appuie lui-même (p. 150, note 1) sur Waitz et Zeller: Aristote mêle les deux sens du verbe “être”: l'existence et la prédication.
(3) Est igitur Deus suum esse, et non solum sua essentia, “Somme théologique”, I,3,4, dans Gilson/Thomisme, p. 132, note 2 (traduction conforme à l'interprétation gilsonienne).
(4) Adhémar d'Alès, Dictionnaire d'apologétique, article THOMISME, col. 1667, cité dans Gaboriau/Thomas 1, p. 164, note 5.
(5) Cayré/Patrol. II, pp. 774-ss.
(6) Ibidem, pp. 789-ss.
page 82
chrétienne, il sera progressiste, néo-marxiste note 1), précurseur de la laïcité (note 2), existentialiste (note 3). Pour mettre un terme à ces palinodies, Florent Gaboriau milite pour un Thomas évangélique.
Il estime que, pour l’Aquinate, le théologien chrétien sûr est à la fois métaphysicien et scripturaire. La pensée thomasienne authentique comporte deux volets: solum ens commune et sola scriptura (GT2, p. 196).
La révélation biblique intervient de façon déterminante à divers moments dans la Somme théologique. Ainsi: a/ l'existence de Dieu est démontrable (de cinq manières différentes, note 4), seule la révélation biblique permet d'affirmer qu'il existe en fait; b/ en Dieu, le monde est éternel, seule la révélation nous permet de dire qu'il a eu un commencement. Thomas d'Aquin n'emploie d'ailleurs le mot de creatio qu'avec parcimonie et à bon escient: lorsqu'il s'agit notoirement de la notion biblique (qui ne prend toute sa signification que dans le cadre conceptuel trinitaire où le Créateur se conçoit comme le Père).
Il est possible de considérer que la définition de l'objet de la métaphysique chrétienne en l'espèce de l'existant rejoint l'anthropologie biblique. L'être humain, créature rationnelle n'est ni “esprit”, comme sont les anges, ni animal (dépourvu d'intellect).
Les deux Sommes font droit à la conversion comme passage obligé pour le salut .
Jusqu'à un certain point, la Somme théologique contient une conception évangélique de la grâce incluant l'idée que le libre arbitre ne peut de lui-même se tourner vers Dieu (note 5). La théologie de l'incarnation secondée par une philosophie de la substance oriente ensuite cette conception vers l'idée d'une motion physique (note 6). La grâce est “participation”, par elle, s'établit une “filiation” de l'ordre de la nature et non de l'adoption.
Dans nombre d'autres cas, pour établir la scripturalité de la pensée thomasienne, il faut faire appel aux Commentaires bibliques (note 7) du Docteur angélique pour les rapporter ensuite sur la Somme. Les affirmations sur la connaissance de Dieu comme Dieu sauveur qui ne relève pas d'une connaissance naturelle, mais uniquement de Christ (note 8), sur l'entière initiative de Dieu au point de départ du salut (note 9), sur l'élection qui ne doit rien aux mérites (note 10), sur la justice déclarative qui est une justice réelle (note 11), sur l'Esprit (note 12), sont effectivement thomasiennes puisqu'on les trouve dans ses commentaires. Dans quelle mesure restent-elles plaquées, sans véritable intégration dans ses écrits doctrinaux?
___________
(1) Témoignage d'Henri de Lubac (Mémoire sur l'occasion de mes écrits, Culture et Vérité, Paris-Namur, 1989, p. 147) rapporté dans Gaboriau/Thomas 2, p. 169.
(2) Avec le RP. Mandonnet, Gaboriau/Thomas 1, p. 86.
(3) Thèse soutenue par Etienne Gilson, Gilson/Thomisme, pp. 62-63 et 65.
(4) Somme théologique, I, 2, 3.
(5) Somme théologique, Ia IIae, q. CIX, 6 et 7.
(6) Cayré/Patrol., II, p. 582.
(7) Essentiellement: l'exposition des Psaumes (Naples 1272-1274), la reportation (notes d'auditeurs) de l'évangile selon Matthieu (Paris, 1256-1259) et du quatrième Evangile (Paris, 1269-1272), l'exposition des Epîtres aux Romains, aux Galates (Naples, 1272-1274). Pour les travaux scripturaires de Thomas d'Aquin et leur chronologie, voir Cayré/Patrol. II, pp. 514-515.
(8) Commentaire sur II Corinthiens, n°73; (Gaboriau/Thomas 1, p. 58).
(9) Commentaire sur II Corinthiens, n°160 (ibidem, p. 175).
(10) Commentaire de Matthieu, nn° 956, 961 (Gaboriau/Thomas 2, p. 67)
(11) Commentaire sur Galates, n° 157 (Gaboriau/Thomas 2, p. 134).
(12) Commentaire sur Galates, n°307 (Gaboriau/Thomas 1, p. 139).
page 83
La sola scriptura (nominatif) que l'on peut évoquer à propos de Thomas d'Aquin (car, à ma connaissance, il ne l'a formulée nulle part, note 1) est le principe d'un ressourcement biblique. Par exemple, l'Ecriture nous fait prendre conscience de ce qui a déjà été mis en nous depuis la Création (ainsi, par exemple, du désir naturel de Dieu). Pour l’Aquinate, la raison est, certes, la faculté humaine de raisonnement, mais il existe aussi pour lui une raison d’Eglise. Dans la révélation, l’Eglise (la tradition dogmatique) intervient comme intermédiaire (note 2). Ce n'est pas l'équivalent de l'autorité de l'Ecriture, rendue par le sola scriptura (ablatif) de Luther.
Ce ressourcement privilégie les textes bibliques où s'exprime le théisme de la foi juive (note 3). Il ne comporte pas une interprétation christocentrique, voire christologique de l'Ecriture (comme chez Luther, ou chez Pascal), mais se contente d'une lecture “christique”. Pour qu'il soit valable aujourd'hui, il faudrait encore que le néothomisme tienne compte non seulement de l'exégèse des Pères et du principe selon lequel fidélité à l'Ecriture et fidélité à la raison vont de pair (exemple: la vision de Dieu est la promesse essentielle de l'Ecriture, mais aussi une donnée humaine), mais encore de la critique biblique.
D'autres interprétations ne font que reproduire la tradition reçue: les “presbytres” des épîtres pauliniennes sont les évêques et les prêtres, la doctrine des apôtres et des prophètes, qui, dans le Nouveau Testament, est celle de l'analogie de la foi, s'identifie à un contenu dogmatique (ibid.), la Bible révèle que la condition humaine est soumise à la mort (mais, surtout, qu'elle est devenue « salaire du péché »), par exemple.
3.4.4 -une synthèse théiste achevée, mais pas indiscutable -
Les trois sources théologiques principales où puise la pensée toujours parfaitement originale (note 4) de Thomas d'Aquin sont Aristote, le Pseudo-Denys et Augustin. C'est lui, l'aristotélicien, et non pas le platonicien Augustin, qui va installer dans la théologie occidentale le modèle néoplatonicien des mouvements transdescendant et transascendant (note 5) déjà présent dans la tradition théologique orientale. Il n'y a cependant pas de tentative d'acclimatation du platonisme et du néoplatonisme en tant que tels dans le christianisme avant Marsile Ficin (1433-1499).
Le plus souvent, ce modèle est mis en oeuvre sous la forme comprimée au maximum de Dieu à la fois cause efficiente et cause finale.
Pour la pensée thomasienne, comme pour le thomisme, tout est dans la dépendance de Dieu, principe et fin d'une « motion transcendante du Gouvernement divin » (YCII, p. 15). La pensée tout autant que la lecture biblique sont d'ordre “sapientiel” (note 6), l'analogia entis s'y conjugue avec l'analogia fidei (YCII, p. 193).
La métaphysique thomiste n'en marque pas moins sa distance par rapport à celle d'Aristote. Pour ce dernier, l'Etre en général comprend tous les êtres alors que pour Thomas d'Aquin il existe un Etre suprême auquel tous les autres êtres doivent l'existence à titre de créatures.
Il arrive, dans la Somme théologique par exemple, qu'il développe ce modèle:
_____________
(1) Les principes de l’exégèse thomasienne (que celui-ci dit tirés de saint Augustin) sont exposés dans la Somme théologique, I, 68, 1. Il s’agit, 1/ s’en tenir à la vérité littérale de l’Ecriture, 2/ ne pas être esclave d’une interprétation possible au point de la maintenir contre la raison (Gilson/Thomisme, p. 242, note 1).
(2) Gilson/Moyen-âge, pp. 528-529.
(3) Exemples dans Gaboriau/Thomas 2, pp. 197-199.
(4) Cayré/Patrol., II, indépendance par rapport à Aristote; pp. 497-498, 499, 517, 539, 541 par rapport au Pseudo-Denys: p. 567, par rapport à Augustin: pp. 533-534, 540, 542-543, 549, 562, 571. Aristote et le Pseudo-Denys lus en traduction latine (ibid. pp. 498, 502).
(5) Didier/Libérations, pp. 58, 69, 70.
(6) Voir plus haut, excursus n° 34 et n° 37, ainsi que 3.4.2.
page 84
« Dieu étant absolument le premier moteur, c'est par un mouvement reçu de lui que tous les êtres se dirigent vers lui-même en l'envisageant sous la notion générale du bien et, par le désir naturel à chaque être de s'assimiler à Dieu (“assimilari Deo”) selon le mode qui convient à sa nature. Voilà pourquoi saint Denis dit, De divin. Nom.: “Dieu ramène tous les êtres à lui” » (note 1).
Il s'agit d'un mouvement universel, aussi Thomas précise-t-il immédiatement après le texte que l'on vient de lire: « Mais les justes sont ramenés à Lui comme à la fin directe et spéciale qu'ils se proposent, comme au bien propre auquel ils veulent s'attacher » et il cite à l'appui le Psaume 73/17: « Pour moi, m'attacher à Dieu c'est mon bonheur ».
« Thomas d'Aquin [...] qui veut faire de la théologie une science exige que le surnaturel prescrive à la fois l'origine et la fin du mouvement d'expansion et de retour par rapport à Dieu » (note 2). Dans le cadre logico-métaphysique thomasien, ce double mouvement consiste d'une part, en une cascade de causes formelles (anges, monde des corps, être humain, note 3) et, d'autre part, dans l'activité d'un intellect agent qui, par le procédé de l'abstraction, tire les intelligibles du sensible (position aristotélicienne qui réfute l'existence transcendante des idées platoniciennes). La méthode de réduction eidétique de Husserl est de la même famille.
Du point de vue théologique, c'est un théisme où Dieu le Père n'est pas médié par le Fils et l'Esprit, mais reproduit la relation paternaliste de l’Alliance d’Israël. L'absence de spécification de l'oeuvre du Christ et de celle de l'Esprit dans les oeuvres externes de Dieu dissimule un monarchianisme économique. Le salut (tout autant que la création) est l'effet d'un “faire” divin. Le “surnaturel” de l'Aquinate (lequel ignore le mot et la notion “thomistes” de “surnature”, note 4) non seulement ne fait pas droit à l'oeuvre de l'Esprit, mais l'occulte. Si l'on ne reconnaît pas nommément l'Esprit Saint, il devient impossible de discerner entre le divin et le diabolique en matière de surnaturel.
Ainsi, non seulement l'être humain, mais la nature entière sont mis en rapport avec Dieu (analogie de l'être). L'être humain, créature rationnelle, étant seul à possèder deux sources de connaissance de Dieu: l'une inscrite dans son tréfonds, l'autre provenant de la révélation biblique.
Notre corps aspire au bonheur, notre intellect désire la béatitude a/ parce qu'il prend conscience de la mort, b/ parce qu'il est capable de la grâce, c/ parce qu'il a accès à la révélation biblique. L'existence d'une structure fondamentale du désir était déjà reconnue dans le stoïcisme et le néoplatonisme (note 5). Elle est reprise avec l' “érôs” du Pseudo-Denys.
____________
(1) Thomas d’Aquin, Somme théologique, traduction en français, Le Cerf, Paris, 4 volumes, 1984-1986, abréviation: Thomas/Somme/Cerf, Ia, IIae, question CIX, article 6, et texte latin avec la traduction Vivès revue par Gonzague Truc: La pensée de saint Thomas d'Aquin, extraits les plus caractéristiques de la Somme théologique, Payot, Paris, 1925, abréviation: Somme théol./Truc, pp. 273-274. Les mots “désir naturel” ne se trouvent pas en propres termes dans l'original qui porte “intendit” (ce qui nous oriente plus vers la tendance que vers le désir, voir Cayré/Patrol. II, p. 523, nonobstant que nous ne confondions pas les “tendances” qui sont à l'origine des actes humains avec les “appétits”, que nous partageons avec les animaux et qui sont à l'origine des passions, ibidem). Commencée vers 1267, la Somme Théologique sera achevée en 1273 (la 1ère. partie date de 1268, fin de sa période romaine, la 2ème. partie date de son époque parisienne: 1269-1272, la 3ème partie date de ses années napolitaines: 1272-1274).
(2) Didier/Libérations, p. 58.
(3) Cayré/Patrol., II, p. 522 qui renvoie à la Somme Théologique, I, questions 103 à 119.
(4)Didier/Libérations, p. 85.
(5) NLF, p. 40.
page 85
Ce que Thomas d'Aquin entend par “desiderium naturale” (note 1) recouvre un ensemble qui englobe tendances ou appétits (dont la concupiscence), aspirations, désir et même espérance. Le danger d'une chosification existe partout, on ne peut prétendre qu'il est intrinsèque à cette conception. Le syndrome considéré est, au contraire, largement culturel. Thomas d'Aquin a critiqué la conception grecque de la nature humaine (note 2): l'être humain en général n'existe pas, dans la réalité il n'y a que des substances individuelles particulières. C'est notre intellect qui conçoit la “nature” humaine, non seulement comme désir de Dieu, mais encore comme formée d'âme et de corps, possédant facultés et capacités. C'est dans cette analyse des composants humains que le risque de chosisme devient réel.
Le désir naturel est-il spontanément désir de la vision béatifique (Henri de Lubac, GT1, pp. 176, 184, GT2, pp. 12-ss, 34-ss, 142-ss) ou ce désir n'est-il spécifiquement que celui de l'intellect (Florent Gaboriau, GT1, p. 175)? Le “surnaturel”, « perfectionnement de la nature » (note 3), est-il inscrit dans la nature humaine (de Lubac, GT1, p. 184) ou suite à un acte libérateur de Dieu rendant la santé à notre nature (Gaboriau, GT1, p. 137)? La béatitude est-elle la fin naturelle de l'être humain, seuls étant surnaturels les moyens pour y parvenir (vulgate thomiste, GT1, p. 186) ou bien, tout en étant implicite dans le désir d'immortalité de notre corps, est-elle don de Dieu (moyennant choix personnel et conversion) (Gaboriau)? Les cheminements des thomistes divergent à nouveau ici.
