samedi 22 octobre 2011

TRAPAR : pages 41-60, ch. II: L'Eglise d'Orient:l'immédiateté


Nouveau texte : loyaux-avec-la foi.blogspot.com



Jacques Gruber
LA TRADITION
OU
LA PAROLE
sigle : TRAPAR
1995
thèse de doctorat en théologie, Montpellier sous le titre
« COÏNCIDENCE ET MÉDIATION »

pourquoi pas
« La TRADITION ET la PAROLE ? »
c’est l’histoire du pâté d’alouette qui est confectionné
« Moitié moitié, c'est à dire : un cheval, une alouette »
la Tradition
représente le volume de plusieurs Bibles
(un cheval)
alors que la Parole
ne se donne que dans un seul Livre
formé de la Bible hébraïque et du Nouveau Testament
(une alouette)






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CHAPITRE II
L'IMMEDIATETE MYSTIQUE
DANS LA TRADTION DE L'EGLISE ORIENTALE
table: p. 85,
Face aux gnosticismes qui faisaient de la coïncidence avec soi (dès ici-bas, si possible) le but même du salut, l’Eglise chrétienne, tant orientale qu’occidentale, est allée à l’extrême opposé, elle a posé le salut en termes de déification finale de l’être humain. Cet article de foi est dans la logique d’une théologie qui conçoit la christologie comme la coïncidence réalisée historiquement en Jésus Christ de la divi­ni­té et de l’humanité, christologie qui influence déjà les évangiles de l’enfance retenus par le canon du Nouveau Testament (Mt 1 et 2, Luc 2).
En 451, le concile de Chalcédoine définira l’ “union hypostatique” en termes de “na­tures” et de “personne”. Il parle de deux natures dis­tinc­tes, sans changement, sans confusion ni séparation en une seule et même personne, mais il donne à “nature” le sens d’être et d’essence (“ousia”) et à “personne” celui de substance. (“hypostasis” note 1). Pour la théologie des Eglises orientales, l'essence est “ou­sia” et non “eidos”. Ce n'est jamais une dé­finition, toujours une réalité ontologique soit incréée, soit créée.
L’événement de Jésus Christ, auquel le Nouveau Testament rend témoi­gna­ge, est exprimé dans une pensée de la consistance. Dieu ne prend pas con­sis­tance du seul fait de l’incarnation, la consistance est déjà dans les “natures” (divine ou humaine). De sorte que Dieu risque d’être conçu comme en-soi (comme l’En-soi) plutôt que comme “a se” (par soi).
Existe-t-il un rapport entre cette pensée théologique de la consistance (ontothéologie) et un refus de la pensée métaphysique hindoue pour laquelle, hormis le Réel (cosmique, universel, éternel), il n’y a que des apparences? En tout cas, nous touchons ici à une divergence historique majeure.
Du point de vue de la coïncidence et de la médiation, il existe aussi une divergence entre la partie orientale et la partie occidentale de l’Eglise. Ce chapitre envisage la tradition orientale.
2.1 -le mystère ineffable-
L'apophatisme est le rempart le plus sûr contre la gnose. Professant une “agnôsia” totale en ce qui con­cerne Dieu, elle écarte tout accès essentialiste ou conceptuel à celui-ci. Les preuves de l'existence de Dieu sont inutiles, car l'apophatis­me implique aussi la conscience lucide permanen­te (la “gnoïa”) de la pré­sen­ce de Dieu, de son action et de toutes les démarches de la spiritualité du croyant. Mieux encore, la présen­ce de Dieu dans la ténèbre, totalement en né­ga­tif, est une donnée universelle. Dans son interprétation de l'Exode, Grégoire de Nysse valorise les ténèbres du Sinaï, où se situe la rencontre entre Yahwé et Moïse, au dé­triment de la révélation, lumineuse, du buisson ar­dent (note 2). Un tel mode de présence, corrélatif, par ail­leurs, d'une “chute” originelle, ne peut qu'éveiller et en­tretenir « un “désir inassouvissable” de Dieu » (note 3).
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(1) Le vocabulaire christologique et trinitaire a été fluctuant. Les sens indiqués ici correspondent au terme de leur évolution sémantique. Voir Cayré/Patrol., tome I, pp. 828-832.
(2) Grégoire de Nysse, Vie de Moïse, présentation, tra­duction Jean Daniélou, édition bilingue “Sources chrétiennes”, n° 1bis, Paris, Le Cerf, 1955, p. 81 et la note 2 où l'éditeur précise: “Ceci est le thème essentiel de l'ouvrage”, qui dénote, d'ailleurs, une in­flu­ence philonienne.
(3) Vladimir Lossky, Essai sur la Théologie mystique de l'Eglise d'Orient, Aubier-Montaigne, Paris, 1944 (abréviation: Lossky/Essai), p. 33.
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La déification, visée centrale de la foi ortho­doxe, n'est pas un concept. Elle est de l'ordre de la révéla­tion (au sens d'inspiration actuelle). Folie au regard des Grecs, elle ne peut être vala­blement exprimée qu'au moyen d'antinomies à l'instar des dogmes tri­nitaire et christologique. L'antinomie est la logi­que de l'apophatisme:
« La nature divine doit être dite en même temps imparticipable et, dans un certain sens, par­ti­ci­pable; nous arrivons à la participation de la nature de Dieu et, cependant, elle reste totalement inaccessible. Il faut que nous affirmions les deux choses à la fois et que nous gardions leur anti­nomie comme un critère de la piété » (note 1)".
excursus n°13: Antinomie et paradoxe: de manière tout à fait circonstancielle, on peut comparer les antinomies vécues dans l’expérience de l’Eglise orientale aux paradoxes de la pensée de Luther. Les antinomies orthodoxes naissent du développement d’une synthèse préexistante qu’elles permettent de retrouver sur le mode d’une présence de l’éternité, les paradoxes luthériens, eux, produisent une temporalisation, laquelle s’inscrit dans des histoires qui confluent en une Histoire.
Les Pères grecs utilisent des thèmes et des concepts grecs (platonisants) sans qu'ils déteignent en­­tièrement sur eux: rien n'est moins grec qu'une pen­sée anti­no­mi­que. De manière analogue, les rédac­teurs du Premier Testament uti­lisaient le matériau my­tho­­lo­gique des religions et des cultures voisines sans s'inféoder à ces dernières (dans Genèse 1,2,3 et ail­leurs encore). Tou­tefois, alors que l'orthodoxie com­prend et vit la “koï­nônia” néo­tes­tamen­­tai­­re (spécia­le­ment paulinien­ne) sur le plan ecclé­sio­lo­gique (voir la “sobor­nost” rus­se: com­­mu­nauté, concilia­ri­té (note 2), poussée par Khomiakov -1804-1860-, chef de file des “slavophiles” jusqu'au rejet du magistère, note 3), elle comprend l'u­nion avec Dieu (la déi­fication) comme une “mé­tou­sia”, d'une façon on­­tothéologique calquée sur l' “ho­mo­­ou­sia”.
La mystagogie fait passer des ténèbres divines à la Lumière de Dieu, de l’inconnaissance à la connaissance.
2.2 -la mystagogie trinitaire-
A la formule trinitaire: « Initiative du Père, à travers le Fils, dans le Saint Esprit » (note 4), où s’exprime le mouvement transdescendant, qui rend possible la mystagogie, répond le mouvement transascendant de la mystagogie elle-même: « du Saint Esprit, par le Fils, vers le Père » (note 5). Le mouvement de la rédemption répondant au mouvement de la création.
La Trinité dans le temps (Trinité économique) rend ainsi témoignage à la mé­­dia­tion. Dans les deux cas, en effet, non seulement le Fils tient le milieu, mais le mouvement a lieu “dia” (avec le génitif : “à travers” ou “par”), le Fils. La question du
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(1) Saint Grégoire Palamas, “Théophanès” Migne/PG, tome150, col. 932D, cité dans Lossky/Essai, p.67, voir aussi pp. 74-75.
(2) Serge Boulgakoff, L'Orthodoxie, 1932, réimpression aux éditions Enikon, Balzon, d'Allonnes et Cie., 30, rue Madame, Paris VIe, 1958, abréviation: Bougakoff/Ortho­do­xie, pp.83-85 et Congar/Tradition(s) I, pp. 136-138.
(3) Ibidem II, p. 88.
(4) « Ek tou Patros, dià tou Huiou, en hagiô pneumati », Lossky/Essai , pp. 79 qui cite à ce propos un texte de Cyrille d’Alexandrie (De Sancta Trinitate, Dialogue VI, Migne/ PG , tome 75, col. 1065A) et p. 95 où il cite Athanase (Epistula III ad Serapionem, § 5, Migne/ PG, tome 26, colonne 632BC).
(5) Cuttat/Religions, note 8 pp. 43-44, qui renvoie à Jean Damascène, De fide orthodoxa, I, 13. Formule voisine chez Irénée (un chrétien d’Orient qui délivre son témoignage en Occident): « Par l’Esprit, nous nous élevons vers le Fils; par la Fils nous nous élevons vers le Père » (Adversus haereses, V, 36, 2).
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filioque, qui concerne la Trinité en soi (dans l’éternité ou in divinis), n’entre pas en jeu ici (note 1).
Dans le mouvement transdescendant, le Fils prend la nature humaine (non la nature d’une individualité humaine, mais la nature humaine, terme générique), ce faisant, il déifie celle-ci et rend possible la déification des êtres humains d’une manière générale.
Le processus qui aboutit à cette déification est gouverné par le Saint Esprit dont l’opération consiste à rendre propre à chacun l’oeuvre du Christ.
Pour qu’aboutisse cette oeuvre (qui englobe non seulement toute l’huma­nité, mais le cosmos entier), notre collaboration est requise. La rédemption est dans la continuation de la création. Pour que cette dernière parvienne au but que le Créateur s’est fixé pour elle et pour que cela se passe comme prévu au départ, lorsque Dieu avait confié cette tâche à l’être humain en la personne d’Adam, la collaboration de l’homme est indispensable. Dans le christianisme traditionnel, tant oriental qu’occidental, le terme “homme” n’exclut pas les femmes, mais comporte toujours une nuance sexiste: il s’agit, en première ligne, des êtres masculins. Les créatures humaines, solidaires de celui par qui l’oeuvre de la Création a été compromise, sont appelées à participer à l’initiative de rédemption prise en Jésus Christ. C’est ce qui constitue l’expérience mystique ecclésiale de la tradition chré­tienne d’Orient.