Le clivage s'accentue lorsqu'il s'agit de la “puissance obédientielle” (note 4). Un “pouvoir d'obtempérer”(GT2, p. 37), qui existe chez les anges et (en puissance) en tout être humain. Il passe à l'acte au “premier signe” de (la grâce de) Dieu. Acte de réorientation, de ré-inscription dans la droite ligne. Surnaturel, il ne détruit pas la nature, puisque Dieu ne fait rien de contraire à la nature dont il est l'auteur. Le Père (agissant comme le Créateur) crée le creux qu'il va lui-même emplir. On peut aller plus loin encore et décrire cette capacité comme un organe créé par la fonction (la grâce). C'est le sens dans lequel il faut entendre l'axiome thomasien: « l'âme est naturellement capable de la grâce » (note 5) (GT2, p. 43).
Or, Cajetan est accusé (Etienne Gilson, Henri de Lubac, Olivier Boulnois, GT2, pp. 43-ss) d'avoir trahi la pensée du Maître en commentant la puissance obédientielle comme « aptitude d'une chose » (aptitudo rei, note 6). Il raisonne sur l'âme comme sur une “chose” (GT2, p. 50). C'est oublier que res a ici le sens de “réel”. L'obéissance caractérise toutes les créatures, quelle que soit leur nature: « toute créature obéit au premier signe et c'est à cela que se rapporte cette capacité [la puissance obédientielle] » (note 7). La différence entre l'être humain et les autres créatures résidant en ce qu'il peut désobéir (la conception thomasienne de la prédestination n’est pas éloignée de celle que soutiendra l'Institution chrétienne de Calvin). L'âme commande le corps de telle sorte qu'une fois rendue obéissante à la parole de Dieu (la puissance obédientielle est
____________
(1) Somme théologique, I, 8, 1-4.
(2) De ente et essentia (1256), chapitre 4 (d'après Didier/Libérations, p. 72).
(3) Somme théologique, I, q. 1 a , 8 ad 2.
(4) Gaboriau/Thomas 2, p. 38-ss, qui renvoie à la Somme théologique: III, 1, 3c et 3m (qu'il relie à Jean 1/12-13: ceux à qui est donné "le pouvoir de devenir enfants de Dieu", au De Potentia (1259-1263): q.1, a2, 1m, au De Veritate (1256-1259): q. 8, a4, 13m.; q. 12, a3, 18m; q. 29, a3, 3m.
(5) Naturaliter anima est gratiae capax.
(6) Commentaire de la première section de la seconde partie de la Somme théologique, q. 113, article 10, Gaboriau/Thomas 2, p. 44.
(7) Somme théologique, III, 1, 3, 2m, Gaboriau/Thomas 2, p. 52 qui adosse cette assertion sur Ps. 48/8, Job/26/8-10, Cant. 2/2, Mt. 10/30.
page 86
rapprochée de l' “akoê pistéôs”, GT2, p. 70), le corps suit (note 1). Il suit jusque dans l'éternité: les saints, dont l'âme est déjà au ciel, savent que leurs corps les rejoindront, suite à la résurrection dernière.
Dans le théisme thomasien, Dieu seul dispose de la puissance obédientielle. On peut deviner à quelles dérives une telle prédisposition à l'obéissance peut conduire dès lors qu'au travers d'une médiatisation exclusiviste opérée par l'Eglise, elle peut se trouver à la discrétion de clercs trop zélés ou dénués de scrupules. L'absence d'ecclésiologie dans la Somme théologique se ressent ici.
La “puissance obédientielle” (faisant écho à un besoin d’obéir) et l’ habitus (l’équilibre trouvé dans le centre de gravité) témoignent d’un ancrage au plus profond de l’humain. Il existe une demande (sans doute même très forte) pour des “pères”, des “mères”, des “guides”, des intermédiaires consistants jusqu’à la sacralisation.
3.5 -des bases théologiques pour les médiatisations-
Les interprétations dont la pensée de saint Thomas d’Aquin est l’objet n’excluent pas, au niveau du discours romain de l’Eglise, l’existence d’une “vulgate thomiste”. Non seulement Thomas d’Aquin est un intermédiaire obligé, mais les bases théologiques pour des médiatisations se trouvent dans sa pensée.
3.5.1 -le libre arbitre-
On peut rapprocher le désir naturel de l'idée plotinienne que Dieu est présent partout, mais exige au moins une disposition pour l'accueillir (note 2). La puissance obédientielle renforce le désir naturel dans le sens de la docilité.
Dans la philosophie d'Aristote, le désir du Premier moteur est entièrement conçu par l'être humain (position que rejoindra Spinoza, note 3) alors que dans la pensée thomiste, c'est Dieu qui se rend désirable. Il est vrai que le désir a sa source dans l'imperfection de notre être, mais le désir de Dieu est produit par l'amour de Dieu envers nous. Amour qui attire à soi. Le désir est dans les effets de la Cause première et finale, comme la présence de cette Cause. Il n'y aurait pas de désir si la série des moteurs et des mobiles était infinie, car, alors, aucune action ne parviendrait jamais à son terme. D'où la nécessité d'un Moteur qui n'est mû par rien d'extérieur ou d'étranger, moteur immobile, mais dont une partie se meut cependant.
« Les fins secondes ne sont désirables et ne meuvent l'appétit qu'en tant qu'elles sont ordonnées vers la fin dernière qui est le premier de tous les objets désirables » (note 4), « C'est à l'homme [...] à préparer son âme [...] par le libre arbitre, mais il ne le fait pas sans le secours de Dieu, qui le meut et l'attire » (note 5) (c'est moi qui souligne). Ces derniers mots ne sont rien d'autre qu'une expression tout à fait ramassée du paradigme sotériologique de la tradition.
D’une part, le désir atteste que, à la différence de Dieu qui est son exister, nous possédons l’exister sans l’être, d'autre part, que nous sommes faits d'une substance, l'âme, qui est spirituelle, immatérielle et qui aspire à rejoindre sa vraie patrie (note 6).
____________
(1) Commentaire de Matthieu (notes d'auditeurs, 1256-1259), n° 701, sur Mt. 8/5-13, le Centenier de Capernaüm;
(2) Fraisse/Intériorité, p. 24.
(3) Oeuvres complètes de Spinoza, “Bibliothèque de la Pléiade”, Gallimard, Paris, 1954, abréviation: Spinoza/Pléiade, “Ethique” III, 9, scolie, p. 479.
(4) Gilson/Thomisme, p. 482 qui renvoie à “Commentaire des Sentences” IV, dist. 49, question 1, article 3 et “Somme théologique”, Ia, IIae, I,6, ad resp.
(5) Somme théol./Truc, Ia, IIae, q. CIX, 6, p. 275.
(6) Gilson/Thomisme, p. 132 et Gilson/Moyen-âge, « Inquiétude permanente et féconde de l'au-delà », p. 539.
page 87
Dans cette conjoncture, le libre arbitre joue un rôle de garde-fou “naturel” contre le panthéisme. Pour des gens nourris d'une telle pensée, l'affirmation du serf arbitre par Luther ne peut que conduire au panthéisme.
Le désir naturel subsiste lorsque l'intellect a atteint les essences des êtres créés, car il est désir naturel de connaître directement les essences, et, non content de cela, de connaître la cause de toutes les essences et l'essence de cette cause. Ce qui est donné dans la béatitude, avec la vision béatifique, dans l'union avec Dieu. L'erreur serait de confondre le désir naturel de Dieu avec la concupiscence. Celle-ci est un déploiement de l'appétit naturel. Le désir naturel est un désir de l'âme dans ce qu'elle a de plus haut: sa puissance intellective (nous rejoignons la connaissance du troisième genre de Spinoza). Le desiderium naturale englobe peut-être bien une libido sciendi.
L’initiative divine est affirmée en corrélation avec la prédisposition que constitue le desiderium naturale. Il existe ainsi une coïncidence préétablie, aussitôt relayée par nos propres initiatives, valorisantes par elles-mêmes.
Le désir de Dieu, venant d’un Dieu qui se rend désirable à une créature qu’il a disposée pour cela, ne peut être, en définitive, que désir de déification. Le libre arbitre, rendu indispensable dans ces conditions pour éviter le panthéisme, va permettre à l’intellect agent de prendre appui sur les causes secondes pour créer des médiatisations.
3.5.2 -les causes secondes-
Le moment thomasien est marqué par l’abandon de la tradition théologique, d’inspiration platonicienne, au profit d’une pensée plus expérimentale s’inspirant de la démarche d’Aristote.
Augustin traduit l’ “ousia” platonicienne par “essentia”, « c’est la source de cette doctrine de l' “essentialitas” divine; qui devait plus tard, à travers saint Anselme, influencer si profondément la théologie de Richard de St. Victor, d'Alexandre de Halès et de saint Bonaventure » (EGT, p. 124) (mais par rapport à laquelle Thomas d'Aquin va innover). Il y a une essence de Dieu qui contient nécessairement son existence (preuve ontologique d'Anselme) ainsi que les essences de tous les êtres créés.
Dans la première moitié du XIIe siècle, Gilbert de la Porrée, renouant avec la tradition relayée par Boèce (note 1), conçoit une médiatisation des essence (contenues en Dieu) qui “font être” les substances composées que sont les créatures (pour souligner la différence, Gilbert de la Porrée préfère parler de “subsistances” en ce qui concerne les êtres créés, note 2). Il pousse la logique jusqu à parler d’une essence de Dieu (sa “divinitas”). D’où l’accusation d’avoir porté atteinte à la Trinité, lors du concile de Reims, en 1148. Le fait qu’il n’ait pas été condamné laisse à penser qu’à l’époque il n’y avait pas de solution de rechange à la théologie de l’essentialité.
Au XVIIe siècle, Malebranche, cherchant à fonder une moderne alliance chrétienne entre théologie et philosophie, effectuera un retour au platonisme.
La démarche thomasienne est tout autre, il part du monde réel, non des idées. Dans l’expérience courante, les mêmes causes produisent régulièrement les mêmes effets, ce qui conduit à penser qu’il existe une certaine immanence des causes, qu’il n’y a pas d’intervention divine directe à chaque occasion. De là, la pensée qu’il peut exister en même temps, mais pas sous le même rapport, deux sortes de causes pour les effets
____________
(2) Etienne Gilson, La Philosophie au Moyen-Age, Payot, Paris, 1944, 2e édition, 1947, abréviation: Gilson/Moyen-âge, p. 266 et Edouard Jeaunau, L’Age d’Or des Ecoles de Chartres, Editions Houvet, Chartres, 1995, abréviation: Jeauneau/Chartres, p. 2 de couverture, pp. 55-56.
(2) Gilson/Moyen-âge,p. 267, voir également Cayré/Patrol. II, p. 547.
page 88
naturels: la Cause principale, première efficiente et des causes secondes, instrumentales (note 1) auxquelles l’efficace appartient néanmoins véritablement.
Les causes secondes sont des intermédiaires efficaces. Du moment qu’il existe un libre arbitre pour les mettre en œuvre , elles constituent la base de toutes les médiatisations, en premier lieu celle qui va s’exprimer avec l’instrumentalité de l’Eglise.
3.5.3 -la nature-
Dans une pensée platonicienne comme celle d’Augustin,
le rapport du monde à Dieu se comprend comme la relation de l'image au modèle. L'univers est le reflet des idées présentes dans la pensée de Dieu, et par lesquelles toutes choses ont été créées (exemplarisme). De là, une conception de la participation universelle: tout ce qu'il y a de bien ou de bon ne peut provenir que de Dieu (note 2).
La participation implique une nature de Dieu (au moins au sens analogique du mot), nature qui peut être participée dans ses aspects anthropomorphiques (esprit, raison, liberté, amour...). La béatitude et le Souverain bien se recouvrent d'ailleurs dans la définition qui remonte à Boèce (note 3): « un état de perfection obtenu par la réunion de tous les biens » (note 4).
« Participer, ce n'est pas être une partie de ce dont on participe, c'est tenir son être et le recevoir d'un autre être, le fait de le recevoir de lui est cela même qui prouve que l'on n'est pas lui » (note 5).
Le thomisme est une philosophie du “faire” ou, plus précisément, une philosophie de l’ “être” qui, médié par un “faire” devient un “avoir” (note 6). Mais cet “avoir” est une appropriation de l’ “être”, de sorte qu’on peut tout aussi bien dire que la pensée thomasienne est celle d’un “faire être”. Philosophie fondée sur une théologie dans laquelle Dieu est cause première (efficiente) et finale. On pourrait parler déjà d’une médiation immanente opérée par le “faire”, mais Thomas d'Aquin n’est pas le moment d’émergence des médiations immanentes, il faut attendre Spinoza, Rousseau et Hegel pour cela.
Le “faire” divin pénètre jusqu'aux derniers recoins de l'univers par les formes substantielles, donner l'être n'est pas différent de causer, la providence est une création continuée, et pourtant il existe des causes secondes qui ont une efficacité réelle. L'explication de cette situation apparemment contradictoire est celle-ci: c'est en propre que les créatures de Dieu reçoivent ses dons ou leurs perfections.
Cette vérité qui s'affirme déjà sur le plan des corps avec les causes secondes, se vérifie mieux encore au niveau humain. Le “faire” divin dépose, au plus intime de notre être, des dons qui sont, dès lors et du fait même de la bonté divine, des acquis (infus). Ces dons ne sont jamais aliénants puisque, en nous, ils sont à notre disposition. Parce que le don de Dieu est gratuit, effet d'un amour éminemment non possessif, l'être humain a la possibilité de retenir et de faire sien ce qu'il reçoit de Dieu. Prenant appui sur un premier don, il peut ensuite accomplir des progrès par lui-même.
____________
(1) Ibidem, pp. 249-257.
(2) Cayré/Patrol., I, pp. 761-765.
(3) Sur Boèce, son entreprise de concilier Platon et Aristote, son influence sur l'enseignement au Moyen âge (auquel il fournit les cadres pédagogiques et intellectuels), voir Gilson/Moyen âge, pp. 140-141, 145, 261, 266, 282-283, 498; Campenhausen/Latins: pp. 330-333, 334, 338-339.
(4) Status bonorum omnium congregatione perfectus, “Consolation de la Philosophie”, livre III, prose 2, Gilson/Thomisme, ouvrage cité, p. 341 et dans Gilson/Moyen âge, ouvrage cité, p.145, qui ajoute: « Formule qui deviendra classique et que reprendra notamment saint Thomas d'Aquin ».
(5) Gilson/Moyen-âge, p. 534.
(6) Gilson/Thomisme, p. 253/
page 89
Suffit-il pas de comprendre l'action de la cause efficiente et finale sous la forme d'un “don” pour transformer une participation substantialiste en participation relationnelle ? (note 1)
La lecture de Luther montre qu'un rapport “nouveau” entre Dieu et nous ne peut s'établir que si nous abandonnons toute idée de participation. La médiation de la foi, qui ne part plus de Dieu pour revenir à Dieu, mais de Christ seul médiateur rendu présent par l'Esprit au moyen de la Parole, pose la véritable problématique théologique de la relation.