2.3 -les économies du Fils et de l'Esprit-
Les oeuvres externes de la Trinité sont unes. Les énergies incréées sont des « opérations communes de la Sainte Trinité se manifestant dans les créatures »(VL, pp. 69, 167-168). Néanmoins, la théologie orthodoxe dis­tin­­­gue entre l' “économie” du Fils et l' “économie” de l'Esprit.
Le plan originel qui compor­tait le pas­sage de la condition de créature à celle d'être in­créé (la déification) sera réactualisé par une opération de salut qui, outre la destruction de la bar­riè­re que constitue notre humaine nature, inscrit dans son processus la des­truc­tion du péché et de la mort (la “triple barriè­re”) (VL, p. 132). Ce salut était prévu, mais non prédit, dès l'o­ri­gine. Aucune improvisation, mais une or­ga­nisation, une “économie”, qui inclut la double in­di­ca­tion d'une édi­fication et d'une administration.
L'économie du Fils (l'incarnation) concerne la nature humaine, en général, elle est unifiante: trans­for­mant le créé en incréé; celle de l'Esprit (l'illu­mi­nation) vise notre per­sonne, elle est diversification: appropriation de la divinité à chacun. La considération de la nature et de la personne apparaît chaque fois que Dieu agit: elle permet de gar­der la distance entre la Trinité en elle-même et dans ses énergies, de faire la différence entre l'être comme nature et comme volonté.
« Les théologiens ont toujours insisté sur la dif­férence radicale entre la procession éternelle des per­sonnes [trinitaires] qui est “l'oeu­vre de la nature”se­lon Saint Jean Damas­cène -l'être même de la Sainte Tri­nité- et la mission temporelle du Fils et du Saint Es­prit dans le monde, oeuvre de la volonté commune aux trois hypostases» (VL, pp. 154-155). Christ et Saint Esprit sont en­voyés par le Père, le Fils étant incarné par le Saint-Esprit et le Saint Esprit communiqué par le Fils. « La Sainte Trinité est indivisible quant à sa nature, substance et volonté »
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(1) Ibidem, p. 174 . Sur les mises au point concernant le filioque qui sont actuellement en cours en­tre or­tho­­doxes et catholiques, voir le texte du Père Bobrinskoy, Bulletin oecuménique d’information, abréviation:BSS , hebdomadaire de l’ASIC, 47, rue de Clichy, 75311 Paris Cedex 09, n° 927, du 22 novem­bre 1995, pp. 7-8.
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excursus n°14: Christologie de l'Eglise d'Orient L'in­carnation (“sar­­­­­kôsis”), mouvement transdescen­dant rétablit la déi­­fication (“théôsis”), mouvement transas­cen­dant que la chute d'Adam avait compromis. D'où l'adage « Dieu se fit homme pour que les hommes puissent devenir dieux » (VL, p. 8). Dieu [...] s'est mélangé à notre nature, afin que, grâce à ce mélange avec le divin, notre nature devînt divine » (note 1).
Ce rétablissement met en oeuvre la théologie des conciles oecuméniques. Le salut ne peut s'ef­fec­tu­er que que si le Christ unit le créé dans sa totalité à l'incréé. La consubstantialité du Fils est exigée pour que notre déification redevienne possible (contre Arius) . Il faut le diophysisme christologique (une per­sonne, deux natures) afin que rien ne soit laissé de côté de notre humaine nature dans l'union avec Dieu (contre l'apollinarisme et le monophysisme). Le dio­thélisme est nécessaire si l'on veut que la volonté hu­maine collabore au salut dans la synergie (contre le mo­nothélisme). L'union hypostatique des deux natures en Jésus Christ est indispensable, car « Ce qui n'est pas assumé ne peut être déifié » (contre Nestorius) (VL, pp. 150-151). Ce qui est déifié en Christ, c'est sa nature humaine, de sorte que la possibilité d'une déification de notre nature hu­maine dans son intégralité est établie. Le Saint Es­prit rend la Vierge Marie apte à recevoir en elle la di­vinité du Verbe et le Verbe lui-même « Forme de la chair virginale les prémices de son humanité » (note 2). « Ainsi, dans un seul acte, le Verbe assuma la nature humaine, lui donna l’existence et la déifia » (VL, p. 137). Maxime le Confesseur emploie ici l'image, que reprendra Luther, du morceau de fer pénétré par le feu. Avec cette interprétation: « le glaive rougi par le feu coupe et brûle en même temps: il coupe en tant que fer, il brûle en tant que feu » (note 3).
La kénose (“kénôsis”) n'est pas un appau­vris­se­ment de la divinité puisque c'est dans le dépouil­lement et par le renoncement que la personne se forge, s'épanouit, se développe (prin­cipe de l'as­­cé­tisme).
Cette christologie est vécue dans une spiri­tu­a­li­té: celle de la gloire, tout à fait spécifique de l'or­tho­do­xie. Le Christ assume son humanité de façon naturelle (conformément à sa nature divine) lors de la Trans­fi­gu­ration puis dans les apparitions aux disci­ples, après la Résurrection, pour le reste, il assume son humanité de façon “relative” ou “écono­mi­que” (note 4). Dans cette spiritua­lité: « Même la Passion, même la mort sur la croix et la mise au tombeau revêtiront un carac­tère triomphal » (VL, p. 146).
La cohérence avec la théologie de la grâce incré­ée, qui trans­figure notre nature, instaure une situa­tion de fin de l'histoire, au sens d'histoire sain­te devenue étale (note 5). Mais, s'il n'y a pas d'histoire sainte continuée, existe-t-il une Incarnation ininterrompue ? D'après ce qui vient d'être dit, nous serions plutôt dans le cas d'une projection de la gloire du Ressus­cité, nous verrons plus loin (en particulier avec l'Eglise) que cette
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(1) Grégoire de Nysse, Grande Catéchèse, 25, cité dans Raymond Didier, Libérations et grâce, “Croire et comprendre“, Le Centurion, Paris, 1980, abréviation: Didier/Libérations, p. 66. Tous les textes patristiques invoqués pour soutenir cette idée ne sont pas valables. Ainsi, Clément d’Alexandrie
Protreptique 1, 8, 4 ne doit sans doute pas être traduit: « Le Verbe de Dieu s’est fait homme pour que tu apprennes d’un homme comment l’homme peut devenir Dieu »,mais « Le Verbe de Dieu est devenu être humain afin qu’à toi encore ce soit un être humain qui apprenne comment un Dieu est devenu être humain » (suivant la traduction de Claude Mondésert, “Sources chrétiennes”, n° 2, Le Cerf, Paris, 2° édition, 1949, p. 63.
(2) Losski/Essai, p. 137, citation de Jean Damascène, “De fide orthodoxa”, III,2, Migne/PG., tome 94, coll. 985BC-988A.
(3) Ibidem, p. 142 qui renvoie à Maxime le Confesseur, “Disputatio cum Pyrrho”, Migne/PG., tome 91, coll. 337C-340A, au “De ambiguis”, ibidem, col.1060A et à Jean Damascène, “De fide orthodoxa” III,15, Migne/PG. tome 94, coll.1053D-1056A.
(4) Distinction due à Maxime le Confesseur, ibidem, p.144 qui renvoie à “Opuscula theologica et pole­micaMigne/PG., tome 91, coll. 156-157 et au “De ambiguis”, coll.1040,1049D-1052, 1317D-1321.
(5) Voir plus loin, la transfiguration comme sortie de l'histoire (§-des ténèbres divines à la Lumière de Dieu-) et le §-la transmutation de la nature- (l'histoire de l'Eglise intérieurement terminée, qui se prolonge extérieurement).
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projection sous-tend des relations théandriques (sic) (note 1) qui sont de l'ordre d'une Incar­na­tion ininterrompue (note 2).
L'économie du Fils concerne les natures, celle de l'Es­prit visera les personnes. Dieu prend la nature hu­mai­ne pour que les êtres humains possèdent la nature di­­vi­ne: « Ce que l'homme [Adam] devait atteindre en s'éle­vant vers Dieu, Dieu le réalise en descendant vers l'hom­me. C'est pourquoi, la triple barrière qui nous sé­pare de Dieu -mort, péché, nature-, infranchissable pour les hommes, sera franchie par Dieu, dans l'ordre inverse, en commençant par l'union des natures séparées, en terminant par la victoire sur la mort » (VL, p. 132).
Création et rédemption sont intégrées par la jour­née passée par le Christ dans la tombe qui est un jour de sabbat: le sommeil de la tombe rencontre le repos du septième jour.
L'économie de l'Esprit met en oeuvre une théo­logie de l'Esprit nettement plus élaborée que celle de l'Eglise d'Occident.
excursus n°15:Théologie de l'Esprit (et de l'Eglise) dans l'Eglise d'Orient 1-Le Fils est incarné par l'Esprit, le Saint Esprit communiqué par le Fils.
2-L'action de l'Esprit n'est pas la même avant et après la Pentecôte. La Pentecôte n'est pas le prolongement de l'incarnation, c'est une suite, un effet, une con­sé­quence de celle-ci (VL, p. 156). Pareille affir­ma­tion pourrait déboucher sur une insertion du salut dans l'histoire différente d'une histoire sainte prolongée, tel n'est cependant pas le cas du moment que l'action du Saint Esprit est conçue comme révélation continuée (voir ci-dessous).
3-La Personne du Saint Esprit est affirmée comme distincte de ses dons. Tous ces dons, indi­qués dans les sept esprits d'Esaïe 11/2, sont incréés, ils sont les di­verses facettes de la grâce. Pourtant, jamais l'Esprit ne ré­vè­le sa personne, jamais celle-ci ne se manifeste, car il ne vient pas en son propre nom, mais au nom du Fils. Ce qui se produit, c'est que les personnes tri­nitaires se rendent réciproquement témoignage: “La troi­sième hypostase de la Trinité est la seule à ne pas avoir son image dans une autre personne. Le Saint Es­prit reste non manifesté en tant que personne, caché, se dissimulant dans son apparition même” (VL, p. 157) (apopha­tisme parti­cu­lier). « Le ’A Premier Testament a clairement manifesté le Père, obscurément, le Fils. Le Nouveau Testament a révélé le Fils et a insinué la divinité de l’Esprit. Aujourd’hui, l’Esprit vit parmi nous et Il se fait plus clairement connaître » (note 3). « La personne même du Saint Esprit [...] reste non-révélée, cachée, dissimulée par [...] le don qu'il nous communique » (VL, p.158). Anonyme, l'Esprit est cependant sus­ceptible de recevoir une quantité d'appel­lations qui sont, par le fait, des noms de la grâce déi­fiante que l'Esprit confère .