En ce qui concerne l'être humain, tout passage de la puissance à l'acte est une appropriation. Il y a ainsi une appropriation des dons de Dieu qui ne sont cependant des perfections que dans la mesure où ils sont mis au service de Dieu comme cause finale. Les dons de Dieu sont un avoir qui fait désirer la béatitude, la possession de la perfection divine. « Chacun des efforts que fait l'homme pour atteindre sa fin, au lieu de retomber dans le néant, s'inscrit en lui et laisse sur lui sa marque [...] la forme la plus générale de cette fixation de l'expérience passée se nomme l'habitus » (EGT, pp. 351-352) (“ayance”, dans la langue du XVIIe siècle) (EGT, p. 263). Les vertus (infuses comme les “théologales”: foi, espérance et charité, ou acquises) sont de bons habitus, les vices, sont les mauvais. Les dons du Saint Esprit sont des habitus différents des vertus, ils sont dits “béatitudes” ou “fruits”: au départ d'actes parfaits (note 2). Les sens premiers d'habeo sont “garder-retenir”, “posséder”, le sens général d' “avoir”, vient en dernier (note 3). Posséder l'être à titre de créatures entraîne-t-il que, le moment venu, nous possédions la grâce ? Nous touchons ici au coeur de la théologie naturelle.
La médiatisation opérée par le faire fondé sur des dons infus explique l'importance prise dans la tradition de l'Eglise catholique par les notions d'inhérence, d'habitus, de grâce habituelle, d'état.
L'Ecriture devient un dépôt remis à l'interprétation de l'Eglise, les mérites des saints un trésor que l'Eglise gère (les mérites surérogatoires des saints et plus encore de Christ sont le “trésor spirituel de l'Eglise”, note 4), la succession apostolique un bien inaliénable, les sacrements valides une exclusivité.
Cette tendance se concrétise dans la “maternité” et la “paternité” spirituelles. Dans une société d'hommes privés de vie conjugale et de paternité proprement dite, de telles notions courent le risque de devenir bien plus exclusives que la maternité et la paternité vécues dans une famille.
Sans préjuger d'une exégèse des évangiles (et sans doute aussi des épîtres pauliniennes) qui pourrait bien montrer que le message néotestamentaire est celui de la “fraternité”, rompant ainsi avec la civilisation patriarcale et paternaliste que reflète le Premier Testament (lui-même peut-être en rupture avec une civilisation matriarcale antérieure dont l'ancien Israël conserve quelques traces).
La Somme théologique contient une conception évangélique de la grâce incluant l'affirmation que le libre arbitre ne peut se tourner de lui-même vers Dieu (note 5). Toutefois, l'environnement philophique du “faire être” (le texte indiqué en note contient les expresions d' “état de péché”, d' “état de grâce”, par exemple) est tel que la grâce doit s'inscrire dans notre être, elle devient “un don habituel”, une “grâce infuse” (note 6).
____________
(1) Didier/Libérations, pp. 76-77.
(2) Cayré/Patrol. II, p. 523, renvoi à la Somme Théologique, Ia, IIae, questions 49 à 89.
(3) Dictionnaire latin-français de Bornecque et Cauet, Belin, Paris, 1973.
(4) Alexandre de Halès cité dans Seeberg/Dogmes, 4e ed., tome III, p. 549.
(5) Somme théol./Truc, Ia, IIae, q. CIX, 6 et 7.
(6) Ibidem, article 9.
page 90
La grâce produit quelque chose, quelque chose de surnaturel qui émane de Dieu note 1). Les articles 2 et 3 de la même Question démontrent que la grâce est une qualité de l'âme (et non une vertu). Or, la qualité de l'âme est précisément l'habitus. L'ontologie du “faire être” a pour effet de donner à la grâce gratuitement accordée à l'être humain le statut d'une capacité. Et cette ontologie elle-même découle d'une pensée théologico-philosophique totalisante qui comprend la grâce dans le cadre d'une problématique de la Création et non à partir de la rédemption.
Sur le plan de l'anthropologie et de la sociologie sotériologiques, la notion qui correspond est celle du status (de l' “état”): l'homme dans l'état de justice originelle, dans l'état de péché, dans l'état de grâce, dans l'état intermédiaire (entre décès et Jugement dernier), mais également l'état ecclésiastique et l'état laïc.
Trois termes pourraient résumer le réalisme métaphysique et la mystique de l'Eglise latine: habitus, status et raptus. Il s'agit de médiatisations qui constituent, en amont, une pensée essentialiste et qui induisent, en aval, ce que l'on pourrait appeler (à la suite d'Yves Congar) un “eschatisme” plus qu'une eschatologie, au sens néotestamentaire du mot.
Si l'on veut que la participation ne débouche pas sur un panthéisme (ce qui ne manquerait pas de se produire si l'on en restait au néoplatonisme), il faut non seulement poser un libre arbitre, mais encore garantir l'être propre de chaque être. Il faut que la Cause efficiente et finale pose des êtres qui aient une nature, que les dons de la grâce deviennent infus en l'espèce d'une surnature, il faut que le désir qui porte tous les êtres soit un “désir naturel”.
Dans une pensée aussi formellement logique et non dialectique, on ne peut concevoir la coexistence de contradictoires (un être qui serait en puissance et en acte en même temps et sous le même rapport). En Dieu, l'existence et l'essence sont identiques (bien que notre pensée les distingue), sans succession ni subordination (encore que, selon les exégètes du thomisme, l'existence englobe l'essence -Etienne Gilson-, ou l'inverse) (EGT, pp. 126-127).
La distinction posée par Gilbert de la Porrée entre le quod est (Dieu) et le quo est (sa divinitas) risquait de séparer l'existence de Dieu de son essence, la distinction thomasienne entre Dieu tel qu'il est atteint par nous sub ratione communi et analogia entis et Dieu en lui-même, sub ratione Deitatis est une affirmation de la transcendance (note 2). Tel est le cadre de la participation: la grâce sanctifiante (« motion divine physique » agissant sur la volonté (note 3) puis habitus, note 4) est une grâce de participation (note 5) alors que l'intellection n'atteint que l'Etre subsistant (Dieu dont l'essence contient l'existence, note 6). La béatitude finale (qui, au dernier stade de la pensée de Thomas d'Aquin, consiste en un acte de l'intelligence, une “compréhension”, note 7) est la consommation de cette grâce. L'Incarnation prolongée et l'histoire sainte continuée au travers de la participation, active ici-bas, ont pour aboutissement la déification dans l'au-delà. Mais Thomas d'Aquin, qui ne s'intéresse vraiment qu'à l'âme, voit la béatitude dans les actes et habitus de l'intelligence et de la volonté.
Dans l'Incarnation, les deux natures sont des composants théandriques [sic] (note 8). A l'exception des anges, les êtres créés sont composés (note 9). Les substances
____________
(1) Ibidem, q. CX, article 1.
(2) Cayré/Patrol., II, p. 555.
(3) Ibidem, p. 582.
(4) Ibidem, p. 574.
(5) Gaboriau/Thomas 2, p. 39.
(6) Cayré/Patrol. II, p. 556 b).
(7) Ibidem, pp. 505, 608.
(8) Ibidem, p. 599.
(9) Ibidem, p. 598 et Gaboriau/Thomas 2, p. 13 (l'être humain: “composé bipolaire”).
page 91
sont le résultat d'une forme agissant sur une matière. La forme n'est pas seulement l'essence, mais encore la raison d'être de la chose. Alors que la matière est concrète et complexe, la forme, immatérielle, est simple et n'existe pas. La matière est, elle, ordonnée à la forme (pour faire une scie, on utilisera du fer) car sa nature entre en jeu (nature qui veut que les dents de la scie finissent par s'émousser) « L'unité d'une chose composée de matière et de forme se fait par la forme elle-même [...]. Il ne peut y avoir d'autre principe d'union que l'agent même par lequel la matière est en acte. Telle est la doctrine d'Aristote, Métaphysique VIII » (note 1). De la “matière” chaque “nature” tire son individualité, de la “forme” son universalité. La substance (composée de matière et de forme) ne coïncide pas avec l'essence: la substance “homme” contient plus que l'essence “humanité”. Thomas d'Aquin a pris position pour l'unité de la forme dans le composé qu'est chaque substance. Contre la tradition de la pluralité des formes représentée, à l'époque, par Avicenne parmi les philosophes arabes et par Ibn Gebirol parmi les juifs (note 2).
Nous avons ainsi rencontré la coïncidence sous ses deux formes: en Dieu, l'existence et l'essence coïncident en ce sens qu'elles se recouvrent parfaitement tout en restant l'objet d'un jugement de distinction. C'est le coïncidence au sens géométrique du terme. Nous avons échangé la coïnhérence trinitaire contre une coïncidence onto-logique. Dans les substances, la forme et la matière se rencontrent de telle sorte qu'il y a entre elles une coïncidence d'ordre technologique, comme celle du tenon et de la mortaise.
Dans son approche théologique, Thomas d'Aquin évoque bien la coïnhérence: a/ « En Dieu, tous sont un et le même, là où l'opposition de relation ne se rencontre pas » (note 3), b/ les Personnes trinitaires sont “une” dans les oeuvres externes, mais l'unité différenciée de la Trinité est expliquée, a/c'est un mode relationnel: paternité, filiation, spiration, procession, b/les trois Personnes sont une dans la création, la rédemption, la sanctification, mais à chacune correspond une “appropriation” (la création au Père, la rédemption au Fils, la sanctification à l'Esprit).
3.5.4 -la hiérarchisation-
Comment concevoir la coexistence, dans le présent (car la pensée thomiste veut rendre compte du présent) de toutes les substances participées et de Celui qui est leur cause efficiente et finale? La réponse de Thomas d'Aquin est dans la hiérarchisation. La multiplicité des êtres en acte existe sous une pluralité de rapports. Entre Dieu et les créatures, le rapport entre l'existence et l'essence n'est pas le même. Parmi les êtres en acte, le rapport qui existe entre les genres n'est pas celui qu'il y a dans les espèces, et celui qui caractérise les espèces ne se retrouve pas dans les substances individuelles, le rapport de la forme à la matière n'est pas le même selon qu'il s'agit d'un sujet ou d'un objet, le rapport entre l'âme et le corps n'est pas le même dans un végétal, un animal ou un être humain série qui s'inscrit entre deux extrêmes: le minéral qui ne possède pas d'âme et les anges qui n'ont pas de corps. La présence simultanée de l'Etre un, sans participation, chez qui rien n'est en puissance, à ses effets, les êtres composés et
____________
(1) Somme théol./Truc, q. LXXVI, article VII, pp. 183-184.
(2) Gilson/Moyen-âge, p. 541.
(3) "In Deo, sunt unum et idem ubi non obviat relationis oppositio” formule que la concile de Florence (1439-1445) a faite sienne (Symbolorum, n° 1330, p. 337, Cayré/Patrol. II, p. 563) et Luther: "Ego et Pater unum sumus, sed non unus, unum, id est una essentia, unus, hoc est una persona” (cité dans Marc Lienhard, Au coeur de la foi de Luther, Jésus, Desclée, Paris, 1991, abréviation: Lienhard/Au coeur de la foi, p. 142 avec renvoi à WA, 39, II, 314, 17).
page 92
participés, dont l'acte n'épuise jamais la puissance, la coexistence de tous ces êtres dans un même présent est rendue possible non seulement par la pluralité des rapports qui s'établissent, mais encore parce que tous ces rapports eux-mêmes s'ordonnent selon une hiérarchie.
La hiérarchisation, qui structure une échelle continue des êtres (et, jusqu'à l'intérieur de certains d'entre eux, hiérarchise leurs puissances) rend compte de la participation en dernier ressort. Dans une telle explication, des moyens termes ménagent les transitions (comme dans un syllogisme). L'être humain, à cet égard, joue un rôle essentiel. Par son âme (sensitive et intellective), siège de la sensualité et de la volonté, il constitue le pont et assure le passage entre la partie du créé où dominent les corps et celle où dominent les âmes. L'être humain est intermédiaire au sein de la création (mais non médiateur comme Christ l'est dans la Création et dans la Rédemption). De cette rencontre découle que, dans l'ordre des modes d'être, la grâce va figurer le mode le plus éminent: elle est le degré le plus pur de la participation avant la béatitude qu'elle anticipe. Plus on est près de Dieu, plus on est capable de se déterminer soi-même. La volonté humaine est mue par Dieu, mais selon sa nature. Dieu donne le mouvement pour atteindre le Souverain Bien, mais ne détermine pas les choix particuliers.
Le réalisme métaphysique de la participation avec la hiérarchie pour clé, conduit à une idéologie de la médiatisation, significative d'un projet divino-humain (“théanthropique!”) de coïncidence ultime. Jusqu'à présent, il n'avait pas été possible de discerner avec clarté la réalité de la déification finale. La métaphysique de la participation permet de le faire. D'une part, Dieu qui est actuellement en possession de toutes les perfections sera un donné ou un fait transcendant selon que l'on se ralliera à l'interprétation qui fait prévaloir l'essence de Dieu sur son existence (ligne augustinienne, anselmienne, franciscaine) ou à celle d'Etienne Gilson et du néothomisme qui fait prévaloir l'existence sur l'essence. D'autre part, à travers la médiatisation de l'être humain, il s'établit une ontologie du “faire être” qui est une mise en possession (la “nature”), une mise en état (status), le don d'une aptitude (habitus), ontologie modalisée par une structure d'ordre hiérarchique. Ainsi, le réalisme métaphysique fondé sur la présence permanente de la cause efficiente et finale à ses effets évitera le panthéisme. Mais qu'en sera-t-il de l'aboutissement de la création ? De même que les lignes parallèles se rejoignent à l'infini, nous parvenons à une participation dans laquelle la nature des êtres créés sera divine sans qu'il y ait pour autant confusionnisme avec Dieu. La métaphysique thomiste de la participation est la déification en germe et en chemin.
A lire les textes émanant du magistère romain on en vient à se demander s'ils ont véritablement pour inspirateur l' « homme résolu, mais franchement ouvert à la transparence que l'Eglise a choisi comme guide de ses études » (GT1, p. 166). L'impression qui domine est celle d'un concordisme entre Augustin et Thomas, mis au service des thèses de l'Eglise. Ainsi, pour Thomas d'Aquin, si Marie était sans péché, le Christ ne serait pas mort pour tous, on adaptera donc sa pensée au dogme de l'immaculée conception (note 1).
Si l'on souhaite enfin, vérifier que la métaphysique thomiste de la participation est bien une idéologie de la coïncidence, il suffira de rappeler sa noétique.
3.5.5 -la médiation immanente de l’intentionalité-
Pour Thomas d'Aquin, connaître une chose c'est la devenir, la forme du sujet connaissant s'accroissant de celle de l'objet connu, synthèse ontologique « deux êtres qui
(1) Cayré/Patrol., II, p. 603 qui renvoie à la Somme théologique, IIIa, q. 27, a . 1-2, et autres oeuvres.
page 93
coïncident au moment de leur union [...]. Coïncidence de l'intellect, ou du sens, avec son objet » (note 1). Pour éviter la confusion entre sujet et objet, Thomas d'Aquin fait appel aux “espèces” (note 2). Les objets (ou les espèces sensibles de ceux-ci) sont présents dans l’intellect par leurs “espèces”. A proprement parler, il ne s’agit pas d’intermédiaires, mais de modes (note 3). Nous sommes en présence d’un “être intentionnel” (EGT, p. 317) effectuant une médiation immanente: l’intentionalité, laquelle produit le concept dans des conditions d'infaillibilité. Au moment où l'intellect agent porte un jugement sur ce concept, la vérité se constitue comme adéquation de la chose et de l'intellect (note 4). La vérité, adéquation de l'entendement et de l'être ne se réalise que si elle atteint l'adéquation de l'entendement et de l'exister (thèse gilsonienne du primat thomiste de l'existence sur l'essence). La connaissance humaine ainsi décrite n'est qu'une imitation, mais fidèle, de la connaissance divine: en Dieu l'être et la vérité ne font qu'un (sans pourtant se confondre). La transposition de cette connaissance divine au plan humain (et, par là, l’extension des médiations immanentes à l’histoire) s’effectuera chez Hegel avec l’identité dans la non-identité.