4-L'Esprit est envoyé dans le monde ou, plutôt, dans l'Eglise . Hors de l'Eglise il n'y a pas de Saint Es­prit, car l'Esprit remodèle l'hu­manité lorsque celle-ci entre dans l'Eglise, conférant une même nature à tous de sorte que l'on peut dire que l'Eglise est le Christ to­tal, le milieu où Christ est tout en tous. Ici, se pro­duit une récapitu­la­tion de l'univers. Christ, hypo­sta­se de l'Eglise a pour membres les membres de l'Eglise. Toutefois, les hypostases (les personnes) restent dis­tinc­tes et parfaitement individualisées, la déi­fication im­per­sonnelle n'exis­te pas. L'Esprit « communique
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(1) “théandrique”, le Prologue du IV° Evangile (Jn 1/1-18) dit que « Le Verbe s’est fait chair ». Le mot de “chair” a ici la sens de l’hébreu “BaSaR”: “être vivant“, “être humain”. On pourrait relever des textes chrétiens anciens où l’Incarnation est exprimée avec “anthrôpos” (par exemple, Clément d’Alexandrie, Protreptique 1,8, 4, “Sources chrétiennes”, n° 2, Le Cerf, Paris, 2° édition 1949, p. 63). Pourtant, c’est “théandrique”, qui prendra le dessus dans les textes des chrétiens de la tradition aussi bien occidentale qu’orientale ce qui, non seulement dénote une tendance sexiste, mais ne correspond pas à la pensée johannique. Le terme de “théanthropique” serait préférable. Je fais suivre “théandrique” de “(sic)” pour marquer que je ne m’associe pas à cette interprétation.
(2) Voir plus bas, §-le statut de l'Eglise, excursus “l'Eglise enhypostasiée dans la personne du Fils” et le §-la transmutation de la nature-.
(3) Lossky/Essai, p. 158 qui renvoie à Grégoire de Nazianze: Or. XXXI (Theologica V), § 26-27, Migne/PG., tome 36, coll. 161-164, traduction française P. de Lubac, Catholicisme, appendice pp. 347-348.
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dans l'Eglise aux hypostases humaines la plénitude de la di­vi­nité selon un mode unique, “personnel” ap­pro­prié à chacun des hommes en tant que personne créée à l'image de Dieu » (VL, p. 163).
5-Pour cette raison, les théologiens orthodoxes font une distinction entre le don de l'Esprit à l'Eglise en l'es­pèce du collège des apôtres (Jean20), don dans lequel la présence de l'Esprit est moins personnelle que fonctionnelle. Et la Pentecôte où l'Esprit se communique aux personnes, créant un rapport personnel unique avec la Trinité.
6-Lors­que l'Esprit entre dans le monde, il se pro­duit une “exinanition” (une “kénôse”). La kénose du Fils fait apparaître la personne et cache la divinité, celle de l'Esprit manifeste la nature commune de la Tri­ni­té, mais laisse cachée sa propre personne, il « s'efface en tant que Personne devant les personnes créées aux­quelles Il approprie la grâce » (VL, p. 169). Le Saint chrême (ou chrismation), acte de confirmation qui suit immé­dia­te­ment le baptême, correspond à cette conception théolo­gique.
7-Rien de cela ne peut se passer hors d'une prise de conscience. Sinon « nous ne sentirons non plus la vie éternelle qui en résulte » (VL, p. 168). « C'est la voie [cons­cien­te, expérimentée] de la déifi­cation aboutis­sant au roy­aume de Dieu, introduit dans les coeurs par le Saint Esprit dès cette vie présente » (VL, p. 169). Ainsi la béatitude et le royaume sont-ils déjà présents, l'une et l'autre se présentant dans le prolongement de la vie présente du chrétien.
Un texte résume ces sept points: « [L'Esprit] reste non révélé, caché pour ainsi dire dans le don, afin que ce don qu'Il communique soit pleinement nôtre, approprié à nos personnes » (VL, p. 165), ce qui, selon Vladimir Lossky, exige le renoncement au filioque (VL, p. 166).
L'économie de l'Esprit n'est pas une assistance de l'Esprit, mais une révélation continuée. La tra­di­tion est « révélation incessante [c'est moi qui sou­li­gne] du Saint Esprit dans l'Eglise » (VL, p.235). « C'est lui le Mystagogue de la voie apo­­pha­tique » (VL, p. 237). « L'atti­tu­de apophatique [est] [...] témoigna­ge inces­sant [c'est moi qui sou­ligne] ren­du au Saint Esprit » (VL, p. 240). L'apophatisme est un « témoignage rendu à la plé­ni­tude du Saint Esprit » et « La foi qui est un sens apophatique de cette plénitude ne peut rester aveugle dans les personnes qui accèdent à l'union avec Dieu. L'Esprit Saint devient en elles le prin­ci­pe même de leur conscience », c'est la “gnôsis pneumatikê” (VL, p. 245).
L'être créé est imp­lé­tude, mais « considéré dans le Saint Esprit, il ap­pa­raî­tra comme une plénitude de la créature déi­fiée » VL, (p. 240). D'où cette position an­thro­­pologique: « Chaque per­sonne s'unit à Dieu selon le mode qui lui est uni­que­­ment propre », le Christ, pour sa part, récapitule la nature re­créée, le Saint Esprit, pour la sienne, confirme la person­nalité de chaque in­di­vi­du.
En ce qui concerne l'Eglise: « C'est uni­que­ment dans l'Eglise, par les yeux de l'Eglise, que la spiri­tu­a­li­té orientale verra le Christ. Autrement dit, elle Le connaîtra par la Saint Es­prit » (ibid.). Les témoins sont « Fils de l'Eglise éclairés par le Saint Esprit » (VL, p. 242). « La seule voie qui nous rende conformes au Christ est celle de l'acquisition de la grâce conférée par le Saint-Esprit » à telle enseigne que « très souvent les saints orientaux ont été transfigurés par la lu­miè­re inté­rieure de la grâce incréée et apparurent res­­plen­­dis­sants comme le Christ lors de sa Transfi­gura­tion » (ibid) (ce qui est différent d'une imitation du Christ, sans rapport avec la mystique christique des stig­­mates). « La sour­ce de cette plénitude [...] l'ex­périence de la vie de l'Eglise [...] est le Saint Es­prit » (ibid.). « La même plénitude de l'Esprit Saint, le même élan vers l'accomplissement final, dépassant tout ce qui se stabilise et se limite, se fait recon­naître dans l'ecclésiologie orientale » (VL, p. 243).
excursus n°16: La Sophiologie de Serge Boulgakoff (1871-1944): La pneuma­to­logie de l'Eglise orthodoxe est indissociable de la christologie. La théologie de Boulgakoff, elle, est un page 47
pneumatomonisme. Le Saint Esprit est identifié à la Sophia (la “Sa­ges­se” des textes sapientiaux bibliques et deutéro­ca­no­niques). Elle a créé toutes choses, elle est im­ma­nente non seulement à tout être humain, mais à tout être et à toute chose. Sans pour autant que Dieu se confonde avec sa création (note 1).
« La divinité du Christ est rendue évisente dans l’Esprit » (VL, p. 243) et c’est le même Esprit qui « supplée constamment [c’est moi qui souligne] aux défaillances humaines », tentations, doutes (VL, p. 244). Pour l' eschatologie: « La conscience de la plé­nitude de l'Esprit Saint » [conférée par la plé­ni­tu­de de l'Esprit et consistant en cette plé­nitude] fait “éva­nouir” ténèbres, mort, Ju­ge­ment, enfer en se cris­tal­lisant sur le Sei­gneur qui vient dans la gloire.
L'oeuvre du Christ et celle du Saint Esprit sont in­séparables. Par l'Esprit, Christ « devient l'image uni­que appropriée à la nature commune de l'humani­té » (VL, p. 163). Le Saint Esprit « confère à chaque personne créée à l'image de Dieu la possibilité de réaliser la ressemblance de la nature commune » (ibid.) (c'est ainsi que s'articulent ima­ge et ressemblance de Dieu). D'un côté, Christ prête son hypostase à l'Esprit, de l'autre, l'Es­prit donne sa divinité aux personnes (hypo­sta­ses) (ibid.). L'oeuvre du Christ unifie, celle de l'Esprit diversifie (ibid.). « Christ crée l'unité de son corps mys­tique par le Saint Esprit, le Saint Esprit se commu­ni­que aux personnes hu­mai­nes par le Christ » (ibid.). Le Saint Esprit venant habi­ter en nous fait de notre être le siège de la Sainte Tri­nité: « Par la venue du Saint Esprit, la Trinité habite en nous et nous déifie, nous confère ses énergies incréées » (VL, p. 168).
2.4 -l’expérience mystique
2.4.1 -les énergies incréées et la synergie humaine-
La déification (passage du créé à l'incréé) ne découle pas de la création ex nihilo, mais y conduit. Originellement, la déification était progra­m­mée, la chute l'a fait dévier de son but, le salut consiste dès lors dans la correction de la trajectoire. Cette rec­ti­fication, postérieure à l'acte créateur originel, est l'effet des “énergies in­cré­ées”. En tant qu'oeuvre externe de la Trinité il s'agit d'une oeuvre une (opera ad extra una est). Con­for­mément à la pensée trini­taire, qui affirme la monar­chie du Père (le Fils et l'Esprit procédant du seul Père).
excursus n°17: Exemple à propos de la “gloire de Dieu” qui est l'une des énergies incréées, Philarète de Mos­cou rapproche Ep.1/17 (“Père de gloire”) de Heb.1/3 (le Fils,“splendeur de sa gloire”) de même que Jean 15/5 (le Fils qui “a eu la gloire de son Père avant que le monde fut”) avec I Pie.4/4 (où l'Esprit de Dieu est dit “Esprit de gloi­re”) (VL, p. 73).
La pensée théologique orientale n'échappe pas ici à une rationalisation de la révéla­tion biblique. La déi­fication est un mouvement transas­cendant originel­le­ment inscrit dans la nature humaine. Si Adam avait été fidèle à sa vocation, il aurait entraîné le cosmos en­tier dans ce processus. La chu­te (qui entrait dans les pré­visions -mais non dans la pré­détermination- du Cré­a­teur) ne dépend en rien de la na­ture (essence, sub­s­tance) d'Adam. Elle découle unique­ment de sa volonté (de sa personne).
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(1) Dic.Religons/PUF, pp. 52B-53A.
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L'inscription de la déification dans la nature humaine est caractéristique d'une visée de coïnci­dence (note 1).