3.6 -des alternatives au thomisme-
A plusieurs reprises, des esprits de premier ordre ont proposé des alternatives au thomisme.
Il s’agit, au XVe siècle, de Nicolas de Cuse (1401-1464), au XVIIe siècle, de Nicolas de Malebranche (1638-1715), et au XXe siècle de Maurice Blondel (1861-1949) de Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) et des théologiens de la libération.
Comme Thomas d'Aquin à son époque, ces penseurs ont fait un effort de synthèse chrétienne et catholique globale pour tenir compte des apports culturels nouveaux, ne s’inféodant à ceux-ci ni plus ni moins que Thomas d'Aquin à Aristote. Le magistère romain, replié sur son thomisme, n’a pas discerné la chance que ces penseurs, sincèrement respectueux d’une Tradition qui se veut évolutive, apportaient pour l’ouverture du témoignage de l’Eglise dans les sociétés contemporaines.
3.7 -l'instrumentalité de l'Eglise-
Rappelons-nous comment la médiation est assurée dans le Premier Testament. Elle l’est par l’appartenance au peuple élu (judaïté transmise par la mère, circoncision, observation de la Loi, culte...). Ce modèle a été appliqué à l’Eglise par typologie du “nouveau peuple de Dieu” (histoire sainte continuée). Avec l’instrumentalité de l’Eglise, cette médiation va changer de nature, elle devient une médiatisation.
____________
(5) Gilson/Thomisme, pp. 313-315 qui cite à ce propos le Compendium theologiae contra Gentiles, II, 98 et In Metaphysica, VI, intellect. 4, édition Cathala, nn° 1234-1236.
(2) L’historique de cette notion montrerait que la “species” apparaît dès le milieu du IVe siècle comme l’une des nombreuses traductions possibles du grec “tupos” (alors qu’on ne trouve qu’une seule traduction pour “antitupos”: “exemplum”), voir Jean-Paul Brisson, Introduction à la traduction bilingue du Traité des Mystères d’Hilaire de Poitiers, “Sources chrétiennes”, n° 19, Le Cerf, Paris, 1947, abréviation: Hilaire /Brisson, pp. 18-28. Ces expressions ont leur point de départ dans l’exégèse typologique des Pères, elles sont au fondement de la théologie de l’histoire, ancêtre de la philosophie de l’histoire.
(3) Etienne Gilson utilise “intermédiaire” (Gilson/Thomisme, p. 314), puis le relativise (ibidem, p. 315).
(4) Ibidem, adaequatio rei et intellectus p. 322. Cayré/Patrol. II, p. 514, note 1: « la formule adaequatio rei et intellectus est générale. Celle de la vérité ontologique est « adaequatio rei ad intellectum » (Commentaire du Premier Livre des Sentences, Dist. XIX, q. 5, a ; 1, sol., 1256) A ce sujet, voir: Alexandre Koyré, Etudes d'histoire de la pensée philosophique, 2° édition, Paris, Gallimard, 1971, p. 283 et Karl Barth, Kirchliche Dogmatik, traduction française de Fernand Ryser: Dogmatique de l'Eglise, Genève, Labor et Fides (abréviations: Barth/Dogmatik ou Barth/Dogmatique) I/1, pp. 236-239.
page 94
C'est à partir des sacrements que l'instrumentalité de l'Eglise nous est accessible. La pénitence tire sa nature d'histoire sainte continuée du fait qu'elle est un sacrement et la doctrine sacramentelle s'inscrit dans la ligne d'une Incarnation ininterrompue (note 1).
Il existe une parenté entre la conception du sacrement dans l'Eglise catholique et les actes de théurgie du néoplatonisme. Les successeurs de Plotin connaissent des actes théurgiques qui s'accomplissent par eux-mêmes: indépendamment de la vie privée de ceux qui les administrent, du moment que ces derniers et ceux qui sont l'objet de tels actes sont disponibles à ce que le “Dieu” ou le “Démiurge” veut opérer en eux et par eux à travers ces actes. Il ne peut donc s'agir d'actes magiques qui permettraient d'exercer une action déterminante sur la divinité. Il s'agit, en revanche, de la conception du sacrement agissant ex opere operato (note 2).
L'originalité des sacrements de l'Eglise vient de ce qu'ils se rapportent à des événements historiques (mort et résurrection de Jésus) au lieu de correspondre à des prototypes ou des vérités éternels, elle réside également dans l'assomption d'une culpabilité personnelle et dans l'idée d'une infusion de la grâce. Pour le reste, la notion chrétienne reproduit le modèle courant dans les trois derniers siècles de l'Antiquité: le sacrement est constitutif du mouvement transascendant du salut.
La Vulgate, en traduisant “mustêrion” par “sacramentum” (et non par “mysterium”, comme partout ailleurs, note 3) dans huit textes du Nouveau Testament (Eph.1/9, 3/3, 9, 5/32; Col. 1/27; I Tim.3/16; Apo.1/20 et 17/7) a introduit au sein de l'Eglise la conception qui, dans l'empire romain, sacralisait l'institution politique et judiciaire. Le sacramentum étant le “serment” au drapeau par lequel les soldats se vouaient à l'empereur (par ailleurs considéré comme dives) ou encore la garantie pécuniaire intouchable que l'on déposait à l'ouverture de tout procès.
Seuls deux de ces textes peuvent être considérés comme christologiques: Eph. 5/32 et I Tim. 3/16. Y qualifier l'incarnation de “sacrement” (au sens qui vient d'être rappelé) constitue un interventionnisme herméneutique lourd de conséquences.
Au cours de la controverse donatiste, et partant d'une réflexion sur le baptême, saint Augustin était parvenu à une définition du sacrement qui renvoyait à une christologie de la parole de Dieu: le Verbe fait être humain.
excursus n° 39: La parole de Dieu chez Augustin: Elle découle du paulinisme (note 4). Elle est vocatio, interpellation par le Saint Esprit qui communique Dieu comme Amour. Mais cette conception est orientée ensuite dans le sens du réalisme mystique: le don du Saint Esprit produit l'union avec Dieu qui se concrétise dans la dilectio. Le sacrement est conçu sur le modèle de la parole de Dieu: l'Esprit et la grâce opèrent intérieurement ce que l'eau du baptême montre extérieurement. La grâce est la virtus du sacrement, à telle enseigne qu' Augustin pourra écrire: « Autre est le sacrement, autre est la vertu du sacrement » (note 5). Ce qui effectue la grâce, ce n'est pas le symbolisme, mais la parole qui accompagne l'eau: « Enlève donc la Parole (verbum), tu as du pain et du vin, ajoute la Parole et le sacrement s'effectuera » (note 6), et, à propos du baptême: « Retire la Parole et qu'est alors l'eau sinon de l'eau. Mais que la Parole s'ajoute à l'élément
____________
(1) Réserves sur cette expression utilisée par les théologiens catholiques chez Yves Congar, Congar/Tradition(s) II, pp. 79, 242. De même à l'expression de “théandrisme” appliquée à l'Eglise, Yves Congar préfère “mystérique” et “sacramentel”, ibidem, p. 107. Théanthropisme est de toutes façons meilleur que théandrisme.
(2) Voir plus haut, 1.6.2.
(3) Ce n’était pas le cas, peu avant, chez Hilaire de Poitiers, qui, dans Ep 5/32, traduit “mustêrion” par “mysterium” (Hilaire/Brisson, Livre I, § 3, pp. 76-77).
(4) Seeberg/Dogmes, 3e ed., 1923, tome II, pp. 452-ss.
(5) Ibidem, p. 454: Aliud est sacramentum, aliud virtus sacramenti, “Commentaire sur Jean 26/11”).
(6) Tolle ergo verbum, panis est et vinum; adde verbum et fiet sacramentum, "Sermons inédits " VI, 3, Migne/PL, 46, 836, cité par Cayré/Patrol., tome I, p.800.
page 95
et le sacrement a lieu » (note 1). Le passif fio (rendu par “effectuer”, “avoir lieu”) doit-il être pris subjectivement ou objectivement? La conception augustinienne du sacrement ne se comprend en définitive que si l'on tient compte d'une conception de la parole de Dieu comme Verbe créateur, action directe de Dieu sur la nature, et non au sens que la Réformation donnera à la Parole à la suite de la théologie de la foi luthérienne. Augustin évite les conséquences panthéistes qui pourraient être déduites de sa position en insistant sur la relation personnelle qui s'établit, avant, pendant et après avec Dieu et par la Parole.
La définition christologique de Chalcédoine (451) va introduire la considération des deux natures dans la conception du sacrement. Le sacrement devient ainsi le mystère de l'union hypostatique (personnelle) des deux natures: « Un seul et même Christ, Fils, Seigneur, Fils unique, en deux natures, sans mélange, sans transformation, sans division, sans séparation » (note 2). Le “en” (“en duo phusésin”) impose l'union, en fait un absolu et un donné. Les monophysites auraient accepté un “en” qui aurait traduit un “ex” (“ex duo phuséôn”), mais leur proposition fut rejetée à l'époque parce qu'elle permettait de concevoir les deux natures en dehors de leur union. La formulation dogmatique va commander la suite.
L'eucharistie va prendre le pas sur le baptême dans la théologie du sacrement. En elle, s'actualise le mystère de l'union des deux natures. Pour Augustin, Jésus Christ était pleinement Dieu et pleinement homme mais, à partir de Chalcédoine, une autre manière de dire le mystère christologique (l'union hypostatique des deux natures), va se trouver à la base de la notion de sacrement.
excursus n° 40: Sacrement et christologie(s): Derrière la notion augustinienne du sacrement, il y a une christologie antéchalcédonienne. Athanase pensait que le salut est opéré par le Christ, pour Augustin, c'est l'homme Jésus qui est le médiateur: « Chez l'un, tout le poids repose sur l'oeuvre objective de salut du Christ, chez l'autre, il s'agit plutôt de l'expansion historique du salut par le moyen de l'Eglise et de l'expérience vécue, subjective, de la libération » (note 3). Avec Augustin la notion de médiation effectuée par l'humanité de Christ fait son apparition. Mais, chez lui, lorsqu'il s'agit d'humanité ou de divinité du Christ, il n'est pas question de deux natures: « [En Christ] Dieu est libérateur, l'homme est médiateur, de sorte que l'on aille du second au premier. L'homme [Jésus] n'est pas médiateur indépendamment de la divinité, le dieu n'est pas médiateur indépendamment de l'humanité. Christ comme Dieu est la patrie vers laquelle nous allons, Christ comme homme est le chemin par lequel nous allons; c'est vers le premier que nous allons, à travers le second » (note 4). On voit qu'il s'agit toujours d'un mouvement, l'humanité conduisant à la divinité et la divinité se manifestant dans l'humanité.
En introduisant la notion de natures, le concile de Chalcédoine a renforcé la tendance à concevoir le divin comme un donné transcendant universel. Le mot de “nature” concerne, ici, la réalisation d'une essence dans un individu concret. Pour les orientaux, les deux essences (divine et humaine) sont unies dans une même personne de manière incompréhensible (mystère synthétique), à partir d'Augustin, la théologie occidentale introduit une réflexion sur le rapport que les deux natures entretiennent dans l'union (mystère discursif).
Au XIIIe siècle, Thomas d'Aquin reprendra la notion de sacrement en reliant le dogme de Chalcédoine des deux natures à la conception augustinienne de la médiation effectuée par l'humanité du Christ. Il sera, dès lors, question d'une médiation opérée par la nature humaine du Christ. L'accent est placé sur l'incarnation conçue non dans le sens
____________
(1) Detrahe verbum et quid est aqua nisi aqua. Accedit verbum ad elementum et fit sacramentum, “Commentaire sur Jean” LXXX,3, cité ibidem, note 2.
(2) Ibidem, pp. 844-845 et note 6, p. 844.
(3) Seeberg/Dogmes, tome 2, p. 436.
(4) Ibidem, p. 427: Deus liberator, homo mediator, ut per illum ad illum. Non mediator homo praeter divinitatem, non mediator deus praeter humanitatem, Deus Christus patria est quo imus, homo Christus via est qua imus; ad illum imus, per illum imus, (traduction originale).
page 96
de l'historicité (judéité de Jésus), mais d'une incorporation, d'une corporéité. Reprenant l'anthropologie aristotélicienne qui voit dans le corps l'instrument que fait fonctionner et agir l'âme, et mettant en oeuvre son analogie de l'être, Thomas d'Aquin va comprendre la relation des deux natures comme suit: la nature humaine du Christ (sa corporéité) est l'instrument de sa nature divine. L'Eglise, qui est le corps de Christ, se voit ainsi conférer une instrumentalité sotériologique.
excursus n° 41: Nature et instrumentalité: Pour le thomisme, la forme informe la matière (donc l'âme le corps), mais la matière présente aussi une prédisposition pour la forme qui va agir sur elle: « L'âme a besoin d'un corps pour effectuer sa propre opération (intellective) [...]. Ce qui est reçu est dans ce qui reçoit à la manière de ce qui reçoit: ad modum recipientis » (note 1). La christologie n'est cependant pas l'anthropologie. Chez l'être humain, l'âme et le corps constituent un composé, en Christ les deux natures ont un tout autre rapport. L'analogie qui fait de la nature humaine l'instrument de la nature divine comme le corps est l'instrument de l'âme ne peut être transposée telle quelle dans l'ecclésiologie. L'instrumentalité de l'Eglise relève de la relation christologique des natures, non de la relation anthropologique de l'âme et du corps.
Les points de vue qui ont été présentés dans cette section et dans le précédente convergent dans la définition de la transsubstantiation (XIIIe siècle). Celle-ci implique une métaphysique (la substance et les accidents), une mystique (le mystère d'une mutation de substance qui laisse intacts les accidents de la substance précédente), la concentration de l'Incarnation sur la corporéité du Christ (l'hostie est “corps du Christ”), une action de l'Esprit (qui peut recréer les espèces), la médiation de l'Eglise (le prêtre seul ayant le pouvoir d'opérer la mutation, note 2). L'eucharistie est prolongement de l'Incarnation, base de l'histoire sainte continuée.
La doctrine catholique maintient toujours que les sept sacrements en usage chez elle ont été institués par le Christ (note 3). A côté de cette origine éloignée (“remota”), les sacrements sont fondés sur une réalité plus proche, après le baptême, puis l'eucharistie, c'est aujourd'hui l'Eglise qui est ce fondement (protosacrement, sacrement-source, racine du sacrement, sacrement primordial, note 4). Les sacrements ne peuvent être produits validement que par elle.
excursus n° 42:La sacramentalité de l'Eglise: André Birmelé fait l'historique de cette conception qui ne prend véritablement forme qu'au cours des cinquante dernières années (note 5). Il note une dilatation de l’ecclésiologie. Dès 1969, on observe un triple rétrécissement: à l’ecclésiologie, au ministère ordonné, au ministère épiscopal (note 6) et un retour de la sotériologie à propos de la nature du ministère (note 7).
Il y a double profit à faire de l'Eglise le fondement des sacrements: a/ on évite la critique biblique qui avait montré les faiblesses de l'argument d'une institution scripturaire des sept sacrements, b/cela permet de rendre à l'Eglise une place indispensable dans des sociétés sécularisées à titre de “sacrement pour le monde”.
André Birmelé signale deux courants. Celui de Tubingen, avec J.A.Möhler (1796-1838) et celui de la néoscolastique dont J.M.Scheeben (1835-1888) est l'un des bons représentants. Pour les uns et les autres, l'Eglise relaie l'oeuvre de la nature humaine de Christ. Les premiers sont attentifs à éviter toute confusion ou identification entre Eglise et nature humaine du Christ, les seconds, au
____________
(1) Somme théol./Truc, Introduction, p. 38
(2) Théo, encyclopédie catholique, ouvrage collectif, Droguet-Ardant/Fayard, Paris, (abréviation: Théo), p. 965.
(3) Symbolorum, n° 1864, p. 426, 2536, pp. 504-505 et CdC, a731, § 1.; pour les sept sacrements: n° 860, p. 277, 1310, pp. 332-333, 1601 et 1603, p. 382;
(4) Ibidem, p. 895: “Ecclesia sacramentum originale et universale”.
(5) Birmelé/Dialogues, pp. 211-237.
(6) Ibidem, pp. 127-130.
(7) Ibidem, p. 177.
page 97
contraire, présentent l'Eglise comme la continuation de cette nature humaine. Le sacrement étant le mystère de l'union personnelle des deux natures, l'Eglise qui continue la nature humaine est l'actualité de ce mystère, elle est donc sacrement, de façon essentielle. A travers C.Feckes (1934), Yves Congar (1937), Henri de Lubac (1938), l'encyclique Mystici corporis de Pie XII (1943) qui parle de l'Eglise comme « instrument du verbe incarné », O.Semmelroth (1963), l'identification se poursuit et se précise: elle est située dans la hiérarchie.
Entre 1930 et 1960, A .Birmelé note l'apparition d'une tendance différente qui comprend la sacramentalité de l'Eglise comme signe et non plus comme instrument. C'est la position de Karl Rahner. L'Eglise n'est plus l'instrument de la grâce (de Christ), mais le signe de cette grâce. Comprise dans le cadre de la doctrine du sacrement où le signe agit ex opere operato, cette position implique cependant que l'Eglise est opus operatum du salut.
Le concile de Vatican II a officialisé la sacramentalité de l'Eglise (“Constitution Lumen gentium”) faisant droit à la fois à la notion d'instrument et à celle de signe, plaçant cependant la mission de l'Eglise avant ses structures. Appelée à rassembler tous les justes (chapitre 1), l'Eglise est aussi appelée à rassembler toute l'humanité avec tous ses biens (chapitre 2). Elle est non seulement le signe du Royaume, mais le germe de ce dernier. Les thèmes classiques de l'ecclésiologie catholique romaine sont sauvegardés.
André Birmelé estime, en conclusion, que c'est sur la nature de l'instrumentalité de l'Eglise que se focalise le dialogue oecuménique (note 1) Mais comprendre l'Eglise comme instrument c'est introduire une opacité, comme instrument exclusif, c'est en faire un intermédiaire obligé: l'Eglise devient l'instrument d'une médiatisation.
La question qui se pose peut se formuler ainsi: la foi est-elle le résultat de l’instrumentalité de l’Eglise ou l’Eglise est-elle un effet de la parole de Dieu?
Les intermédiaires et l'Eglise comme intermédiaire restent d'actualité en ce qui concerne la tradition romaine. Le seul changement substantiel est historique: l'Eglise relève désormais du domaine privé (bien qu'elle cherche à établir, partout où cela est possible, la reconnaissance diplomatique ou un statut concordataire). Le caractère contraignant de la médiatisation qu'elle effectue n'est ressenti que pour ceux qui relèvent de son autorité, dans les mariages interconfessionnels et au niveau des relations oecuméniques.
Si nous tenons à l'Eglise, mais dans la transparence, il suffit de reprendre l'ecclésiologie dans les catégories bibliques de “servante” et de “témoin”. Si l'Eglise est “signe”, elle ne peut l'être valablement que lorsque ce “signe” puise sa signification dans les expressions bibliques elles-mêmes.
La sacramentalité de l'Eglise, prolongement de l'instrumentalité de la nature humaine du Christ fait participer l'Eglise à l'union hypostatique et attribue à l'instrumentalité de l'Eglise la nature d'une médiatisation sacralisée. Entre le Christ et l'Eglise, il y a (même dans le cas où l'Eglise est “signe de la grâce”) l'union sans confusion de la coïncidence.
L'application faite à l'Eglise de la conception de l'union sacramentelle définie pour la christologie au concile de Chalcédoine entretient la même ambiguïté à tous les échelons: les fidèles ou laïcs qualifiés de « signes du Dieu vivant », les religieux appelés à « montrer Christ », les évêques assistés des prêtres par qui « le Seigneur est présent au milieu des croyants », les saints par qui Dieu donne « signe de son royaume », Marie « image et prémices » de l'Eglise céleste (note 2).
Dans un souci oecuménique, le concile de Vatican II avait donné le pas à la définition de l'Eglise comme peuple de Dieu pèlerin (note 3) (ce qui n'est pas exactement la même chose que “peuple de Dieu des derniers temps”, note 4). En développant, par ailleurs, le thème de l'Eglise-sacrement, il rétablit dans la première place l'autre définition: l'Eglise corps de Christ (interprétée dans un sens mystique en
____________
(1) Ibidem, pp. 470-472.
(2) Birmelé/Dialogues, pp. 226-227.
(3) NLF, pp. 600-s.
(4) Ibidem, pp. 131, 196, 199, 325.
page 98
rapport avec la transsubstantiation eucharistique « manifestation la plus haute de l'Eglise comme corps de Christ », note 1).
Après la réforme grégorienne centralisatrice, le concile de Trente avait insisté sur la hiérarchie, puis, au XIXe siècle, l'Eglise était montrée comme société parfaite et modèle pour la société civile. Vatican II présentant l'Eglise comme mystère, comme peuple de Dieu, comme corps de Christ, comme temple de l'Esprit a voulu passer d'une ecclésiologie de pouvoir, juridique, centraliste, à une ecclésiologie où dominent la communion et le service (note 2)
Dans Lumen gentium il n'est pas dit que l'Eglise “est”, mais “subsiste” (subsistit) dans l'institution de Pierre et de ses successeurs; elle ne présente plus l'Eglise comme continuation du mystère de l'union des deux natures en Christ, mais comme une union analogue entre le mystère de l'Eglise et sa réalité concrète de peuple de Dieu; elle ne part plus de l'idée que l'Eglise doit qualifier les sociétés humaines, mais qu'elle a pour fonction d'être l'unité en germe du genre humain. Lorsqu'on prend ainsi ce texte, il n'est plus possible de parler d'une médiation de l'Eglise. En revanche, si chacune des affirmations de l'Eglise que l'on vient de relever doit se comprendre comme une unité, il s'agit bien d'autant d'expressions de la coïncidence. L'unité peut bien rendre compte de la christologie (comme aussi du couple conjugal) car, là, il y a bien coïncidence, mais transposer l'unité dans l'ecclésiologie, c'est aller à l'encontre de la notion biblique fondamentale de l'alliance (comme aussi bien de celle, néotestamentaire, d’ “union” ou de “communion”).
Mais les textes de Vatican II font l’objet d’interprétations différentes. Bernard Sesboué présente la sacramentalité de l'Eglise comme garante d'une parfaite transparence à l'action de Dieu, Jean-Marie Tillard souligne la médiatisation de l'Eglise. La formule qu'il emploie (la justification ne se produit pas a Deo solo, mais a Deo et ab ecclesia) me paraît typique d'une pensée théologique qui substitue la médiatisation de l'Eglise à la médiation de Christ (note 3).
De plus, ce dialogue de théologiens n'est-il pas rendu caduc par la Lettre aux évêques (15 juin 1992) (note 4) puis par l’Encyclique Ut unum sint (25 mai 1995) (note 5) ? Dans ces documents, la distinction entre “union” (vocable qui vise les personnes) et “unité” (qui vise les natures) n’est pas signalée. Le lecteur non averti peut ne pas saisir le registre dans lequel ces textes s’expriment. A supposer qu’il récuse la notion de “nature”, il risque ainsi d’être entraîné sur ce terrain à son insu. Dans l’Encyclique, les trois mots: “ut unum sint”, coupés de leur contexte, envisagés en dehors de toute environnement exégétique, prennent l’allure de slogan plus que de parole de Dieu.
Il y a une façon de témoigner de soi (d’une manière tendanciellement identificatrice avec Celui dont on veut être le témoin) dont l’effet n’est guère différent des anathèmes avec lesquels le concile de Vatican II voulait finir une fois pour toutes.
L’ecclésiologie de Vatican II se superpose-t-elle à celle des conciles précédents ou se substitue-t-elle à elle? Au vu des textes émanant du Saint-Siège sous le pontificat de Jean-Paul II, on est tenté de penser que l'ecclésiologie de Vatican II est à usage interne, pour ceux qui sont dans la communion du Saint-Père et à usage externe pour les adeptes
___________
(1) Dic.théol.cath., CORPS DE CHRIST, p. 103.
(2) D’après Jean Rigal, Le mystère de l'Eglise: Fondements théologiques et perspectives pastorales, Paris, Le Cerf, 1992, abréviation: Rigal/Eglise..
(3) Ibidem, pp. 231-237
(4) Publiée dans BSS à compter de la livraison du 1er juillet 1992 et dans les semaines suivantes.
(5) Traduction française, Mame-Plon, Paris, 1995.
page 99
des autres religions ou les non-croyants, alors que l'ancienne ecclésiologie est toujours appliquée aux chrétiens non-catholiques (note 1).
On comprend la réaction du Conseil Oecuménique des Eglises qui, en réponse aux dernières déclarations émanant du magistère romain, marque sa préférence pour la notion de communion plutôt que d'unité ( “ecclésiologie de communion”, note 2).
La conception de l'union sacramentelle, signifiante et instrumentale, qui réunit l'institution romaine, le nouveau peuple de Dieu et toute l'humanité est une expression caractérisée d'une coïncidence totalisatrice. La sacramentalité de l'Eglise parachève une ecclésiologie de la médiatisation de l'Eglise. La question qui ne peut manquer de se poser ici est celle-ci: l'existence d'une telle médiatisation réalise-t-elle la médiation du Dieu vivant accomplie par Christ ou ne lui substitue-t-elle pas une idolâtrie de l'Unité, dont on peut se demander si elle est apostolique et catholique. L'isomorphisme avec les modèles du IIIe siècle qui avaient la religion de l'Un ne prend-il pas ici une revanche sur le monothéisme biblique? Ne sommes-nous pas en présence d'un ecclésiomonisme ?
La base de cet ecclésiomonisme est à chercher dans la doctrine thomasienne des causes secondes qui met à l’honneur la raison, la nature et l’Eglise (note 3). L’Eglise n’est plus alors seulement communicatrice, elle est vraiment médiatrice. C’est une pleine positivité (détentrice de pouvoirs sacralisés) qui se pose en intermédiaire indispensable de la naissance à la mort. L’alternative ecclésiologique se trouve dans une Eglise-témoin parce que fondée sur la prédication de la parole de Dieu (ou de l’Evangile) qui est la véritable actualité de Jésus Christ.
La communion conçue comme une union par une double analogie ontologique avec l'union des deux natures en Christ et l'union conjugale justifie la participation du prêtre au sacerdoce du Christ et la conception du sacrement agissant ex opere operato. Ainsi se construit la base d'une médiatisation de l'Eglise qui, seule, possède (sic) les moyens de salut. C'est le coeur du contentieux entre Rome et les Eglises orthodoxes (note 4).
excursus n° 43: La magie émotionnelle: L'alignement de la notion de sacrement sur l'eucharistie et l'importance que prend dans cette dernière la notion de “corps” (l'hostie est corps de Christ, il entre dans notre corps nous intégrant à l'Eglise qui est, d'une autre manière, mais elle aussi, corps de Christ et, par là, médiatise le salut) favorise une théologie pratique du sacrement qui utilise l'émotion.
Jean-Paul Sartre a montré que le rôle fonctionnel de l'émotion consiste à faire surgir un monde magique et que, dans sa nature, elle est un phénomène de “croyance” (note 5). Dans l'émotion, le corps n'est plus écran, ni même instrument ou organe, mais médiation.
L'opus operatum ne relève pas de la magie au sens du religieux archaïque, mais utilise la magie de l'émotion. La motion déifiante passe ainsi par la magie de l'émotion sacramentelle créée par le décor de l'édifice, entretenue par l'atmosphère du sanctuaire, orchestrée par la liturgie et, par la force de l'institution, organisée par le clergé.
La charge et les décharges émotionnelles fortes caractérisent la tradition tant dans l'Eglise orthodoxe que dans l'Eglise catholique.
Il n’est pas question pour autant d’amputer l’être humain de sa part émotive, mais de refuser l’émotion provoquée et cultivée.
L'instrumentalité de l'Eglise suppose une coïncidence du type de l'unité ou de l'union sans fusion ni confusion, un intemporel qui entre dans la durée. Pareille
____________
(1) Voir Libre-Sens, juin 1993, pp. 202-203.
(2) Voir Les dix points d’Evreux, Groupe des Dombes, BSS, 8 février 1995.
(3) Jeauneau/Chartres, p. 50 et plus loin 3.5..
(4) Birmelé/Dialogues, p. 434 et note 27.
(5) Jean-Paul Sartre, Esquisse d'une théorie des émotions, Hermann et Cie éditeurs, Paris, 1939, 3e édition 1948, rôle fonctionnel: pp. 33-35, phénomène de croyance: pp. 41-42 et ss.
page 100
temporalisation, conçue par analogie avec la causalité immanente, se traduit dans et par une hiérarchisation d'états et d'habitus, qui donnent corps à une médiatisation.
Ce n'est pas Christ qui représente Dieu parmi nous et qui nous représente devant Dieu (note 1), mais l'Eglise qui, pour les chrétiens et pour l'humanité entière, homologue le Ciel (note 2) in persona Christi. Les intermédiaires prennent toute leur consistance du fait qu’ils doivent recevoir une consécration ecclésiastique et il est nécessaire de distinguer ce qui est ecclésial de ce qui est ecclésiastique. On ne peut faire passer l’ecclésiastique pour de l’ecclésial. L’ecclésiastique implique l’Institution comme instrument et comme instrument de pouvoir.
Il existe une alternative: l'Eglise comme effet de la parole de Dieu et des sacrements donnés à la foi pour qui le support de la foi est la seule Parole. Définition opérationnelle dans la transparence. La “médiation de la foi”, sujet de la seconde partie de ce travail, montrera qu'il existe, pour la coïncidence, une autre manière de se temporaliser: la tension eschatologique.
3.8 -le bouclage juridique-
Toutes les religions révélées, ont à composer avec la durée qui les éloigne des événements fondateurs. L'éloignement est également sensible pour les paroles fondatrices qui, annoncées dans des contextes culturels sans rapport avec celui qui les a vu naître, risquent de devenir lettre morte. Toute société humaine ne peut subsister si elle ne définit pas ses buts et ne se donne pas des règles.