Dans les oeuvres ad extra de la Trinité, les Personnes sont “une”. La médiation, exprimée jusqu’ici en termes trinitaires (dans l’éternité et dans le temps), se trouve reprise dans un registre différent. Notre monde (non seulement créé, mais postlapsaire) est le théâtre d’un double mouvement transdescendant et transascen­dant tel que « Dieu descend vers nous dans ses “énergies”, qui Le manifestent, nous montons vers Lui dans les “unions” où il demeure inconnaissable par nature » (VL, p. 37).
excursus n°18: De Plotin à la tradition des Eglises orientales, via le Pseudo-Denys: Les décisions de Chalcédoine ne seront pas reçues unanimement. Une partie de l’Eglise ne s’y ralliera pas. Sans verser dans le monophysisme, les écrits du Pseudo-Denys l’Aréopagite, d’inspiration plotinienne, peuvent être considérés comme l’une des composantes de la minorité du refus (note 2).
L’oeuvre du Pseudo-Denys n’en marquera pas moins profondément la mystique orientale et occidentale. Si elle atteint l a partie orientale de l’Eglise plus tôt et plus directement que l’Eglise latine, c’est simplement que le Pseudo-Denys est un oriental.
Pour se démarquer des intermédiaires (Séphiroth) de la mys­tique juive, et des gnosticismes, le Pseudo-Denys parle (comme Plotin) des “processions” (“pro­o­doï”) ou manifes­tations (“ekpha­néis”) de la Divinité qui sont des vertus (ou des forces: “dunaméis”, note 3). Le théo­logien byzantin saint Grégoire Palamas, élaborera ensuite ces éléments vers le milieu du XIV° siècle. La sur­abon­dan­ce de la nature divine dé­bor­de dans des “processions”, lumière in­créée, dans laquelle Dieu se manifeste et se com­munique.
Ces “processions” ne se confondent pas avec les mouvements intratrinitaires pour lesquels, la théologie grecque parle d’ “ekporeusis, ekporeuseis”. C’est à ce niveau qu’intervient le refus orthodoxe du filioque.
Ces énergies incréées ne sont pas à prendre pour des épanchements de la substance divine (“hu­per­eiménê théo­tês”), ce sont des manifestations de son én­er­gie (“huph­­eiménê théotês”) (VL, p.79). Ici, «Dieu si­gni­fie Celui qui opère, divinité signifie son opération» (note 4).
excursus n°19: Distinction entre Déité et Dieu Dès les premiers siècles, les théologiens chrétiens font la distinction entre ce qui nous est révélé de Dieu (dans la personne de Jésus Christ ou par ce que la Trinité sera appelée à synthétiser) et ce que Dieu est comme absolue transcendance (sa déité). Le Dieu révélé (Dieu, tout court) est la face que la Déité tourne vers nous. L'expression Mère de Dieu (“théotokos”) ne signifie pas que Marie serait la mère de Dieu-dans-sa-transcendance, mais par référence à Jésus, parce qu'il est le Fils du Dieu trine en la personne de l'une de ses Per­sonnes. Ainsi, le Pseudo-Denys parlera-t-il de David, comme le “Père de Dieu” Jacques comme le “Frère de Dieu” (note 5) . Ce qui nous montre l'ancien­neté et la durée de la tradition qui reconnaissait des frères à Jésus.
Les énergies incréées descendent jus­qu'à nous alors que l'essence de Dieu reste inacces­si­ble, intacte, intouchée (note 6). Ce sont des “vertus créatrices” (VL, p. 217) qui se mani­fes­tent sous divers as­pects: lumière, grâce, “agapê”. Les trois Person­nes de
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(1) Sur le terme de l'expérience mystique, voir plus loin: §-des ténèbres divines à la Lumière de Dieu- et §-de l'inconnaissance à la connaissance-.
(2) Cayré/Patrol., tome II, p. 191, Universalis, tome V, p. 453C, Aréopagite/Gandillac, p. 16.
(3) Lossky/Essai, pp.70-71 et Aréopa­gi­te/Gandil­lac, “Les Noms divins” chap.II, p.81. (MigneIPG col. 640D).
(4) Lossky/Essai, p. 79 avec renvoi au concile de 1341, "Synopsi Nili", Mansi, “Coll.concil.”, tome 25, col. 1149.
(5) Aréopagite/Gandillac, “Les Noms divins,” p. 92 et “Lettre à Démophile”, p. 336.
(6) Losski/Essai, p. 69 qui renvoie à Basile le Grand (Lettre à Amphilocus, Migne/PG, tome 32 ,col. 869A-B) et à son Adversus Eumonium (ibidem, tome 29, col, 648).
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la Tri­nité sont totalement présentes dans chacune de ces énergies, selon leur énergie, non selon leur substance.
excursus n°20: La grâce incréée contrairement à la tradi­tion lati­ne qui parle d'une grâce créée, la tradi­tion des Egli­ses orientales parle d'une grâce incréée.
Celle-ci tra­vaille l'être hu­main de l'inté­rieur, transfigurant sa na­ture (il n'y a donc ni “surnature” ni “état de grâce”). La tradi­tion orientale n'en maintient pas moins qu'il existe des personnes, des objets, des lieux qui re­tiennent le rayonnement de la grâce (la Vierge dans ses apparitions, saints, reli­ques, ima­ges thaumatur­ges, croix, icô­nes authentiques (les reproductions n’ont pas ces effets), lieux sanc­­­­­­­­­­­­­­­­ti­­fiés, sour­ces miraculeu­ses, signe de croix, symbolisme réaliste de la messe). La grâce est distinguée du Saint Esprit qui la confère et sans le­quel elle n'est pas recon­nue. De même l'amour (“agapê”) n'est pas un effet créé, mais une énergie incréée.
Les énergies incréées sont données par Dieu. Ceux qu'il en fait participants les reçoivent et elles re­tour­nent à lui dans « une circonvolution perpétuel­le » (note 1) qui constitue la vie bienheureuse, la félicité des créatures. De ce fait, les énergies incréées oc­cu­pent une position moyenne entre la Trinité onto­lo­gi­que et la Tri­nité économique (elles viennent du Père, par le Fils, dans le Saint Esprit).
L'être humain, de son côté, n'est pas passif. Les én­er­gies sont une révélation (une manifestation et une communication) de Dieu. La volonté et la liberté hu­maines (que la théologie orientale distingue, elles aus­si, de la nature humaine) peuvent y répondre, s'y associer coopérer avec elles dans une synergie. Dis­tinc­te du sim­­ple “concours” (“sundromê”) (VL, p. 98), la synergie dé­pend de l'i­ma­ge de Dieu, la “ressemblance” de Dieu étant un effet de l'appropriation opérée par le Saint Esprit.
La synergie forme l'ensemble de l'expérience mys­­ti­que, une mystique dans la durée. « Si la vo­lonté divi­ne peut seule créer l'homme, elle ne peut pas le sauver sans le concours de la volonté humai­ne » (note 2), « Dieu ne fait rien à lui seul » (note 3). La syn­er­gie est « mystère de la coïncidence de la grâce et de notre liberté dans les bonnes actions » (VL, p. 195), « simultanéité, dans la syner­gie, de la grâce divine [incréée] et de la liberté hu­mai­ne [créée] » (VL, p. 196). Avec cette différence, par rapport à la tradition latine, qu'aucune de ces oeuvres n'est mé­ri­toire. La tradition orientale affirme avec net­teté que les actions bonnes, du moment qu'elles sont ac­com­plies au nom du Christ, ont la vie é­ter­nelle pour ré­com­pense, mais qu'elles ne sont que des moyens, jamais des fins.
2.4.2 - expérience individuelle et vie ecclésiale -
L’expérience mystique vécue dans la tradition orientale est à la fois individuelle et ecclésiale. Elle reçoit son unité de son but, la déification (“théôsis”).
excursus n°21: Théotês et théôsis la première est folie de la révélation, la seconde est réalité mys­tique. « La déification (“théôsis”) est une affir­ma­tion anti­gnostique, elle découle de l'incar­na­tion, non d'une gnose atteindre l'union avec Dieu [c'est] devenir dieu par la grâce, mais nul­lement un Dieu par son origine même » (VL, p.112). La dé­i­té (“théotês”), na­tu­­re même de Dieu est comme une mer de l'es­sen­ce, indéterminée, qui s'étend au delà de toute notion du temps et de la na­tu­re. La déification achevée de l'humanité et du cosmos ne fait pas entrer ces derniers dans la déité, qui, même à ce mo­ment-là, n'est pas “muriou­postatos ”(VL, p.67) (possé­ant des mil­liers
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(1) Ibidem, p.73, citation de Philarète de Moscou“Choix de sermons et de discours”, traduction française, Paris 1866, tomeI, pp. 3-4.
(2) Ibidem, adage patristique cité p. 137.
(3) Macaire d’Egypte, “Homélies spirituelles” cité Ibidem, p. 196. Sur le pélagianisme, ibidem, pp. 194-195.
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d'hyposta­ses), qui reste donc de l'or­dre de la ré­vé­la­tion trinitaire. Le trinita­risme consé­quent de la tra­di­tion orien­tale sou­tiendrait plutôt un pan­en­théisme qu'un panthéisme escha­to­logique.
Déjà pour le Pseudo-Denys, l'extase finale n'était pas une fusion au sein de la “déité”, mais une insertion à la face externe de celle-ci. La différence avec la théologie orthodoxe est ailleurs: dans le fait que, pour l'Aréopagite, il n'y a pas de rédemption, mais un processus uni­ver­sel de sanctification.
En faveur du panenthéisme joue le fait que, pour les Eglises orientales, la béa­ti­tude ne se définit pas par la vision de l'essence (“ousia”) de Dieu, mais de la Trini­té, donc de l'ordre du révélé. Ce qui laisserait penser à un panthéisme escha­tologique vient du fait que la nature humaine (entraînant le cos­mos entier) est de­venue une nature incréée. Ici-bas, la trans­figuration par la grâce incréée de notre nature créée maintient l'hé­­té­rogé­néité, mais comment une nature incréée va-t-elle se distinguer de celle de la Trinité ? Quelles sont les conditions requises pour que la diffé­ren­cia­tion entre “hupereiménê théotês” et “hupheiménê théotês” puisse sub­sister ?
L'extase (instantanée et impliquant perte de cons­­cience) n'est qu'un moment dans l'ex­pé­rience mys­ti­que. Elle est le lot des débutants. Au delà de l'extase, il y a mieux: « une expérience constante [c’est moi qui souligne] de la réalité di­vi­ne dans laquelle [l'âme] vit » (VL, pp. 206, 216, 228). Cette relativisation de l'extase au profit d'une expérience mystique individuelle et communautaire dans la durée exclut toute régression vers une immédiateté instinctive de l'ordre de la présence à soi animale.
excursus n°22: Extase plotinienne et extase dionysienne: Dans les deux cas, l'extase est la conséquence d'une “épistrophê”, non d'une “métanoïa”.