C'est ainsi que l'on voit naître une seconde génération (et un second type) de textes: des traditions interprétatives comme le Talmud dans le judaïsme, les Pères et les conciles dès les premiers siècles de l'Eglise, la Sunna et les Hadith dans l'islam, les confessions de foi et textes symboliques dans les Eglises issues de la Réformation.
Il existe un troisième type de textes, auquel le Talmud correspond aussi dans sa partie jurisprudence et que l'on rencontre dans l'Eglise catholique avec le Droit canon, dans l'islam avec la Chari'a: des dispositions juridiques.
La distinction entre “succession” (“diadochê”) et “tradition” (“paradosis”) s'opère chez Eusèbe (v.260/5-v.339/40) (note 3). A partir d'Augustin (Ve siècle) la succession va primer la tradition elle en devient la garantie (tnote 4).
Chez Augustin lui-même, on trouve des textes où l'Ecriture prime l'Eglise, d'autres où c'est l'inverse (note 5). Ainsi, sa fameuse parole: « Je ne croirais pas à l'Ecriture si l'Eglise ne m'y amenais » (note 6) a-t-elle pu être invoquée par les tenants de ces deux positions.
Le tournant du juridisme se situe à la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe avec la réforme grégorienne. L'actualité de la parole de Dieu se voit supplantée par un pouvoir juridique.
Jusque là, l'oeuvre de salut était rapportée directement à Dieu, on conservait une marge pour l'action imprévue du Saint Esprit. L'importance des saints s'explique par la primauté donnée à l'anthropologie spirituelle sur les considérations juridiques.
____________
(1) Thème du livre de Dorothée Sölle, Stellvertretung, ein Kapitel Theologie nach dem “Tode Gottes”, Kreuz Verlag, Stuttgart, 1965 (La Représentation, un essai de théologie après la “mort de Dieu”, Desclée et Cie., Paris, 1969), abréviations: Sölle/Stellvertretung, Sölle/Représentation. Ex. n° 63, p. 157.
(2) Sur cette permanence de l'homo religiosus, voir Eliade/Sacré), pp. 143-144.
(3) Bakhuizen van den Brink, “La tradition dans l'Eglise primitive et au XVIe siècle”, RHPR, 1956/4, p. 275.
(4) NLF, p. 595 qui ajoute: « Cet accent est demeuré jusque dans la théologie de Vatican II ».
(5) Congar/Tradition(s) II, p. 150 et note 77 (pp. 314-315).
(6) Contra epistolae Manichei quam vocant Fundamenti, I, 4, 5, Migne PL. 42, 175.
page 101
A partir de la réforme grégorienne, un processus s'engage qui va aboutir, deux siècles plus tard, à une interprétation de l'Eglise et de sa vie en termes juridiques de pouvoirs et en termes de forme (ou de nature) et de causalité (physicisme scolastique). Après le concile de Trente (1545-1563), l'organe transmetteur prend le pas sur le contenu de la transmission.
Dès lors, l'enseignement de l'Eglise devient prégnant, la foi (vérités et comportements) est conditionnée par les structures de l'Eglise considérées comme celles que Dieu lui-même a données à son Alliance. Le magistère romain « justifié et garanti, une fois pour toutes, par l'institutiton et les promesses de Jésus Christ est la règle de la croyance. Il peut non seulement interpréter l'Ecriture et les témoins de la tradition, qu'il faut lire “avec les yeux de l'Eglise”, mais prononcer la vérité doctrinale et condamner les erreurs concrètes tout au long de l'histoire, dans la trame de l'histoire et des nécessités qu'elle comporte concrètement » (YCI, pp. 245-246).
Pour la tradition catholique “romaine”: l'Eglise est fondée sur une hiérarchie de droit divin et de droit écrit (divina ordinatione) qui découlent directement de l'Evangile (a Christo instituta).
Sur ce plan, l'Eglise catholique se différencie des autres Eglises chrétiennes.
Pour les Eglises orientales, les canons des conciles ne « sont pas des statuts juridiques [...] mais des applications des dogmes de l'Eglise, de sa tradition révélée, à tous les domaines de la vie pratique de la société chrétienne » (note 1).
Pour les Eglises issues de la Réformation, dans la mesure où la révélation biblique constitue l'autorité dernière, les institutions ecclésiastiques relèvent du droit humain. C'est à l'ensemble des ministères que revient la tâche d'édifier l'Eglise. Une part prépondérante revenant toutefois aux théologiens (exégètes, systématiciens) exerçant le ministère de “docteurs”.
Lorsque l'institution ecclésiastique réunit tous les pouvoirs (sacramentel -pour cette vie et pour l'au-delà-, herméneutique , juridique), les textes qui émanent d'elle prennent une autorité contraignante. A défaut de pouvoir connaître l'ensemble de ces textes et d'être en mesure de juger du degré d'autorité dont jouit chacun d'eux, dans le cas le plus courant, le fidèle catholique aussi bien que l'observateur extérieur sont tentés de tout recevoir indistinctement comme obligation de conscience. Ce qui n'est pas entièrement dénué de sens puisque tous ces textes, situés à des degrés divers d'autorité, sont hiérarchisés, le moindre d'entre eux se trouvant, de ce fait, relié à ceux qui font suprêmement autorité. Le caractère catégorique des décisions (dans le cas de l'avortement, ou du sacerdoce ministériel féminin, par exemple) contribue par ailleurs à l'impression qu'il s'agit toujours d'actes indiscutables de l'autorité suprême.
excursus n° 44: Les textes magistériels catholiques: il existe deux voies: a/ voie extraordinaire (conciles, déclarations “ex cathedra”, définitions et condamnations); b/ voie ordinaire « les textes qui ne relèvent pas de l'infaillibilité pontificale, mais, avec le temps, certains textes revêtent une sorte d'infaillibilité » (note 2)
Les documents sont de deux sortes: a/Constitutions (définitions concernant le foi et les moeurs) appelées apostoliques lorsqu'elles émanent du pape (Brefs, Bulles), b/ epîtres et lettres: encycliques, épîtres apostoliques, lettres décrétales ou canoniales, lettres apostoliques ou “motu proprio”, exhortations (par lesquels le pape donne force de loi à des décisions synodales), allocutions, discours, messages.
___________
(1) Lossky/Essai, p.172.
(2) Père Patrick Keppel, BSS, 9 mars 1994.
page 102
Les Congrégations romaines publient aussi des textes appelés “rescrits” (actes administratifs, réponses à de demandes), “indults”, “décrets”, “instructions”, “directives” (note 1).
« Il n'y a pas d'infaillibilité sans qu'elle soit déclarée auparavant » (note 2).
On notera a/ que le document excluant toute possibilité de sacerdoce féminin (Congrégation de la foi, novembre 1995) étend pour la première fois le champ de l'infaillibilité au magistère ordinaire de l'Eglise et b/ que dans ce tableau les théologiens n'ont aucune place en propre. Ils sont appelés à préparer les décisions, à les défendre ensuite. Leur domaine se ramène aux “praeambula fidei” (YCI, p. 259).
excursus n° 45: Le Catéchisme catholique Pour juger de la foi catholique, il ne suffit pas de fréquenter assidûment la Bible, il faut encore être devenu familier de l'Enchiridion symbolorum de Denzinger-Schönmetzer et spécialiste du droit canon (Codex Juris Canonici, 1918, révisé en 1983). La publication du Catéchisme de l'Eglise catholique (note 3), qui rassemble de façon maniable ces diverses sources sur tous les sujets de la foi et de la morale, a le mérite de permettre à tout chrétien catholique de ne pas en rester à une foi implicite.
Le Catéchisme romain (1566), décidé par le Concile de Trente en 1564, avait un précédent: les deux Catéchismes de Luther (1529) (note 4). L'actuel catéchisme romain, parfois dit “de Jean-Paul II” a été précédé par le catéchisme pour adultes de l'Eglise évangélique luthérienne d'Allemagne (note 5). La différence essentielle entre ces deux entreprises réside dans le fait que le catéchisme romain définit une ligne, alors que le catéchisme évangélique présente des repères et offre des matériaux pour une réflexion personnelle et comunautaire.
Toute disposition juridique est, par définition, réformable, mais cela n'est pas aussi facile lorsqu'il s'agit d'une autorité juridique de droit divin. Deux issues sont possibles: ou certains aspects sont mis en sommeil, ou l'on tente une réinterprétation de tout le système.
La première solution a été adoptée dans nombre de situations conjoncturelles où l'Eglise romaine s'est trouvée en position de faiblesse. Mais ce qui a été mis en sommeil sera réactivé aussitôt que la situation aura évolué de manière plus favorable.
Karl Rahner a tenté la seconde voie en critiquant la théologie consacrée par Denzinger, la réinterprétant jusqu'à en modifier le contenu (conserver les formules, mais en changer la signification). Il espérait démontrer que chaque formulation dogmatique peut être considérée à la fois comme un aboutissement et comme un commencement. Mais lors des débats sur l'infaillibilité (1970), il « se rangea du côté de la curie et se définit explicitement comme théologien “immanent au système”, ce qui le fit rétrospectivement apparaître aux yeux de tous comme le dernier grand (et stimulant) néoscolastique » (note 6). Dans le catholicisme, ce ne sont pas les théologiens, les évêques, les saints qui expriment la foi, c'est toujours Rome et elle seule. Pour Rome, c'est l'Eglise qui a défini le canon des Ecritures, qui fait les théologiens, les évêques et les saints.
Qu'une Eglise cherche (toujours de nouveau) la cohésion entre sa foi et les sources de celle-ci, entre sa foi et la mise en oeuvre (individuelle et communautaire) de cette dernière cela va de soi, mais l'intervention d'un bouclage juridique change la nature du processus: du bene esse, nous passons à l’esse.. De la cohésion nous passons à la coïncidence.
Dans la conceptualité romaine, la tradition est fondée en droit et, par le jeu de la reconnaissance de l'Etat du Vatican, en droit international. L'Incarnation ininterrompue, l'histoire sainte continuée dans et par l'Eglise trouvent ici leur traduction juridique. Ainsi
____________
(1) Sur ce sujet, voir également Jean Tartier, “Le pape et ses encycliques”, dans le volume collectif: Paroles de pape, paroles protestantes, Les Bergers et les Mages, Paris, 1995, p. 75.
(2) Ibidem.
(3) Librairie éditrice Vaticane, 1992, traduction française, Mame-Plon, Tour-Paris, 1992..
(4) MLO, tome VII.
(5) Voir ci-dessus, note 35.
(6) Küng/Théologie 2000, p.261.
page 103
se crée, non seulement une “nationalité de l'esprit”, mais encore une “supranationalité”. La personne du Souverain Pontife n'a pas qu'une valeur symbolique, elle sert à créer une identité catholique au sein de toutes les nations. A travers la reconnaissance diplomatique du Vatican, le processus identitaire caractéristique de la coïncidence met à profit le jeu normal de la société de droit pour se développer.
3.9 -aboutissement de la ligne transascendante-
La “béatitude”, achèvement du processus totalisant ne touche cependant pas au mystère de Dieu. La béatitude éternelle est la condition divine (note 1), elle est également la fin de l'être humain créé à l'image de Dieu (note 2). La participation tient toutes ses promesses.
3.9.1 -un achèvement de la Création-
Le processus est actuellement en marche. Soit de manière naturelle, soit de manière surnaturelle. La chute a effacé la “ressemblance (similitudo) de Dieu”, elle n'a pas détruit son “image” (imago Dei). Cette dernière (pensée et volonté libre) est seulement “blessée”, devenue le siège de la “concupiscence”, laquelle ne s'identifie pas au péché, même s'il est indubitable qu'elle y incline. Les “dons surnaturels” (dona superaddita) dont Adam avait été gratifié originellement sont perdus, mais l' “image de Dieu” suffit à définir l'être humain comme :
« Ouvert de par sa “nature” même [cette “nature” étant comprise au sens où l'être humain est le “destinataire” de l'action de Dieu, note 3] au Don de Dieu, [à définir] cette nature elle-même comme une puissance obédientielle [notion thomiste (note 4): capacité de l'essence humaine à recevoir le Don de Dieu, valant devoir d'accueillir ce don, note 5] par rapport à l'union hypostatique et à la grâce de Christ (dans la perspective a priori christocentrique de la création) et comme la faculté d'accueillir ce Don de Dieu d'une façon connaturelle dans la Parole (foi-amour) et dans la vision de Dieu » (note 6).
Les prémices de la béatitude sont encore données d'une autre manière dans la situation actuelle, dans et par l'existence d'une Providence.
« Il est vrai que le monde et la marche du monde correspondent à un plan divin plein de sens (Providence) et tendent ainsi, comme un tout, vers une fin qui leur donne tout leur sens et [vrai] que Dieu fait aboutir au bien du monde même ce qui s'y trouve de mauvais » (note 7).
Il s'agit d'un processus total et d'un finalisme. Ailleurs, les auteurs vont jusqu'à parler d'une prédestination du monde:
« Dieu, dans son éternité, dirige le déroulement du monde et de son histoire, et, au sein de celle-ci, le déroulement de l'histoire du salut, vers la fin (eschatologie) prévue et voulue dans sa prédestination, et cela par le moyen des forces immanentes au monde, divinement crées, et de ses dispositions relatives à l'histoire du salut (grâce, miracle). Ce plan du monde orienté vers l'accomplissement de celui-ci (qui est encore à venir), cet accomplissement qui, seul, donnera tout son sens à l'ensemble du monde et à chacun de
____________
(1) Les questions 1 à 5 de la deuxième partie de la Somme Théologique de Thomas d'Aquin constituent un petit traité de la béatitude de Dieu, KTcath. n° 257.
(2) Ibidem, n° 26.
(3) Dic.théol.cath., NATURE, NATURE ET GRACE, pp. 309-310.
(4) Cayré/Patrol. II, p. 550.
(5) Dic.théol.cath., PUISSANCE OBEDIENTIELLE, p. 399.
(6) Ibidem, IMAGE DE DIEU, p. 224.
(7) Ibidem, HARMONIE PREETABLIE, p. 213.
page 104
ses éléments, ne sera vraiment dévoilé à la créature que dans cet accomplissement même » (note 1).
La finalité du processus total est un accomplissement du créé inscrit dans le fait même qu'il s'agit de la Création (noe 2).
Ces prémices naturelles sont confirmées et stimulées par l'action salvifique de Dieu, mais ce n'est pas cette action qui les fonde:
« Le but de ce regard jeté en avant (l'eschatologie), c'est de permettre à l'homme d'assumer le présent comme un futur déjà secrètement présent, un futur définitif qui se présente dès maintenant en tant que salut s'il est accepté comme une action du Dieu qui dispose souverainement, action dont on ne peut supputer ni le moment, ni les modalités [...]. La fin est déjà présente avec l'Incarnation, la mort et la résurrection de Jésus [elle] est donnée comme résultat de cette miséricorde triomphante et du Don de Dieu » (note 3).
3.9.2 -dont le “corps de Christ” est le coeur mystique-
La grâce: « Faveur divine qui, en dépit de sa nature qui concerne tous les hommes, toujours, de tout temps et partout sans que ceux-ci puissent y échapper, reste étroitement liée à l'événement Jésus Christ » (note 4).
Cet événement est donc la source de la “grâce sanctifiante”, « don permanent, intérieur et efficace de l'Esprit divin, avec toutes ses conséquences » (note 5). Le fait que le concile de Trente ait parlé d'une “grâce inhérente” (note 6) « n'en fait jamais une chose » (note 7), mais bien une « grâce créée et accidentelle » (note 8), non une élévation de la nature, mais un pardon de l'impie (note 9). Elle confère la justice et la sainteté, de manière réelle (au sens du réalisme scolastique), elle est bien une « grâce de “divinisation” » (note 10). « Elle a un caractère sacramentel (Eglise corps de Christ, sacrement) et elle fait entrer l'homme qui la reçoit dans la vie et la mort du Christ » (note 11).
L'ecclésiologie du corps mystique du Christ s'accorde avec l' “augustinisme politique”. L'Eglise, elle aussi, est prémice du Royaume. Elle n'est pas appelée à être un “signe” de ce Royaume, elle en est le germe. Mieux encore, elle est déjà, pour une part importante (“triomphante”) dans le “Ciel”, où elle est active, assurant, à partir de là, le succès du processus totalisateur en cours (note 12). Elle, et elle seule, assure la circulation de la grâce sanctifiante dans l'humanité.
____________
[1] Ibidem, PROVIDENCE DIVINE, p. 398.
(1) Ibidem, PROVIDENCE DIVINE, p. 398.
(2) Sur la Nouvelle Création conçue comme retour du Cosmos à la situation originelle, KTcath; nn° 1045, 1046, 1049. Sur l’immortalité de l’âme et la résurrection des corps qui vont rejoindre leurs âmes respectives, voir KTcath., nn° 997, 1000, 1005, 1022, 1030-1032.
(3) Ibidem, ESCHATOLOGIE, pp. 161-162. Pour le Jugement dernier, voir KTcath. n° 1040, pour la rétribution (en fonction des oeuvres de la foi), n° 1021, pour la prédestination, n° 1037, pour la “Géhenne”, nn° 1033-1037.
(4) Ibidem, GRACE, p. 207 qui renvoie à Symbolorum, n° 340, p. 118; n°2305, p. 481; n° 2406, p. 49; n°2464, p. 495; n° 2618, p. 523.
(5) Ibidem, GRACE SANCTIFIANTE, p. 210.
(6) Symbolorum, n° 1530, pp. 371-372 et n° 1561, p. 379.
(7) Dic.théol.cath, GRACE, p. 207.
(8) Ibidem, GRACE, p. 2O8.
(9) Symbolorum, n° 1513-s., p.367; nn°1521-1533, pp. 369-372.
(10) Dic.théol.cath., p. 207, point n°7.
(11) Ibidem et, pour l’incorporation au corps de Christ par le baptême, l’union sacramentelle eucharistique, KTcath, nn° 1010, 1026.
(12) KTcath., nn° 1023, 1029, 1032, 1013-1014.
page 105
3.9.3 -et l’Eglise la mandataire historique-
Dans la colonne transascendante, il y a un moment où les mérites de la Vierge et des saints rencontrent nos mérites personnels. Les premiers arrivés tendent la main à ceux qui sont en difficulté dans l'escalade. Cette mise en oeuvre de la communion des saints exprime admirablement la solidarité humaine, mais elle est inséparable de la conception mythologique du monde à étages, elle consacre sinon une synergie, du moins la collaboration indispensable de l'être humain à sa propre rédemption et, par là, à celle du monde, elle revêt enfin un caractère ecclésiastique dès lors que c’est l’Eglise hiérarchique seule qui fait les saints et dispose de leurs mérites surérogatoires
Le Sujet transcendant (vertical) de la Tradition est le Saint Esprit, sur le plan horizontal, c'est l'Eglise qui en est le Sujet. Mais l'Esprit n'agit authentiquement que par l'Eglise comme institution divine, à titre de ministère hiérarchique. Déjà pour les Pères anténicéens, le sujet de la Tradition est l'Eglise, à partir du XIXe siècle, nombre de théologiens vont identifier l'Eglise (sujet supra-individuel de la praedicatio ecclesiastica ou de la tradition active) avec le magistère hiérarchique: le magistère (publiquement résumé en la personne du Saint-Père) fait figure de vrai Sujet de l'histoire.
excursus n° 46: Histoire sainte et temps du salut: En allemand, le même mot (“Heilsgeschichte”) s'emploie pour ces deux réalités. La langue française permet de les différencier, mais la distinction reste délicate à opérer. Ce qui est certain, c'est qu'il existe bien un “temps du salut” (un “aujourd'hui”) dont l'histoire est bénéficiaire. D'où la possibilité de réserver l'expression d' “histoire du salut” à l'histoire considérée d'un point de vue chrétien comme constituée d'une histoire sainte et d'un “temps du salut” (ou “temps de l'Eglise”). L'histoire, purement rétrospective, mémoire du christianisme qui, avec ses lumières et malgré ses ombres, rend témoignage au Christ rédempteur qui vient bientôt est encore autre chose. S’il n’y a plus d’histoire sainte, s’il y a un “temps ”, un “aujourd’hui du salut” il y a aussi une histoire (rétrospective) du christianisme (note 1).
excursus n° 47: Points de repères: Cyprien de Carthage, au IIIe siècle, comprend l'Eglise comme le peuple de Dieu dont l'Unité est comparable à celle du Père, du Fils et de l'Esprit dans la Trinité. Il situe cette réalité dans la continuité liturgique du culte (note 2). L’élaboration ultérieure ira beaucoup plus loin: « L'Eglise catholique se comprend comme porteuse de la tradition parce qu'étant celle qui écoute, croit et enseigne avec autorité la révélation de Dieu, elle est, dans l'unité de ces trois aspects, la présence permanente du Christ dans l'histoire: elle y maintient la vérité du Christ, la développe et la rend présente à chaque époque » (note 3).
L'union du trône et de l'autel (le césaropapisme), s’affirme en Occident au VIe siècle, en Espagne, où elle s'accompagne de la conversion des Juifs par décret (Marranes, note 4). Avec Charlemagne, ce régime (calqué sur la théocratie davidique) sera étendu à tout l'empire (sans conversion forcée des Juifs) (note 5).
Le modèle celte de l'Eglise regroupée autour d'une communauté monastique (d'origine irlandaise) bien que d'inspiration plus typiquement occidentale, ne prévaudra pas (note 6). Le style monastique irlandais ascétique à outrance a joué contre lui. Dans les monastères, la Règle bénédictine, plus équilibrée, triomphera. C'est l'époque où une même Eglise, dans un même empire, se retrouve le dimanche matin dans un même sanctuaire. Christianisme sacramentel, féodal et papal (la fausse “Donation de Constantin” date de la seconde moitié du VIIIe siècle). La légende carolingienne ultérieure servira d'idéal à bien des intégrismes.
____________
(1) Voir plus bas, 6.11, -un nouveau modèle-.
(2) NLF, ouvrage cité, p. 231, p.233. L'Index du Symbolorum, p.886 réunit tous les textes relatifs à la continuité de l'Eglise. Les n°1311, 3143, 3705 spécifient que l'Eglise est la continuation légitime du peuple de Dieu.
(3) Dic.théol.cath., ouvrage cité, TRADITION, p.483.
(4) Pléiade/Religions,ouvrage cité,tome II, pp.781-782.
(5)Ibidem, pp.795 et 797-ss.
(6) Ibidem, p.782.
page 106
Les Eglises orthodoxes nationales et nationalistes, l'anglicanisme, les protestantismes nationaux (culminant avec la conception hégélienne de l'Etat prussien protestant) ne feront pas exception à la règle. La symbiose tumultueuse réalisée à travers les siècles entre l'Eglise orthodoxe russe et le tsarisme est, elle aussi, le résultat d'une telle vision unitive. L' Umma musulmane (tolérante ou non) s'inscrit dans le même contexte unificateur.
L'alliance (officielle ou officieuse) du pouvoir religieux avec le pouvoir politique est l'application pratique de la coïncidence. Le moment viendra où les idéologie politiques totalitaires prendront le relais en sécularisant ce même projet anthropologique. Le principe d’une alternative possible apparaîtra qu XVIe siècle, mais n’a de chance de réalisation que dans un contexte socio-politique de laïcité (note 1).
Partis du Sujet substantialiste, nous sommes arrivés à l'Eglise comme véritable Sujet de l'histoire. Par cette double visée l'Eglise se rend indispensable, elle est l'intermédiaire obligé. La question posée par Luther (note 2) et par la Réformation dans son ensemble garde sa pertinence: Pourquoi les mérites de Christ ne suffiraient-ils pas? Jésus Christ seul n'aurait-il pas le bras assez long? La même question se pose à nouveau: N'y a-t-il pas une méprise sur la personne et l'oeuvre de l'Esprit? Sont-ce la Vierge et les saints qui nous conduisent à Christ? Leurs personnes sont-elles indispensables pour que la médiation prenne réalité ?
L'instrumentalité sacramentelle de l'Eglise (Incarnation prolongée, histoire sainte ininterrompue) ôte à cette récapitulation le caractère d'une initiative du Christ seul. L’aboutissement de la participation comme processus totalisateur pose la question de savoir comment il évitera de se confondre avec un panthéisme eschatologique. Pour éviter cette expression, on pourrait éventuellement recourir à celle de “théopanthéisme” ou de “théopantisme” (note 3) eschatologique.
3.9.4 -pour aboutir à la “vision de Dieu”-
La béatitude de l'âme ne se sépare pas de la résurrection du corps, mais elle se polarise sur la “vision de Dieu” (voir Dieu) (note 4). Vision du coeur plus que de l'intellect, pourtant, depuis Justin Martyr (IIe s), le platonisme théologique chrétien n'a cessé de jouer sur l'incarnation du Logos comme vision intellectuelle. « C'est un dogme de foi définie qu'avant la résurrection de la chair, les âmes dont la purification est achevée par la mort (et le purgatoire) voient l'essence de Dieu, d'une vision intuitive, sans la médiation d'aucune créature comme objet intermédiaire de connaissance » (note 5). La vision de Dieu, à nouveau, trouve son fondement dans la nature humaine créée: l'esprit humain est “ouvert”, ouvert à l'infini, il puise le sens du mystère dans sa propre transcendance, même si celle-ci est saisie moins sur le mode du dépassement de soi que sur celui de l'être dépassé (note 6). D'une part, la vision de Dieu maintient une distance, le mystère de Dieu n'est pas percé, il devient immédiat, d'autre part, toute problématique sujet/objet disparaît: « Le connaissant et le connu sont vraiment le même [...] c'est parce qu'ils sont un, ontologiquement, que le connaissant connaît l'objet » (note 7). Voir Dieu est bien la déification (note 8).
____________
(1) Voir plus loin, 6.11, point n° 6.
(2) “Traité de la liberté chrétienne” (1520), MLO tome II, p.278 et passim.
(3) Cuttat/Religions, pp. 26, 161.
(4) KTcath. nn° 1023, 1028.
(5) Dic.théol.cath., p. 503. Les textes du Symbolorum donnés en référence sont les suivants: n° 1000, p. 296; nn° 1304 à 1306, p. 33; nn° 1314 à 1316, pp. 333-334.
(6) Ibidem, MYSTERE, pp. 301-302.
(7) Ibidem, VISION DE DIEU, p. 504.
(8) KTcath. évite le mot, mais la chose est présente: « une vie patfaite avec la Sainte Trinité », n°1024.
page 107
« La vision de Dieu suppose ainsi, comme sa condition ontologique, une “relation” entre la créature et Dieu, qui n'est pas d'ordre catégorial, fondée sur une transformation accidentelle absolue de la créature par la causalité créatrice de Dieu (une réalité créée, finie, ne saurait, en effet, être l'intermédiaire de la vision immédiate de Dieu), mais représente une causalité formelle de Dieu lui-même envers l'esprit créé, de telle sorte que, dans cette vision, la réalité de l'esprit en tant qu'il connaît est réalité même de Dieu. Une telle “relation” nouvelle de Dieu à la créature, qui ne peut pas être ramenée sous la catégorie de la causalité efficiente (“poser hors de la cause”), mais doit être comprise sous celle d'une causalité formelle (“assumer à l'intérieur du fondement”) est un mystère strictement surnaturel » (note 1).
3.9.5 -condition nouvelle où le rôle de la Vierge s’avère indispensable-
Face à ce mystère, les dogmes marials prennent, me semble-t-il, toute leur signification.
Le dogme de l'Assomption (1950) a placé Marie au sommet de la colonne transascendante. La question de savoir si le schéma sur la Vierge serait ou non incorporé au schéma sur l'Eglise a été débattue au cours de la deuxième session du concile Vatican II dans les derniers jours du mois d'octobre 1963. La décision en faveur de cette incorporation a été prise à quarante voix de majorité sur plus de deux mille votants (note 2). La Vierge Marie (glorifiée) occupe une place unique qui n'est pas celle du Ressuscité, qui ne peut pas non plus être considérée comme une préfiguration de celle des rachetés. Chaînon hors pair, elle relie les croyants à son fils, qui est le Fils. La situation ainsi créée pourrait bien induire à une méprise concernant l'Esprit.
La Vierge conduit à Jésus par les voies les plus humaines de la maternité, de la tendresse maternelle, des sentiments filiaux, elle est protectrice, enseignante, thérapeute. « A côté de Dieu, du Christ triomphant, apparaît une figure de refuge et de consolation: la Vierge. Entre l'An Mil et le milieu du XIIe siècle, une immense révolution de la dévotion et de la sensibilité s'accomplit. La Vierge, jusqu'alors reléguée dans l'ombre par le christianisme occidental, vient au premier plan, envahit tout. Vierge mère en majesté. L'Occident médiéval a-t-il découvert son oedipe? » (note 3). Marie n'a pas été proclamée “Corédemptrice” jusqu'à présent, mais elle l'est déjà dans un large secteur de la piété (note 4) (donc du sensus fidei).
La tendance à faire de Marie la corédemptrice, au titre d’un être humain déjà déifié, corps et âme, mais qui ne préfigure pas simplment les rachetés, qui conserve sa pleine singularité, va dans le sens d’une répétition de la médiatisation jusque dans le “Ciel” où la Vierge est déjà l’ intermédiaire incontournable pour la vie éternelle. Ainsi, lorsque tous les intermédiaires auront disparu, le nécessaire a été fait pour mettre en place l’intermédiaire céleste qui évitera que la déification se transforme en panthéisme eschatologique (note 5).
____________
(1) Ibidem.
(2) Monde du 30 octobre 1963, 1114 placet contre 1074 non placet, placet juxta modum: 2, bulletins nuls 3.
(3) Jacques Le Goff, Pléiade/Religions, tome II, p. 829.
(4) L'Eglise du Plateau d'Assy (Haute-Savoie), construite entre 1937 et 1946 par l'architecte Novarina, consacrée en 1950, décorée par les artistes les plus marquants de l'époque (Fernand Léger, Germaine Richier, Georges Rouault, Lurçat, Brianchon, Demaison, Bazaine, Bonnard, Braque, Chagall, Matisse, Lipchitz, pour ne citer que les plus grands noms), a été placée sous l'invocation de NOTRE DAME DE TOUTE GRACE (Plaquette éditée par la paroisse du plateau d’Assy, sans date).