Pour Plotin, l'Un nous est inconnu, pour l'Aréo­pa­gite, il est inconnaissable.
Pour Plotin, l'extase est intégration à l'ab­so­lue simplicité ontologique (“aplôsis”) (note 1), pour le Pseudo-Denys, elle est une sortie du domaine du créé.
L'Aréopagite pense dans une problématique du créé et de l'incréé qui lui vient de la Bible (et d'une interprétation de la création produite ex nihilo) ce qui n'a plus grand chose à voir avec la tradition platonicienne. Plotin écarte l'hétérogénéité du multiple, le Pseudo-Denys pense la Trinité comme dépassement de l'opposition entre l'un et le multiple (note 2).
Dans la théologie chrétienne orientale apparaît la notion (biblique) de la “métanoïa, elle va se situer avant l’ “épistrophê ” (VL, p. 197) qui marque le départ de la “vie spirituelle”. Celle-ci consiste ensuite en une as­cen­sion à la fois active et contemplative qui vise un état de stabilité: l' “apathéïa”, début de la déification (VL, p. 47).
Le sommet de l'expé­rience mystique étant la transfiguration de notre humaine nature (créée) par la grâce (incréée). Elle a partie liée avec l'ascé­tisme et représente un développement paradoxal de la person­nalité: « C'est en renonçant libre­ment à tout ce qui lui est propre que la personne humaine se réalise pleinement dans la grâce » (VL, p. 215).
Pour être vécue individuellement, cette ex­pé­rien­ce est identique à celle de l'Eglise c'est à dire à la tra­di­tion.
Comme ex­pé­rience, elle est pétrie de cons­cience jusqu'au bout et trouve son ac­complissement dans une lucidité excluant tout inconscient. Dieu comme Lumière (et non plus comme ténèbres) est « une donnée de l’expérience mystique » (VL, p. 219), l'illumination vécue ici n'est ni sensible ni intellectuelle, elle est la con­sé­quence d'un changement dans notre nature, notre corps participant de l'ex­pé­rience par ses « dispositions spirituel­les » (VL, p. 222). Pour l'Egli­se d'Orient, la “nuit” n'est jamais une voie mys­tique, c'est toujours une rechute.
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(1) Bréhier/Ennéades, VI° Ennéade, pp. 174-176.
(2) Aréopagite/Gandillac, “Les noms divins”, p. 175 et “La théologie mystique”, p. 183.
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L'expérience mystique reflète le dynamisme de la pensée comme de la spiritualité orthodoxes. « Créé pour être déifié, le monde est dynamique » (VL, p. 96), il y a un dyna­mis­me de la matière (note 1), « la cosmologie et l'anthro­po­lo­gie de l'Eglise d'Orient ont un caractère dynami­que » (VL, p. 121).
Dans la pensée et la vie, la théologie et la spi­ri­­tu­alité des chrétiens orthodoxes, la relation à Dieu, commandée par la conception trini­taire, revêt trois formes: la tension antinomique de la partici­pation à l'im­participable (note 2), les échanges cir­con­vo­lutionnaires (note 3) et le dynamisme de la déification inscrite dans la créa­tion originelle. Les trois se composant.
Comme dynamisme, l'expérience mystique de la déifi­ca­tion s'inscrit dans la durée, mais elle vise le pas­sage du temps à l' “éon” (perpétuité). C'est une mise en orbite, en vue d'un alunage (note 4). Il y a mpoins as­somp­tion de l'histoire, que sortie de l'histoire et de l'existence historique personnelle dans la sta­bi­li­sa­tion complète, une fin (sainte) de l'his­toire. L'assistance continue de l'Esprit ne produit pas une histoire, mais instaure une révélation continuée. Pour cette raison, la déification dont il est ques­tion ici, ne se présente pas comme une ten­sion es­cha­­tolo­gi­que intrahistorique.
Cela peut s'expliquer par le fait que la base bi­bli­que de la déification est très ponc­tuel­le. Elle ré­si­de en une formule, unique dans la Bible, que l'on trouve en II Pierre 1/4, dans le texte le plus tardif du Nouveau Testament: « Théïas koïnônoï phuséôs », « divi­nae consortes naturae » (VL, p. 65), « communion avec la nature divine » (TB/TOB). Le texte parle bien de “nature divine”, mais “physis” pourrait être ici l’équivalent de “vie” (note 5), d'autant mieux qu'il y est question d'une “com­mu­nion” et non d'une participation onto­lo­gi­­que (qui ap­pel­le­rait “métochoï” plutôt que “koï­nôn­oï”). Le contexte intellectuel orien­tal ancien explique comment cette parole isolée deviendra le point de départ d'une théo­lo­gie, d'une spi­ritualité et d'une piété de la déi­fi­ca­tion.
Dans son Commentaire de l'Epître aux Galates, Luther donne l'interprétation suivante de cette parole: « par la foi l'homme est Dieu » (note 6).
2.4.2.1 - la méthode hésychaste-
La méthode hésychaste (note 7) qui se trouve aujourd’hui au coeur de la spiritua­lité orthodoxe, fait figure de summum de l’expérience mystique. Superficiellement, il s’agit de répéter sans cesse, sur le rythme de la respiration, la prière: « Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi ». Plus profondément, la
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(1) Selon Grégoire de Nysse, Lossky/Essai, p. 98.
(2) Voir plus haut, Grégoire Palamas.
(3) Voir plus haut, Philarète de Moscou.
(4) J'emploie “alunage” dans une signification générale de débarquement sur une planète autre que la terre. De même, le mot d' “alpinisme” s'étend à toutes les expéditions de haute montagne, qu'il s'agisse des Alpes, des Pyrénées, de l'Himalaya, des Rocheuses, des Andes etc...
(5) Voir Didier/Libérations, p. 64.
(6) MLO, tome XV, 1969, p. 114, sur Gal.2/6.
(7) La notion d’ “apaisement” (“hêsuchê”) est d’origine plotinienne (voir, chapitre I, 1.5.2.4). On peut faire remonter la pratique de la prière du coeur (à rapprocher du “Om” bouddhique ou du “haré Krishna”des dévôts de Krishna répétés sur le rythme respiratoire) à Evagre le Pontique (fin du IVe s) (à qui l’on attribue le traité De Oratione mis sous le nom de Nil d’Ancyre). En dépit de deux condamnations, visant son origénisme (Conciles oecuméniques de Constantinople de 553 et de 680), sa pratique de la prière se développe et s’épure au couvent Sainte Catherine du Sinaï avec saint Jean Climaque (VII s) avant de trouver son lieu d’élection parmi les ermites du Mont Athos où il va connaître deux moments de renouveau, au XIVe s, puis autour de 1800. Maxime le Confesseur (VIe-VIIe ss), qui émet de sévères critiques à l’endroit d’Evagre, reprend en fait à son compte l’essentiel de sa démarche. (Cuttat/Religions, p. 187, Universalis, vol. 18, p.650D-651A, vol. 19, p. 870D).
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respiration (véhicule providentiel de l’Esprit, note 1) est utilisée comme le chemin du coeur afin d’atteindre en soi un centre qui est Adam avant la chute (note 2), l’intelligence du coeur antérieure à la raison (le “noûs”).
Dans les débuts, cette méthode psychosomatique ne procure que confusion, mais ensuite on se met à parcourir les étapes de la déification (“théosis”). Une première phase, que l’on retrouve d’ailleurs dans les exercices que pratique la civilisation hindoue, (l’ “enstase”) produit une introversion, un repli sur soi (l’ “esseulement”) lequel s’avère bientôt être ouverture cosmique, participation à l’existence universelle (le moine se retire du monde pour intéroiriser le cosmos). La seconde phase, proprement chrétienne, se caractérise par une attitude d’ouverture à la grâce, d’ “extase”, dans laquelle l’orant reçoit le Christ et, avec lui, son identité éternelle (l’ “identité par grâce”), comme par une recréation ex nihilo.
La “théôsis” est inclusion dans la vie divine, au sens où notre être est saisi par Dieu à sa racine (physique et intellective, cosmique et personnelle). Ce terme, eschatologique par définition, n’en est pas moins atteint dès cette vie par l’hésichaste (note 3).
2.4.2.2 -l’Eglise et la Liturgie-
L'Eglise est étroitement dépendante des économies du Fils et de l'Esprit. Sous son aspect christo­lo­gi­que, elle est sta­bilité, elle est dynamisme sous son aspect pneu­­matologique. C’est l'antinomie du concept ec­clé­­siologique dans la tradition des Eglises orien­tales. La tradition orthodoxe ne connaît pas d'ins­trumentalité de l'Eglise, donc pas de médiatisa­tion ecclésiastique bien que l'expérience mystique per­son­nelle de chaque croyant recouvre parfaitement celle de l'Eglise. Même s'il reste vrai, ici aussi, que nul ne peut parvenir à l'union avec Dieu hors de la communion ecclésiale, cette dernière n'a pas d' « être ecclésiasti­que comme tel » (note 4).
excursus n°23: Fondement scripturaire: Les deux aspects (christologique et pneuma­tologique) de l'Eglise sont affirmés à partir d'Eph.1/23 qui est compris de la façon sui­van­te: « L'Eglise est déjà le Corps de Christ, mais elle n'est pas encore “la plénitude de Ce­lui qui remplit tout en toute choses” (Eph.1/23). L'oeu­vre du Christ est consommée; à pré­sent l'oeuvre du Saint Esprit peut s'accom­plir » (note 5).
Ces deux aspects de l'Eglise commandent un côté ob­jec­tif et un côté subjectif de notre union avec Dieu. Au­trement dit, nous retrouvons dans l'ecclésiologie la dis­tinction trinitaire et anthropologique entre nature et hypostase (personne). Comme corps de Christ, l'Eglise touche à notre nature, comme plénitude de l'Es­prit, elle at­teint nos personnes.
excursus n°24: L'Eglise, enhypostasiée en la personne du Fils est un organisme théandrique [sic], divino-hu­main (VL, p. 180), ou, plus exac­tement, une nature créée unie inséparablement à Dieu dans l'hypostase du Fils, un être ayant comme Lui deux natures, deux volontés, deux opérations inséparables et dis­tinctes en même temps. Cette structure christo­logique
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(1) Cuttat/Religions, p. 108.
(2) L’“état primordial” (“arkhikê katastasis”) d’ Evagre le Pontique (Cuttat/Religions, p. 157, note 11).
(3) Ibidem, pp. 103-137.
(4) Lossky/Essai, p. 172, l'expression “être ecclésiastique com­me tel” venant du Père Congar: Chrétien désunis, p. 14
(5) Ibidem, p. 154 qui renvoie à Grégoire de Nazianze, In Pentecosten, or. XLI, § 5, Migne/PG., tome 36, coll. 436-437 et surtout pp. 180-181 où l'auteur développe son exé­gèse d'Eph.1/17-23.
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détermine une action permanente et nécessaire du Saint Esprit dans l'Eglise, action fonctionnelle par rapport au Christ qui a con­féré l'Esprit au collége des apôtres sous la for­me du souffle.
Cette union impersonnelle avec l'Esprit Saint, cette sainteté conditionnelle [liée à la condition sacerdotale, je pense] de la hiérarchie ecclé­sias­tique confère un caractère objectif, indépen­dant des personnes et des in­ten­tions, avant tout, aux actions théurgiques du clergé. Les sacrements et les rites sa­crés ac­complis dans l'Eglise comporteront donc deux vo­lontés, deux opérations s'exerçant simul­ta­né­ment: le prê­tre invoque le Saint Esprit en bé­nis­sant le pain et le vin sur l'autel, et l'Es­prit opère le sacrement eu­cha­ris­tique; le con­fesseur prononce les paroles d'absolution, et les fautes sont remises par la volonté de Dieu; l'évêque impose les mains sur l'ordonnand, et l'Esprit Saint confère la grâce sacerdotale etc...
Le même accord des deux volontés a lieu dans l'exercice du pouvoir épiscopal, quoique avec une certaine nuance. Les actes émanant du pouvoir épiscopal ont un caractère obli­ga­toi­re, car l'évêque agit par le pouvoir divin; en se soumettant à sa volonté, on se soumet à la vo­lon­té de Dieu. Cependant ici un élément personnel est inévitable: l'évêque, s'il n'a pas acquis person­nel­lement la grâce, s'il n'a pas l'intelligence éclairée par le Saint Esprit, peut agir selon des mobiles humains, il peut errer dans l'exercice du pouvoir divin qui lui est conféré. Certes, il portera la responsabilité de ses actes devant Dieu, mais ils auront néan­moins un caractère objectif, obligatoire, sauf dans le cas où un évêque agit contrairement aux canons, c'est à dire en désaccord avec la vo­lon­té commune de l'Eglise, il devient alors fauteur de schisme et se pose en dehors de l'unité ecclésiastique.
L'Eglise est, sous cet aspect, une réalité stable et dé­finie, mais, dans l'Esprit, sous son autre aspect, elle est une réalité multiple: « Une dans le Christ, multiple par l'Esprit » (VL, p. 180). Les deux aspects de l'Eglise sont mar­qués par l'unicité et la multiplicité, mais aussi par la stabilité et le dynamisme. Les personnes qui consti­tuent l'Eglise sont les hypostases multiples de cette dernière, par elles, l'Eglise est en devenir, « elle n'a at­teint la perfection que virtuel­le­ment » (VL, p. 182).
La mystagogie n'est donc jamais pure­ment indivi­duelle. La personne (l'hypostase) ici pré­sen­te est communautaire.
L'existence simultanée de ces deux aspects de l'Eglise contribue à faire de celle-ci un milieu (et non un système). Collectivité totalitaire, mais où les per­son­nes ne sont jamais traitées comme des moyens, chacune étant une fin. La catholicité se comprend alors comme unité et multiplicité, telle que « La plénitude du tout n'est pas une somme des parties » (VL, p. 174). La notion de “milieu” nous ramène à celle de centre déjà rencontrée dans la méthode hésychaste.
Pour l'anthropologie théologi­que orthodoxe, le coeur est le centre de l'être humain. Comme « mi­lieu où se réalise l'union des personnes humaines avec Dieu » (VL, p. 176), l'Eglise joux­te le Paradis (VL, p. 177), elle est « le centre de l'univers, le milieu où se décident ses dest­i­nées » (VL, p. 175). Nous retrouvons ici l'héritage de la Tradi­tion universelle: le géocentrisme comme point d'ancrage de l' identité (note 1). Vérité qui sera mani­fes­tée au der­nier jour, lorsque sera consommée l'union avec Dieu et que l'Eglise se révélera être le royaume de Dieu.
De là, le caractère terrien de la spiritualité orthodoxe, l’attachement de la foi à un territoire ancestral et, par là, à des réalités ethniques, nationales, fol­klo­riques.
Cet achèvement certain donne à l'Eglise une supé­rio­rité sur l'Eden originel. La communion avec Dieu ne risque plus d'être irrémédiablement perdue puisqu'elle est contenue dans le corps de Christ et que la présence en nous du Saint Esprit est inaliénable (il n'y a pas d'état de grâce ou de péché, pas de péchés véniels ou mortels,
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(1) Ibidem, p.100. Voir Mircea Eliade, Le Sacré et le profane, “Folio”, Gallimard, Paris, 1965 (traduction française de Das heilige und das Profane, Rowohlts Deutsche Enzyklopädie, Hambourg, 1957), (abréviation: Eliade/Sacré), pp. 38-47.
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l'Eglise est une Eglise de pénitents chez qui la grâce, active ou inactive est toujours présen­te) (VL, p. 177).
excursus n°25: Eglise et eucharistie le sacrement eucha­ris­tique unit le croyant à la nature du Christ « Notre nature entre en union avec la nature divine dans l'hypostase du Fils [...], notre huma­nité devient consubstantielle à l'humanité déifiée, unie à la personne du Christ, nous de­venons alors des hypostases humaines à deux natures réunissant en elles la nature créée avec la plénitude de la grâce incréée » (note 1).
Dans quelle relation ces deux aspects de l'Eglise se trouvent-ils ? L'union réalisée par le Christ « doit être accomplie par le Saint Esprit et [par] notre li­ber­­té » (VL, p. 182). Ce déjà-là et ce pas encore créent un dynamisme plutôt qu'une tension eschatologique. Ce qui est déjà ré­alisé (l'aspect christologique, objectif, uni­ver­sel) cons­titue la terre ferme (le tremplin) à partir de quoi ce qui est en devenir (l'aspect pneuma­to­lo­gi­que, subjectif, per­sonnel) peut prendre son es­sor: « Le dernier se fonde sur le premier qui est sa con­dition objective » (ibid.), ou encore: « [La] struc­ture christologi­que détermine une action permanente et nécessaire du Saint Esprit dans l'Eglise, action fonctionnelle par rapport au Christ qui a conféré l'Esprit au collège des apôtres sous la forme du souffle » (VL, p. 184) et: « Sous le pre­mier aspect, l'Eglise se présente comme le corps de Christ; sous le deuxième, com­me une flamme ayant une base unique et plusieurs som­mets divisés » (VL, p. 188).
La grâce reproduit, elle aussi, cette re­­la­tion: elle possède, à la base, un caractère de né­ces­sité, prédéterminé, sur lequel se greffe une action élective.
Si l'Eglise n'a pas de nature (d'être, de subs­tance) propre, a-t-elle une hypostase propre? Ce ne peut être l'Esprit, il ne devient pas la personne de l'Eglise. Ce sont alors les personnes humaines qui sont les hypo­sta­ses de la nature une de l'Eglise, à savoir: le corps de Christ. Les deux aspects de l'Egli­se renvoient à deux modèles différents: l'aspect chris­to­lo­gique renvoie à la chris­tologie (deux natures en une seule réalité personnelle), et l'aspect pneumato­lo­gique renvoie au modèle trinitai­re (une seule nature et plusieurs personnes). Dans les deux cas, il n'y a pas d'hypostase propre à l'Eglise avant que celle-ci se manifeste ultimement comme roy­aume de Dieu. Et pour­tant. Il existe déjà, en la personne de Marie, un être qui a effectué le passage à la limite du créé à l'incréé qu'est la déification faisant d'elle le canal (ou la médiatrice) de la grâce pour les anges et pour les zigs (note 2). Marie joue donc le rôle d'hypostase de l'Eglise.
L'absence de centralisme et le refus d'une unité visible, l’intégration à une “terre,” l'existence d'Eglises nationales, ne signi­fient nullement que l'Orthodoxie n'est pas une Eglise vivant une unité sacramentelle, doctrinale et charismatique (note 3). Le synode de Constantinople (août-septembre 1872) a con­damné comme hérésie, sous le nom de “phylétisme”philétisme, « l'opi­nion qui veut fonder l'unité d'une église locale sur un principe politique, ethnique ou culturel » (VL, p. 12).
Dans la conception orthodoxe, l'Eglise n'est ni un Sujet propre effectuant une média­ti­sa­­tion, ni une com­munauté transitive en tension eschatologique. Mais l'ecclésiologie orthodoxe continue d'évoluer et son évolution va dans le sens d'une accen­tuation de la réalité donnée de l'Eglise. Le risque de substituer une mé­diatisation ecclésiastique à la médiation hypostatique n'est pas à écarter.
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(1) Lossky/Essai, les deux dernières citations: pp. 178-179 et p. 179.
(2) Ibidem, p. 191 qui renvoie aux homélies mariales de Grégoire Palamas In Dormitionem, Migne/PG., tome 151, coll. 468A, 472B, et 472D-473A ainsi qu'au In prae­sen­ta­tionem, édition Sophoclès, tome 2, pp. 158-159 et 162.
(3) Pléiade/Religions, tome 2, Olivier Clément, “L'Eglise orthodoxe”, p. 1014.
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Les recueils de la Philocalie, échelonnés du IVe au XIIIe au XVIIIe, au XIXe et au XXe siècles, ont recueilli cette expérience mystique pour les mettre à la portée du plus grand nombre (note 1).
C’est cependant dans et par la Liturgie que le peuple de l’Eglise est appelé à vivre la foi à travers une gestuelle corporelle qui le fait participer aux événements fondateurs de la foi et par la vision de la Gloire déjà présente dans l’iconostase et le déploiement des ornements liturgiques.
2.5-des ténèbres divines à la Lumière de Dieu-
Partis des ténèbres, nous arrivons à la Lumière; partis du créé, nous aboutissons à l'incréé; partis de l'inconnaissance, nous parvenons à la connaissance.
Le thème de la “lumière divine” est tout aussi scripturaire que celui des ténèbres divines. Ici, le mot de “lumière” est pris de façon réaliste, désignant « l'as­pect réel de la divinité » (VL, p. 216), mais ce n'est que dans la lumière divine (incréée) que nous voyons cette Lumière: « Dans Ta lumière, nous verrons la lumière » (Ps.35/10). Dans l'expérience mystique, la lumière est « ce qu'on per­çoit et ce par quoi on perçoit » (ibid.). Il y a ainsi une “gnose”, une con­nais­sance, au sommet de cette expérience: « expérience de la lumière incréée, cette expérience elle-même étant lumière » (ibid.).
La vie du péché est un aveuglement voulu et en­tre­te­nu, celle de la grâce est « un progrès incessant [c'est moi qui souligne] de la conscience, une expé­rien­ce crois­sante de la lumière divine » (VL, p. 217). Cons­cien­ti­sa­tion qui s'exprime en termes très concrets: « Le feu im­matérel divin illumine et met à l'épreuve les âmes » (note 2). Du buisson ardent de Moïse à l'éblouissement de Paul sur le chemin de Damas, en passant par les langues de feu de la Pentecôte d' Actes 2, tenant compte de la qualifica­tion biblique des anges comme “flammes”. Il s'agit de la matérialisation des énergies divines, des “rayons de divinité” dont parle l'Aréopagite, Dieu n'étant pas ap­pelé lumière selon son essence, mais selon son éner­gie (note 3). Cette lumière agit de l'intérieur dans le sujet de l'expérience mystique (la transfigura­tion est conçue comme le rayonnement d'une lumière inté­rio­risée), elle agira de l'extérieur, comme un feu destructeur, pour les impies. « La vision par­fai­te de la divinité deve­nue perceptible dans sa lumière incréée est “le mystère du huitième jour”, elle appartient au siècle futur ». Cependant, ceux qui en sont dignes parviennent à voir « le royaume de Dieu dans sa force (Mc.9/1) dès cette vie, comme les trois apôtres l'ont vu sur le Mont Thabor » (VL, p. 218).
excursus n°26: Débat sur la nature de la lumière lors de la transfiguration du Christ: il se situe au XIV°siècle, entre théologiens orientaux et tho­mistes occidentaux. Sont en jeu: la réalité de l'expé­rience mystique, la possibilité de com­muniquer consciemment avec Dieu, la nature in­créée ou créée de la grâce.
Heurt entre une théologie conceptuelle et une théologie non conceptuelle qui se conçoit comme “folie”. Le raisonnement thomiste aboutit à la conclusion que la grâce est créée alors que les Pères orientaux jugent que la lumière apparue aux apôtres lors de la Transfiguration est la lumière divine incréée. Pour Grégoire Palamas, c'est la “gloire de Dieu” dont parle le Premier Tes­tament, elle n'est extérieure que pour les croyants de l'Alliance d’Israël ou pour ceux qui ne sont pas dans l'Eglise. Pour les chrétiens, elle est intérieure. La Transfi­guration s'explique par une
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(1) Universalis, vol. 19, p. 1484 B-C.
(2 Lossky/Essai, citation de Macaire d’Egypte: Ho­mé­lies LXXIX, 2,édition en russe du Mont Athos, pp. 318- 319.
(3) Ibidem, p.218, citation de Grégoire Palamas, Contra Akyn­dinum, Migne/PG., tome 150, col. 823.
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transformation de la conscience des apôtres, et même une « trans­mu­ta­tion de leur sens », les disciples passant « de la chair à l'Esprit » (note 1).
Lumière (“phôs”) et illumination (“ellampsis”) ne sont pas de l'ordre de la surnature, mais de l'incréé manifesté: « le caractère visible de la divinité, des énergies ou de la grâce dans laquelle Dieu se fait connaître » (VL, p. 219). Lors de la Trans­fi­gu­ra­tion, Pierre, Jacques et Jean sont sor­tis de l'histoi­re. A un tel som­met, l'ex­pé­rience mys­tique ne ressortit plus ni aux sens, ni à l'intel­ligence, elle s'impose en elle­ même à l'être humain, non hors de lui-même, mais dans sa globa­lité hors de l'histoire. Notre corps ne constitue dès lors plus un obstacle, sortant d'une telle puri­fi­ca­tion, il se révèle doué de “dispositions spirituelles” (note 2).
Le terme de l'expérience mystique, de la myst­agogie, est un acquis: « une perfection acquise » (note 3), une fin de l'histoire in­di­viduelle, l'Esprit devenant en nous « tout ce que les Ecri­­tures disent du royaume de Dieu » (VL, p. 230), c'est « une expé­rience des réalités du siècle futur » (ibid.). Nous touchons à la Nouvelle Création, la parousie n'est plus ni re­cu­lée ni retardée, c'est, à vrai dire, « le commen­ce­ment de la parousie dans les âmes saintes, [les] prémices de la manifestation finale » (VL, p. 231). Le problème du retardement de la parousie se trouve ainsi résolu par une parousie dé­jà réalisée: « Pour ceux qui sont devenus enfants de lu­mière [...], le jour du Seigneur ne vien­dra jamais » (note 4). Le dernier jour est pour ceux qui n'ont pas cru, la Lu­mière sera un feu dévorant pour ceux-ci. Car les saints n'en sauvent pas d'autres sinon par leur exem­ple. Les croyants sont invités à imi­ter les saints, mais les saints n'imitent pas Jésus Christ. Ils en­traî­nent le cosmos dans la rédemption, mais pas ceux qui, mys­té­rieu­sement, refusent la lumière.
2.6 -de l'inconnaissance à la connaissance-
Nul ne s'engage dans la voie mys­tique, dans la théo­logie apophatique et la logique des antinomies, sans une conversion de mentalité (“métanoïa”) (VL, pp. 48, 201). La théologie de la tradition des Eglises orientales peut être dite une “gnose mystique” du moment que l'on applique ce terme de “gnose” non pas à des dogmes reçus comme des con­cepts, des thèses, mais comme des théolo­gou­mènes qui ex­priment la conscience du sujet humain qui accompagne la volonté libre dans sa montée vers l'union (qui est con­s­cience du divin à son degré su­prême): « Ce qui n'est pas libre, ce qui n'est pas conscient, n'a pas de valeur per­sonnelle » (VL, p. 215).
Ici, la déification dévoile son caractère es­sentiel de coïncidence: une union qui ne peut jamais être une ni une fusion ni une confusion, mais se réalise pour soi, au sein de la conscience claire de ce qu'elle est. La déi­fication ne laisse aucune place pour un inconscient. L' “agnoïa” (qui ne se confond pas avec l' “agnôsia”) est une inconscience, un “sommeil de l'âme”, une marque du pé­ché. En termes plus théolo­giques: la gnose dont il s'a­git ici est une conscience du divin acquise dans le Saint Esprit qui de­vient le principe même de la conscience, “gnôsis pneu­matikê” (VL, p. 245). Elle s'allie avec l' “agapê”, sans que nous dussions pour autant voir dans cette dernière le lien qui unit le Père et le Fils (l'Es­­prit comme vin­cu­lum caritatis) comme c'est le cas dans la con­cep­tion tri­nitaire latine de la procession de l'Esprit ab utro­que. Toute cette conception est commandée par la thèse apo­phatique selon laquelle les “déterminations” et les “idées” de Dieu, tout comme celles de l'être humain créé d'ailleurs à son image ne découlent pas de leur es­sence (de leur nature, de leur “ousia”), mais sont des pro­duits de leur
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(1) Ibidem, p. 221 ,citation de Grégoire Palamas, Homélie sur la Transfiguration, Migne/PG. tome 151, col. 433B.
(2) Ibidem, p. 222, renvoi au Tome hagioritique du Mont Athos.
(3) Ibidem, p. 229, pour l'acquisition de la grâce, p.196.
(4) Ibidem, citation de saint Syméon le Nouveau Théo­lo­gien, Homélie, LVII, 2, édition en russe du Mont- Athos, 2° partie, p. 37.
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volonté. Ce qui conduit Vla­di­mir Los­sky à ne pas parler de pensée de Dieu, mais de pensée-volonté ou, mieux encore: de “pen­­sée-volitive” (“thé­lê­tikê ennoïa”) (VL, pp. 90-91), point de di­ver­gen­ce évident avec la tra­di­tion du platonisme qui marque la théologie occi­den­tale latine (y compris sa théo­lo­gie mys­tique). La tradition théologique orientale n'en est pas, pour autant, dégagée de toute influence cul­tu­relle. On a pu discerner chez elle une filiation égyp­tien­ne: « Il existe, en général, une sorte de lien “so­u­terrain” en­tre la piété égyptienne et l'Orthodoxie » (note 1).
Nous retrouvons (note 2) ici la dis­tinction, décidément capitale, entre nature et per­sonne (“ousia” et “hupostasis”). Dis­tinc­tion qui permet de rendre compte de la Trinité (une seule na­tu­re et trois personnes), la christologie (une seule per­­sonne et deux natures), l'anthropo­logie (une nature humaine créée à l'image de Dieu et des personnes individualisées), la sotériologie (le Christ qui rachète la nature humaine, le Saint Esprit qui approprie le salut à chaque personne).
La vraie gnose est une connaissance devenue igno­rance, des concepts devenus contemplation, des dogmes de­venus expérience. La gnose mystique atteint à la sim­plicité par l'unification de l'être humain avec lui-même et avec Dieu. « Ignorance qui surpasse toute con­nais­sance » (note 3), elle débouche sur l'inexprimable. Peut-être vaudrait-il mieux dire qu'elle s'exprime au sein des échanges non discursifs de la con­templation, car une “connaissance inexprimable” est, autre chose qu'une anti­nomie: une logomachie.
La théognosie (note 4) (différente de la théosophie) est une réelle connaissance de Dieu à titre d'incon­nais­sable, connaissance paradoxale, non discursive, mais pas inexprimable à proprement parler, elle s'ex­pri­me d'ailleurs dans le langage pictu­ral des icônes.
La théologie des Eglises orientales est un témoi­gnage rendu à une expérience non conceptuelle, elle n'a, de ce fait, donné lieu historiquement à aucune sco­­las­­tique (sinon, justement, dans le domaine des icônes, note 5.
2.7 -la transmutation de la nature-
La tradition théologique, spirituelle, éthique, cul­tu­elle des Eglises d'Orient nous met en présence d'un pro­­­­cessus universel, assisté et coopératif de trans­mu­ta­tion de la nature créée en nature incréée, qui exécute un projet originel..
excursus n°27: La chair n'est pas mauvaise: L'intégration de la création dans sa totalité au sein du processus rédempteur se trouve déjà dans les écrits du Pseudo-Denys, fin du V° siècle, début du VI°. La surabondance divine (que l'on pourrait qualifier de “méontique”) “rayonne” hiérarchique­ment les êtres: depuis les anges (rangés selon leur hiérarchie propre) jusqu'aux humains croyants ou profanes, les animaux, les végétaux, les minéraux et même le non-être.
Tous les êtres se retournent dans un mouvement érotique (mais non concupiscent) vers l'Un à travers la remontée (“anagogie”), la conversion (“épistrophê”) et la déification (“théôsis”, le terme est déjà chez l'Aréopagite), mais chacun selon son mode propre (on pressent Spinoza): pour les êtres humains, ce sera l'intelligence, pour les animaux, la sensation, l'instinct vital chez les plantes, l'aptitude à la participation aux essences dans les minéraux.
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(1) Boulgakoff/Ortho­do­xie, p.254 (pp.199-201 en ce qui concerne l'art des icônes).
(2) Voir plus haut, §-la voie apophatique-, excursus “nature et hypostase”.
(3) Lossky/Essai, p. 229. Un thème comparable s'exprime en Occident avec la “docte ignorance” de Nicolas de Cuse.: nous savons ce que nous ne pouvons saisir et nous savons pourquoi il en est ainsi. En dehors de la Docte ignorance (1440) elle-même, “Traité de la vision de Dieu” (1453), Gandillac/Cues, p. 402, pp. 409-410, et le sermon ­“Le Verbe s’est fait chair” (27 décembre 1453), ibidem, p. 413.
(4) Vie de Moïse, ouvrage cité, Lossky/Essai pp. 80-81.
(5) Boulgakoff/Orthodoxie, p. 197.
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Ce côté si peu hellénique d'un écrivain pourtant si Grec sera souligné, en Orient, par Maxime le Confesseur. Pour lui, le non-être, la matière, le corps, non seulement ne sont pas mauvais, mais sont indispensables à toute existence réelle. Ils ne peuvent donc être dissociés ni de la procession (le mouvement transdescendant) ni de la conversion (le mouvement transascendant).
C'est l'Eglise d'occident qui va prendre le chemin (semi-gnostique) du rejet de la matière, de la chair, du corps. Saint Augustin va jouer un rôle décisif dans cette orientation qui va se fortifier à travers les Moralia de Grégoire le Grand (v.540-604), Jean Scot Erigène (plus exactement: Eriugène, IX°s.), les victorins (XII°s.), saint Thomas d'Aquin (XIII°s.).
Universel, ce processus l'est en ce sens qu'il est programmé lors de la création ex nihilo et con­cerne, de ce fait, l'univers dans son entier. L'acci­dent, prévu, mais nullement inévitable, de la chute, a eu pour effet d'endommager ce processus. La rupture originelle n'est pas considérée comme rhédibitoire, le péché n'a pas la di­mension tragique d'une inimitié contre Dieu. Il ne re­met pas en question le déroulement du processus ini­tia­le­ment mis en route. La correction de trajectoire ren­due indispensable, la mystagogie, est assistée et coopérative. Assistée par l'intervention des énergies incréées (dans le cadre des économies du Fils et de l'Esprit) et coopérative au sein de la synergie (dont l'Eglise constitue le milieu normal).
L'exécution d'un tel programme n'est possible que si l'on part d'une conception trinitaire de Dieu. Dieu ne peut intérioriser une oeuvre produite extérieurement que si son propre être incréé est lui-même intérieure­ment différencié; et siège d'échanges et de mouvements concevables. La réussite de l'opération exige que la transmutation de nature parte de l'intérieur des su­jets humains, eux-mêmes intérieurs au cosmos.
La dynamique ainsi décrite présente un cas de fi­gu­re comparable à celui où un point d'appui et un le­vier suf­fisent pour soulever tout l'univers. Le point d'ap­pui est donné dans et par l'incarnation, le levier ex­is­te en l'espèce du Saint Esprit. Toute dynamique s'ins­crit dans une durée, mais la durée ou le temps ne sont pas automatiquement une histoire et, dans ce cas pré­cis, l'histoire se ramène à une extériorité pure, objet d'une négation anticipée: « L'histoire de l'Eglise est inté­rieu­rement terminée, mais elle se prolonge extérieure­ment » (note 1).
Le statut de la Vierge et, en un autre sens, celui de l'être humain sont difficiles à apprécier. La Vierge effectue-t-elle une médiation ou n'est-elle qu'un canal de la grâce? Comment caractériser le rôle que joue l'ê­tre humain dans l'entraînement du cosmos entier dans le processus de transmutation en cours? Effectue-t-il, lui ausi, à son niveau, une médiation ou n'est-il que le relais des énergies divines, des économies du Fils et de l'Esprit? Semblable interroga­tion à propos des icônes. Elles sont une présence, La Présence, mais com­ment faut-il comprendre cela? Sont-elles les supports de cette Présence ou la médiatisent-elles ?
Deux choses sont certaines: a/il ne s'agit pas d' intermédiaires, il n'y a pas de médiatisation, b/ces in­­ter­ventions ne sont pas conçues (et, en ce qui concerne le cosmos, ne peuvent être conçues) dans le cadre d'une relation ontologique de la Parole, mais dans le registre de l'ontologie substantialiste (de la nature, dans le vo­cabulaire employé par Lossky), l'incarnation se poursuivant ici en l'espèce de rela­tions théandriques (sic).
Dans l'expérience mystique de la tra­dition orien­tale, la mystagogie est un mode d'union avec Dieu, union sans confusion.
La tradition de l'Eglise d'Orient est l'expé­rience mystique communautaire vécue dans le dynamisme engendré par la présence simultanée du Christ incarné et du Christ
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(1) Ibidem, p. 248.
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ressuscité (Incarnation toujours là et Gloire déjà présente). Mais elle est également révéla­tion: « L'Eglise af­firme, ce que l'Esprit révèle » (p.185).
2.8 -une imitation de la Trinité-
La phrase: « Le christianisme est une imitation de la nature divine » est de Grégoire de Nysse (note 1). Compre­nons: “une imi­tation de la Trinité”, parce que la foi et la vie chré­tiennes orthodoxes reproduisent la struc­ture et les opé­­rations internes de la Trini­té (note 2) (qui ne sont pas de l'ordre d'une “gnose”, mais La révé­la­tion).
Cela signifie une activité et une activité qui, dès lors qu'elle a commencé, n'a plus de cesse. Le pro­ces­sus de déification ne connaît pas de remise en cau­se. Si des rechutes peuvent se produire, il n'y a jamais de re­cul, c'est un « pro­grès incessant », une « révélation in­ces­san­te », un « témoignage inces­sant » (VL, pp. 217, 235, 238). Chaque étape de l'ex­périence mystique est un acquis, constituant un hé­ri­tage de “données” (VL, p.219). Parvenue à son som­met, elle est « une perfection acquise » (VL, p. 229). La vie mystique tout entière tend vers une stabilisation, à l’image de l’équilibre des échanges trinitaires. Nous avons constaté la réplique formelle des re­la­tions in­tra­trinitaires dans la spiritualité ortho­doxe: la tension antinomique de la participation à l'im­par­ti­ci­pable qui nous renvoie à la distinction sans con­fu­sion ni séparation des Personnes trinitaires; les échan­ges circonvolutionnaires qui nous ramènent à la pé­ri­cho­rèse; la dynamique de la déification, inscrite ori­gi­nellement dans la création, reprise actuellement sous les deux aspects de l'Eglise (le “corps de Christ” servant de base au foyer de l'Esprit) qui évoque le rayon­nement des énergies incréées (note 3).
Toute cette activité, chacun de ces mouvements, sont accomplis dans la lucidité, ce qui a pour consé­quence la naissance d'un art: « La parole théologique est l'aspect intellectuel (et poétique) d'un art de la vie total, qui est art du silence chez les contempla­tifs, art de l'a­mour du prochain chez les “fols en Christ”, art de la fête sacrificielle et libératrice dans la liturgie » (note 4). Une médiation de la beauté s'ac­com­plit dans la “phi­lo­ca­lie” (note 5) alors que l' “hésychas­me”, art de l'as­cèse, pré­sente une « véritable contre­partie chrétienne du yoga [...] art des arts et science des sciences » qui uti­li­se les grands rythmes corporels (puisque la grâce in­cré­ée pé­nè­tre aussi bien les corps que les âmes) (note 6). La “gnose” comme « cons­cience de l'union avec Dieu » (VL, p. 225) unie à la synergie peut ainsi produire des techniques de salut où l'art de l'être humain re­laie l'action divine.
L’Orthodoxie peut se définir comme une immédiateté mystique qui intègre la durée et le cosmos pour une déification finale.
[ombré]La déification (oeuvre externe de la Trinité et non d'une initiative humaine) n'est pas un concept, mais une révélation, elle nous offre néan­moins l'un des exem­ples les plus conséquents de concep­tu­a­­lisation de la coïn­ci­dence (coïncidence en acte, ou “co-inhé­ren­ce” dans la Trinité, coïncidence en action dans l'expérience mystique). Dans la Trinité, elle est équi­li­bre dy­na­mique, mais, dans l'expérience mystique, l'his­toire stabilisée possède aussi sa dynamique. C'est cette dynamique qui, dans les deux cas, répond à la mé­dia­tion. En tant que telle (en tant que dynamique), dans la Trinité, la
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(1) De professione christiana, Lossky/Essai, p.173, Mi­gne/PG., tome 46, col. 244C.
(2) Ibidem où l'auteur renvoie, en ce qui concerne cette reproduction dans et par l'Eglise, au canon 34 des Rè­gles apostoliques.
(3) Voir ci-dessus,-les énergies incréées et la syn­er­gie humaine-.
(4) Olivier Clément, Pléiade/Religions, tome II, p. 1036.
(5) Ibidem, p. 1041.
(6) Ibidem, p. 1042 et Lossky/Essai, p. 207.
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médiation est constitutionnelle de la Coïnhérence alors que dans l'expérience mystique elle est constituante (ou constitutive) d'une coïnci­dence.
[ombré]Dans la tradition des Eglises orientales, l'im­mé­diateté est au commencement, au milieu et à la fin de l'expérience mystique. La communauté ecclésiale vit cette mystagogie dans sa liturgie comme immédiateté mystique avec un présent (le plus souvent une terre, comme la terre russe, par exemple), avec un passé, l'époque apostolique (l'Incar­na­tion) et avec un avenir, la Gloire (la “théôsis”). L'immédiateté mys­tique est tension et paradoxe. Toutefois, la tension est une durée vécue sous le signe de l'éternité plus qu'une his­toire, le paradoxe n'exprime pas une angoisse exis­tentielle , mais correspond à des antino­mies essen­tia­listes.




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