(5) Dans le KTcath, la conception de l’aboutissement eschatologique du salut comme accomplisssement de notre vocation d’être humain et de notre identité personnelle, présente au second siècle chez Ignace d’Antioche, est bien mentionnée (nn° 1010, 1025), mais ne constitue pas l’essentiel, celui-ci étant la déification.
page 108
3.10 -un paradigme sotériologique-
Des trois projets de coïncidence en compétition au IIIe siècle, seul subsiste la paradigme sotériologique de l'Eglise, particulièrement achevé sous sa forme catholique. Mon but n'est pas d'épiloguer sur cette constation. L'élaboration de ce paradigme à travers un millénaire d'histoire religieuse dépasse en complexité le schéma, pourtant analogue, que l'on trouve dans la tradition des Eglises orientales.
« L'autorité de l'Eglise, qui procède de Dieu, intervient dans le processus de communication qui va de Dieu à nous [mouvement transdescendant], non dans le mouvement qui va de nous à Dieu [transascendant] et qui est le mouvement théologal de la foi » (note 1).
Le double mouvement de ce paradigme est sacralisé sur tout son parcours. Une motion déifiante (la grâce) parcourt tout le circuit. Le trajet circulaire (mais non cyclique) caractéristique de la coïncidence tient sans aucun doute à cette sacralisation. En effet, la conception reçue du sacrement exige que la substance divine mise en circulation retourne intégralement à sa source. Une déperdition est inconcevable.
L'histoire fait la différence entre la tradition chrétienne et les autres traditions présentes avec elle au IIIe siècle. Le double mouvement du paradigme sotériologique ne s'achève qu'avec la fin des temps. Les sacrements comportent l'anamnèse de Dieu fait homme dans la personne historique de Jésus de Nazareth, non pas celle d'un dieu mythologique. Ils renvoient à des événements historiques: le ministère de Jésus, mais aussi sa naissance, sa crucifixion, sa mort, son ascension et l'effusion du Saint Esprit à la Pentecôte suivante. Si une recharge mythologique se produit, c'est que ces événements sont actualisés à titre de “mystères”.
Moyennant le charisme de fonction du magistère donné une fois pour toutes, l'expression technique de « l'évangile écrit dans les coeurs » (dont la première apparition remonte au patriarche Nicéphore de Constantinople, déposé en 815, note 2) est comprise comme une interprétation de la parole de Luc 10/16: « Celui qui vous écoute m'écoute ». L'Evangile écrit dans les coeurs tend alors à s'identifier à la mission hiérarchique et plus précisément encore à l'autorité du magistère (c'est la position de Jean Eck, chargé de réfuter Luther): « L'Evangile vivant, c'est l'Eglise en personne » (note 3).
3.11 -coïncidence et idéologie-
Que la coïncidence réalisée, actuelle, dans l'éternité; puisse exprimer la plénitude du royaume eschatologique comme unification de l'être humain, de l'humanité, de l'univers à titre de vie nouvelle dans la présence du Seigneur, cela ne fait pas de problème pour moi. En revanche, qu'elle se comprenne comme déification ou, si l'on met l'accent sur le “comment”, comme participation, mérite réflexion.
De telles conceptions nous ramènent au royaume de Dieu comme aboutissement d'un processus totalisateur continu qui va de la Création à la Nouvelle création en traversant toute l'histoire (qui se qualifie alors comme histoire sainte). Il n'y a pas de
____________
(1) Congar/Tradition(s) II, p. 96, commentaire de Cajetan à la Somme théologique de Thomas d'Aquin, IIam, IIae, q. 1, a .1, n° X et XII voir également q. 2, a .6.
(2) Origène, homélies, Migne PG 12, 873-874, cité dans Congar/Tradition(s) II, p. 248.
(3) Ibidem, p. 253, qui cite le cardinal Stanislas Hosius: Vivum evangelium ipsa est Ecclesia, Stanislai Hosii, Opera omnia in duos divisa tomos, Cologne, 1584, tome I, p. 321.
page 109
“reprise” dernière de l'histoire par un acte de Dieu. On ne peut même pas parler de “correspondances” entre l'aujourd'hui de ce monde et le lendemain du Royaume, il y a transivité complète du temps humain (à plus forte raison, du temps ecclésial). Le Royaume n'est pas de l'ordre des arrhes, mais des accomptes. La coïncidence n'est n'est pas un don eschatologique, elle est le couronnement d'un processus qui est déjà, en germe, dans l'acte créateur originel. La coïncidence s'étend ainsi à un système théologique infalsifiable: « La gloire de Dieu extérieure (formelle et matérielle) est donc la perfection de l'être vers laquelle est orientée la création en tant que participation à la plénitude de l'être de Dieu » (note 1). Le mot de “participation” exprime la nature de la médiatisation précédemment mise en évidence. La coïncidence ne conceptualise pas seulement une structure anthropologique (voir ci-après, chapitre IV), mais constitue le principe d'une idéologie théologique.
La déification est l'aboutissement d'un processus (la participation) qui trouve son fondement dans le créé lui-même (en tant qu'il est oeuvre du Créateur). L'Eglise n'est pas le témoin (ou le signe) du salut, elle en devient l'Agent. S'affirmant comme Sujet d'une histoire dont le sens dernier est celui de l'histoire sainte, elle instaure un subjectivisme.
excursus n° 48:La suffisance catholique Le vocabulaire de la théologie catholique et des actes du magistère nous renvoient à la certitude qu'a l'Eglise romaine de pleinement suffire au salut de l'humanité et du monde: Dieu a tout remis à Christ (Mt. 11/27, Lc. 10/22) pour le donner à l'Eglise et, par elle, au monde.
L'Eglise “possède” (note 2)[8], par “héritage légitime des Apôtres”, un “dépôt” au “contenu” pratiquement “inépuisable” (note 3) un “trésor” de “vérités” (note 4) (“gnose spirituelle”) et de “règles de comportement” (“sagesse”) (sans omettre le trésor des mérites surérogatoires des saints canonisés par l'Eglise et que cette dernière gère), des “ressources” qu'elle “garde”, “transmet dans sa pureté et sa plénitude” (note 5) et “thésaurise” (note 6) au cours des siècles, dont elle fait des “monuments” (note 7) en attente d'une “totalisation” finale, “possession [sic] déifiante de Dieu par sa créature”. Ce “trésor” est à la fois de l'ordre des “mystères en leur réalité” (que l'Eglise “tient”), de la statistique démographique, et du pouvoir sacramentel et juridique.
Le Bernin donne en ces termes le sens qu’il confère à l’architecture en forme de tenaille qu’il donne à la Place Saint Pierre de Rome: ce sont les deux bras de l’Eglise « Qui accueille les catholiques en son sein pour renforcer leur foi, mais veut aussi ramener les hérétiques à l’Eglise et illuminer les impies dans la lumière de la vraie foi » (note 8).
« Cette Eglise-là [catholique romaine] est l'Arche de l'Alliance nouvelle, elle possède [sic] les biens de l'Alliance: les sacrements, les ministères apostoliques, le dépôt de l'Evangile, la présence active de son Seigneur, les arrhes de l'Esprit ». L’apôtre Paul s’est trouvé dans une position analogue vis à vis d’un Israël à qui « appartiennent l’adoption, la gloire, les alliances » (Rm. 9/4), qui, en tant qu’Israélite lui-même, avait des raisons d’avoir confiance en soi, mais qui, pourtant, considère tout cela comme une perte « à cause de Christ » (Phi 3/4-12). On comprend
____________
(1) Dic.théol.cath., GLOIRE DE DIEU, p. 203.
(2) Toutes les indications entre guillemets proviennent de Congar/Traditons II.
(3) Congar/Tradition(s) I, pp. 32-33, 251, II, pp. 98, 199.
(4) Ibidem I, p; 148, II, pp. 107, 127.
(5) Ibidem I, p. 98, II, p. 153.
(6) Ibidem I, p. 246, II, pp. 41, 71-72, 75, 153.
(7) Ibidem II, pp. 57, 71, 73, et chapitre VI, pp. 181-ss.
(8) Citation du Bernin faite par Gaby Imhof-Weber et Kurt W. Oehlschläger dans le documentaire sur l’art baroque diffusé par la 5e chaîne française de télévision le 15 avril 1995 à 15h30 dans la série d’émissions “Vingt-cinq siècles d’art en Europe”.
page 110
l'apostrophe de Roger Garaudy qualifiant les chrétiens de « Receleurs de la grande espérance » (note 1).
L'Eglise (« suffisance ontologique » (note 2) qui a sa durée propre, les Ecritures (« suffisance matérielle », la Tradition (« suffisance formelle ») sont une seule et même “coulée” du divin, une “communication” et une “transmission” de l'Esprit. Même si l'Eglise actuelle récuse le “physicisme” et le “chosisme” de certaines époques, elle se comprend toujours en termes de “vertus”, de “motions”, de “paternités” ou de “maternités”, de “générations” “spirituelles” (note 3) (au sens de créations du “génie chrétien”, note 4).
Les structures canoniques de l'Eglise sont les “conditions de la foi” données par Dieu, il ne peut y avoir de parole de Dieu que dans les conditions requises par l'Eglise, nul ne saurait se “soumettre” à l'Ecriture s'il ne se “soumet” à la Tradition.
La coïncidence est animée d'une pensée unitive qui ne veut pas connaître l'inconfort lié à la reconnaissance d'une crise fondamentale où les éléments opposés, contradictoires, seraient repris non plus comme coïncidence, mais comme paradoxe.
Une telle pensée unitive trouve son expressions princeps dans l'union hypostatique qui, des deux “natures” inconciliables que sont la nature humaine et la nature divine, fait une seule substance, une même personne. Pensée non seulement ouverte au mystère, mais qui présente ce dernier comme le terme dernier de toute analyse. Au XIIIe siècle, la conception aristotélicienne de l' “hylémorphisme” a apporté à une telle pensée le concept dont elle avait besoin pour se développer comme métaphysique religieuse chrétienne (note 5).
La coïncidence désigne une façon d'être et une manière de penser unitive, identitaire, totale, qui se développe entre deux pôles transcendants: a/le Bien et Beau, qui crée, sans hiatus entre ce qu'il conçoit et veut et ce qu'il réalise et b/la réintégration de ce créé dans l'Unité originelle sans que les identités se perdent pour autant. La conception de l'incarnation comme mystère de l'union hypostatique a apporté un principe de continuité historique à cette façon d'être et à cette manière de penser entre un idéalisme originel et une sublimation eschatologique. L'Incarnation ininterrompue sert de fondement à l'histoire sainte continuée. Il y a un net contraste entre une telle histoire sainte continuée de l'Eglise latine et l'immédiateté de l'expérience mystique dans l'Eglise d'Orient.
3.12 -médiation et médiatisations-
La médiatisation est liée à la mise en oeuvre d’intermédiaires, nous avons rencontré les uns et les autres à tous les niveaux envisagés dans ce chapitre. Principalement avec l’Eglise comme institution de salut et comme magistère (ad intra), mais aussi comme Etat du Vatican (ad extra), avec la Vierge et les saints, intermédiaires qui jouent dans les médiatisations particularisées de la vie théologale, avec le purgatoire comme état intermédiaire entre la mort et le ciel, avec Thomas d'Aquin intermédiaire théologique obligé (et, au sein du thomisme, avec le libre arbitre, les causes secondes, la nature, les hiérarchisations). Dans cette logique, la Vierge Marie glorifiée fait figure d’intermédiaire en attente de la déification universelle finale.
____________
(1) Roger Garaudy dans le recueil de témoignages présenté par A.M. Carré: Pour vous, qui est Jésus-Christ?, Le Cerf, Paris, 1970, p. 68.
(2) Lettre aux évêques de l'Eglise catholique sur certains aspects de l'Eglise comprise comme communion, publication de la Congrégation pour la doctrine de la foi, 15 juin 1992, publiée dans BSS nn° 798 à 800, des 1er, 8 et 15 Juillet 1992, II/9 (BSS n° 799 du 8 Juillet, p. 5).
(3) Congar/Tradition(s) I, p. 262, II, p. 91, 120, 133.
(4) Ibidem I, p. 246, 248, II, 83, 191.
(5) Dic.théol.cath., HYLEMORPHISME, pp. 220-221 qui renvoie aux textes officiels.
page 111
La théorie de la connaissance thomasienne est un exemple de médiation immanente, j’ajouterai toutefois deux remarques: a/ sur le plan strictement épistémologique, l’intentionalité est un mode et effectue une médiation immanente, elle constitue pourtant, à son tour, un intermédiaire si l’on remarque que notre manière de connaître (où l’objet connu peut être présent dans le sujet connaissant sans qu’il y ait confusion entre les deux), est ontologiquement analogue à la relation de Dieu avec sa création; b/ si l’on passe aux applications éthiques de l’intentionalité, avec l’intention (“je fais ceci pour faire mon salut”), l’intériorité peut jouer le rôle d’un intermédiaire. C’est ce que concrétisent les “spiritualités” (franciscaine, dominicaine, jésuite, salésienne...).
Les causes secondes servent de base pour l’instrumentalité de l’Eglise et l’intentionalité mise en oeuvre par les spiritualités, pour le salut par les oeuvres.
L’analogie de l’être et les intermédiaires tissent entre eux d’étroites relations.
La médiatisation réalisée à travers l'apostolicité qui s'explicite tout au long de l'histoire, tout comme dans la participation vécue personnellement, pour aboutir à la béatitude déifiante et au sein même de cette béatitude (avec la médiation de Marie glorifiée), met en action un système au service d'un projet théanthropique totalisateur de coïncidence.
Dans le processus historique au cours duquel la médiation du Christ se transforme en médiatisations, deux facteurs entrent en ligne de compte: a/ la Tradition, vécue et conçue comme la coulée d'amour divin qui, à partir de l'Incarnation, a pénétré dans un univers prédisposé en ce sens qu'il renvoyait déjà à une Cause et une Fin divine; b/ la Tradition, vécue et conçue comme l'institution divine d'une structure sacramentelle historique qui a pour mission à la fois d'étendre la coulée et de la canaliser (YCI, p. 257). L'Eglise est le lieu et le moyen du salut. D’où le risque de confondre une machine faite pour triompher avec la foi qui sauve.
L'introduction des intermédiaires ne nie pas la médiation, mais la dénature, la fausse, en fait une médiation oblique, biaisée;. Les intermédiaires ne constituent pas des obstacles, mais des écrans. Au lieu de s'effacer, ils se posent en relais indispensables. Leur développement cumulatif au cours des siècles produit une opacité qui ne permet pas la réflexion. La complexité des canalisations mises en place supplante la communication de l'Esprit. « La seule objection que l'on puisse faire est que, les intermédiaires se multipliant, les difficultés d'une transmission fidèle s'accroissent » (YCII, p. 171).
La médiatisation est liée aux intermédiaires, à leur multiplication (leur démultiplications s’il s’agit d’un système d’intermédiaires), mais aussi à leur consistance (il arrive dans notre vidéosphère que les images fassent écran) et à leur caractère d’obligation morale voire légale (les ponts et les passages peuvent se muer en goulets d’étranglement).
[6] Interview de Jacques Le Goff par Angélique Bourlanges, Histoire magazine, n°24, février 1982, p. 102B.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire